Auteur : Bruno Pinchard

BIANCHI, Lorenzo, DEL PRETE, Antonella & PAGANINI, Gianni, éd., Cartesianismi, scetticismo, filosofia moderna, Studi per Carlo Borghero, Giornale critico della filosofia italiana, Quaderni, n° 37, Le lettere, Florence, 2019, 306 p.

Si Carlo Borghero, aujourd’hui professeur émérite à l’Université de Rome « La Sapienza », n’est pas le plus connu en France des historiens italiens de la philosophie moderne, il fait partie de ces grands érudits capables de poser des questions décisives dans l’appréciation des grands courants de la philosophie. Il appartient à cette génération qui a su opposer, à une conception « unitaire » de la période et aux linéarités trop abstraites, de nouvelles césures et des corpus alternatifs. On pourrait le rapprocher du mouvement de la micro-histoire, s’il ne fallait le replacer plus largement dans les tensions fécondes entre les études d’histoire de l’humanisme d’Eugenio Garin et les approfondissements conceptuels de l’histoire des sciences avancées par Paolo Rossi. Au centre de cette école, d’abord turinoise et ensuite romaine, Borghero s’est consacré au XVIIe s. sans céder à l’attrait univoque des grands systèmes pour faire émerger des faits textuels et des déplacements historiques qui ne se réduisaient pas à la soumission du particulier à un universel prédéfini : certitude morale, connaissance historique, théorie du luxe, polémiques pour et contre les Lumières… C’est cependant à partir de sources cartésiennes que l’interrogation a pris toute son ampleur, cherchant à échapper à des oppositions caricaturales qui tantôt faisaient de D. le maître honni de la technique et tantôt le défenseur du spiritualisme contre un matérialisme dénoncé comme athée.

On trouvera ainsi dans le volume de magistrales études d’histoire de la philosophie médiévale et moderne : E. Scribano comparant les différents modèles de la finalité de Thomas à Campanella (« Tommaso, il citaredo e l’arciere », p. 9-24), G. Belgioioso reprenant les différentes phases de la fidélité cartésienne de Clerselier (« A proposito del cartesianismo di Claude Clerselier », p. 25-62), de G. Paganini sur le motif de la curiosité chez Hobbes (« Thomas Hobbes dall’ammirazione alla curiosità », p. 73-94), d’A. L. Schino sur la critique de la religion révélée chez Hobbes (« Desacralizzazione della storia sacra : l’impossibilità di reconescere il carattere rivelato delle Scritture secondo Hobbes », p. 95-112), d’A. Del Prete sur le cercle de Spinoza et la question du culte naturel (« Fluttuazioni cartesiane : Van Velthuysen e Spinoza », p. 141-159), ou encore de L. Bianchi sur le scepticisme chez Voltaire soulignant les hommages marqués de Voltaire à Bayle (« Sullo scetticismo di Voltaire », p. 221-240).

C’est plus étroitement en dialogue avec les thèses de Carlo Borghero que D. Kambouchner propose la remémoration des points les plus délicats de la pensée cartésienne défendant une « histoire problématique ou réfléchissante » qui ne se confondrait avec une histoire « sceptique de la philosophie » (« De la vérité en histoire de la philosophie », p. 63-72). A. McKenna, pour sa part, se penche sur la foi chez Pascal, non celle de Pascal, mais celle qu’il cherche à inculquer à son interlocuteur libertin, sans se laisser prendre aux artifices rhétoriques d’un auteur aux moyens illimités (« La foi très humaine de Pascal », p. 113-130). M. Torrini expose les doutes d’attribution portant sur un ouvrage de polémique cartésienne qui semble en lien avec l’Académie de novateurs, « degli Investiganti », centre de ces procès sur l’athéisme de la fin du XVIIe s. auxquels Giambattista Vico n’échappa qu’à grand peine (« Uno scritto anticartesiano a Benevento », p. 131-140). C’est reprendre à la source les polémiques autour de l’introduction du cartésianisme à Naples. Typique de l’approche diversifiée de C. Boghero sont les travaux de B. Lotti sur un topos de Virgile à la base du main-body problem dans la culture britannique, ainsi que des débats sur les rapports entre la matière et l’esprit (« ‘Spiritus intus alit’ : la fortuna di un topos virgiliano nel pensiero britannico d’età moderna », p. 159-182). C’est dans le même esprit méthodologique qu’E. Lecaldano expose la polémique sur le luxe qui opposa Hume et Smith (« La polemica del lusso tra 17° e 18° secolo », p. 183-200), ou qu’E. Mazza s’interroge sur les échanges possibles entre Hume et Huet autour du scepticisme (« Hume e Huet (di nuovo) », p. 201-220), ou encore que G. Mori s’engage dans le manuscrit tourmenté des Dialogues sur la religion naturelle de Hume, s’interrogeant sur le volte-face imprévu qui occupe le fameux livre XII conclusif de l’ouvrage (« Hume, Bolingbroke e Voltaire. La Parte XII dei Diloghi sulla religione naturale », p. 241-264).

