Auteur : Camilla Brenni

Rebecca COMAY & Frank RUDA, The Dash — The Other Side of Absolute Knowing, Cambridge (Ma)-London, The MIT Press, 2018, viii-184 p.

Ruda et Comay nous offrent une lecture unique et très originale sous la forme de l’essai plutôt que du commentaire, prenant pour point de départ la ponctuation étrange de Hegel. À partir d’un tiret – un dash, un Gedankenstrich dont les équivalents anglais et allemand leur permettent des développement et clins d’œil ingénieux – ou plutôt de deux tirets qu’ils situent dans la dernière phrase de la Phénoménologie de l’Esprit et dans la première phrase de la Science de la logique, ils décident de revenir sur le problème épineux du rapport qui lie ces deux grands livres de Hegel. Aux mots spéculatifs et aux propositions spéculatives s’ajoute ainsi une interprétation de la ponctuation spéculative hégélienne, puisqu’il est question de tirets mais aussi de virgules et de points. C’est par ce détour à même les plus petits, les plus minutieux détails que cette écriture à quatre mains cherche l’absolu dans ce qui peut sembler le plus insignifiant. C’est donc dans l’interstice qui sépare ces deux tirets, cette double négation (comme double soustraction) qui engendre le tiret, que les auteurs essayent de revenir sur le non-rapport entre une Phénoménologie, historique, contingente, empirique, et une Logique, purement formelle, qui précède toute histoire et expérience. Comme dans un roman policier, où l’on avance par preuve et indice, leur interprétation prend chaque signe littéralement pour offrir une réflexion sur la matérialité du langage et ce qu’elle implique pour la pensée. Le tiret est compris comme le symbole de l’Aufhebung et permet de revenir sur ce que signifie une fin et un nouveau début, une pause, une fin qui ne cesse de finir, un commencement qui attend de commencer.

L’introduction et les trois premiers chapitres du livre sont écrits en commun et reviennent sur la critique hégélienne de Kant et sur ce qui sépare leurs compréhensions respectives de l’absolu, l’une transcendant l’expérience, l’autre immanente à celle-ci. On remarquera une interprétation originale de la critique du formalisme de Kant complémentaire de son empirisme : ce formalisme n’est pas mauvais parce qu’il est formel ou abstrait, mais parce qu’il n’est pas suffisamment formel. Penser avec Hegel, c’est pousser le formalisme jusqu’à la négation, « l’épuration » de tout donné. Dans le prolongement de ces réflexions sur l’absolu et sur ce qui sépare Hegel de Kant, le livre se positionne clairement contre ce qu’ils appellent les lectures habermassiennes et pragmatistes de Hegel, considérées comme hégémoniques aujourd’hui. Ruda et Comay voient une neutralisation de la philosophie de Hegel dans cet encadrement qui maintient sa philosophie dans un « espace de raisons » socialement autorisées. Le recours à une normativité transcendantale dénature le projet hégélien en l’enfermant dans des normes de rationalité toujours assurées. Dans le sillon d’Adorno et contre ce mouvement déflationniste, ils revendiquent avec lui que la vérité de la philosophie de Hegel « réside dans le scandale, non dans le plausible. Sauver Hegel […] signifie : affronter sa philosophie là où elle fait le plus mal » (Adorno, Trois études sur Hegel). Relire Hegel et revenir sur le savoir absolu implique donc de se frotter au plus gênant, à l’exagéré, à ce qui semble le plus désuet.

Les quatrième et cinquième chapitres sont écrits par Rebecca Comay et Frank Ruda respectivement et offrent deux interprétations des idiosyncrasies de la langue hégélienne. Comay aborde les questions grammaticales et stylistiques du tiret de la fin de la Phénoménologie de l’Esprit et l’état de désorientation philosophique que provoque cette fin. On y retrouve certains développements sur le rapport de l’esprit et la finitude, et sur la signification de la citation déformée de Schiller. Ruda, quant à lui, revient sur l’étrangeté de la première phrase de la Science de la Logique, phrase qui n’est en fait qu’un fragment mais qui permet de réfléchir sur la spécificité de la pensée et son ouverture irréductible. L’influence de Lacan et Žižek se fait sentir, et on traversera de très beaux passages sur l’angoisse, sur la répétition et sur le sujet. L’épilogue revient finalement sur le potentiel politique libérateur que provoque la désorientation hégélienne. Contre un Soi souverain, l’épilogue enjoint à se décider – se résoudre – à se dessaisir du soi, et à prendre congé d’une conception volontariste du sujet qui s’imaginerait être en possession de la liberté et de la pensée. Un Entschluss qui mène au Entlassen seul à même de nous rendre réceptifs au savoir absolu.

Si ce livre dense offre certaines analyses subtiles et déborde de détails biographiques passionnants, on résistera néanmoins à l’une des prémisses initiales de son interprétation : Hegel aurait cessé d’écrire après la Science de la Logique et n’aurait donc achevé que deux livres. L’Encyclopédie est comprise comme un simple manuel dans lequel Hegel se trahit au nom du discours universitaire et où la connaissance comme sujet s’objectifie pour devenir une simple connaissance objective transmise par le discours du maître. Voilà une thèse, parmi d’autres, que les auteurs ne justifient pas suffisamment.

Camilla BRENNI (Université de Strasbourg)

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Pour citer cet article : Camilla BRENNI, « Rebecca COMAY & Frank RUDA, The Dash — The Other Side of Absolute Knowing, Cambridge (Ma)-London, The MIT Press, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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