Je ne voudrais pas conclure cette revue trop rapide sans attirer l’attention sur l’article de P. Quintili, qui examine les versions successives de l’article « Bonheur » dans l’Encyclopédie (« Un bonheur ‘matérialiste’ est-il possible ? », p. 265-274), ni surtout sur le travail novateur de F. Crasta qui n’hésite pas, dans cet ouvrage principalement orienté sur le cartésianisme d’école et le scepticisme qu’il favorise, une étude sur Swendenborg, que nous découvrons placé parmi les novateurs favorables aux enseignements du cartésianisme hollandais qui, nonobstant, développera sans faiblir ses fameuses hiérarchies angéliques et ses promesses de palingénésie, qui sauront séduire Balzac et plus d’un philosophe illuminé (« Tra nuova scienza e radicalismo religioso : il caso Swedenborg », p. 275-294).

Si donc l’ouvrage s’achève sur les « lumières radicales », entendues en toute leur extension, il parcourt un cycle qui passe de Montaigne à l’abbé Barruel et nous persuade, s’il en était besoin encore, que la fréquentation de la philosophie moderne ne peut se contenter de revues doctrinales, mais suppose cette curiosité qui intriguait tant Hobbes qu’il était prêt à en faire le maître mot de la nouvelle science.

Bruno PINCHARD (Université Jean-Moulin Lyon-III)

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Pour citer cet article : Bruno PINCHARD, « BIANCHI, Lorenzo, DEL PRETE, Antonella & PAGANINI, Gianni, éd., Cartesianismi, scetticismo, filosofia moderna, Studi per Carlo Borghero, Giornale critico della filosofia italiana, Quaderni, n° 37, Le lettere, Florence, 2019, 306 p. », in Bulletin cartésien L, Archives de Philosophie, tome 84/1, Janvier-Mars 2021, p. 155-223.

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ROUX, Alexandra, Le Cercle de l’idée.Malebranche devant Schelling, Honoré Champion, Paris, 2017, 494 p.

Avec ce nouvel ouvrage, l’A. poursuit l’enquête entreprise dans L’ontologie de Malebranche publiée en 2015 (cf. BC XLVI, p. 202 sq.). Le projet consistait à évaluer les possibilités spéculatives encore en réserve chez Malebranche au travers des jugements que Schelling porte sur lui. Si le premier livre publié se concentrait sur la question de l’être dans les derniers écrits, entre 1847-1852, le présent essai vise la période qui va du Système de l’idéalisme transcendantal (1800) à la Philosophie de la Révélation (1827-46/publié en 1858) En réalité, cet enchaînement n’est pas seulement chronologique et ne se contente pas de remonter le temps. Il montre surtout que si le dernier Schelling trouve chez Malebranche un partenaire pour une nouvelle philosophie de l’existence dans sa positivité, le premier Schelling porte tout son effort d’appréciation sur la doctrine de la Vision en Dieu et sur l’unité de l’idéalisme.

Schelling n’est ni très bavard, ni particulièrement tendre sur Malebranche, qu’il ne cesse de rapprocher des apories de Berkeley. En somme, il « invite à le considérer comme un idéaliste non seulement dogmatique mais aussi radical dont le propre est d’avoir dans le fond élargi le cercle cartésien de la conscience subjective aux dimensions d’un cercle que l’on pourrait appeler le Cercle de l’idée » (p. 10). Mais c’est un très grand privilège d’être critiqué et même mal compris par Schelling car, aux prises avec la vision large de cet auteur, Malebranche est arraché aux débats habituels sur son supposé mysticisme, sa propension théologisante, sa philosophie miraculeuse ou son enchaînement aux limites de la représentation ; il retrouve toute sa légitimité dans une histoire pensante de la philosophie moderne, aux côtés de Spinoza et de Leibniz. Il se fait reconnaître comme le foyer nécessaire de questions qui sont toujours les nôtres : peut-on penser l’espace sans matière ? Peut-on connaître les phénomènes sans poser la réalité d’une chose en soi ? Peut-on être à la fois radicalement idéaliste et radicalement réaliste ? Peut-on rester idéaliste et maintenir le caractère radicalement contingent de l’existant, peut-on penser au-delà de la limite des concepts ? Qu’il s’agisse de Schelling lui-même (il faut rappeler Schelling ou l’avenir de la raison, Paris, 2016) ou de Malebranche, l’A. impressionne par son égale érudition dans les champs de l’âge classique et de l’idéalisme allemand et par son amour des grands textes auxquelles elle se mesure sans jamais perdre pied. Voici qu’elle vient d’achever la trilogie qu’elle avait annoncée, au rythme d’un livre par an ! L’œuvre accomplie se révèle un plein succès : elle aura réussi à montrer qu’on ne peut aller loin dans les philosophies successives de Schelling sans aller profondément dans la philosophie unifiée de Malebranche. Ce service rendu à Malebranche est d’abord un service rendu à la métaphysique et aux vues inépuisables sur son histoire formulées, comme en passant, par son dernier grand créateur.

Bruno PINCHARD

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Pour citer cet article : Bruno PINCHARD, « ROUX, Alexandra, Le Cercle de l’idée. Malebranche devant Schelling, Honoré Champion, Paris, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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