Auteur : Christophe Bouriau

Timon GEORG BOEHM, Paradox und Ausdruck in Spinozas Ethik, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 271 p.

L’ouvrage part de l’observation suivante : le monisme immanentiste de Spinoza, c’est-à-dire la thèse selon laquelle la pensée et l’étendue, ainsi que leurs modes, sont l’expression d’une même et unique substance, entraîne une série de paradoxes, recensés par l’A. dans les 13 chapitres de son ouvrage. Par exemple, comment comprendre que le monde et Dieu puissent être la même chose, alors que Dieu comme cause du monde semble être antérieur au monde et indépendant de lui (p. 79) ? Comment la pensée et l’étendue peuvent-elles procéder d’une même substance, alors que tout semble opposer leurs natures respectives (p. 113) ? Ou encore, comment comprendre que la liberté existe dans un monde où tout ce qui arrive, arrive nécessairement (p. 240) ? L’A. entend montrer que Spinoza, dans l’Éthique, s’attache à résoudre ces paradoxes grâce à l’usage original qu’il fait de son concept d’expression. Il rend hommage à Gilles Deleuze qui a su voir dans « l’expression » le concept directeur (Leitbegriff) de l’Éthique, et il situe son étude dans le prolongement de celle du philosophe français (p. 24).

La cause et l’effet, par exemple, dans l’idée de Dieu comme causa sui, traduisent selon Spinoza un simple rapport d’expression entre l’essence et l’existence. L’existence de Dieu (« effet ») exprime l’essence de Dieu (« cause ») sans que se glisse ici entre la cause et l’effet le moindre écart temporel qui conduirait au paradoxe d’un Dieu (cause) qui préexisterait à lui-même (effet) (p. 79 et sq.). De manière générale, Spinoza nous libère des paradoxes susceptibles d’entraver le mouvement de notre pensée en montrant que l’ensemble des dualismes (cause / effet ; général / particulier ; éternel / temporel ; spirituel / corporel, etc.) entretiennent un nouveau type de rapport au sein du monisme, qui est précisément un rapport d’« expression ».

Un autre point fort de l’ouvrage consiste à souligner que si Spinoza reprend la méthode d’exposition euclidienne dans l’Éthique, il ajoute à cette méthode un certain perspectivisme « avant la lettre » (p. 115), qui se manifeste notamment dans l’emploi de l’adverbe quatenus. Une même chose peut être appréhendée en tant que telle ou telle, c’est-à-dire selon des perspectives différentes. Cet emploi de quatenus permet de lever un certain nombre de paradoxes, en portant l’attention sur ce qui est alors exprimé de telle ou telle chose. Par exemple, au chapitre 6, l’A. aborde les paradoxes liés au rapport que Spinoza établit entre Dieu et la Nature. Le paradoxe est que l’énoncé deus sive natura, qui semble affirmer l’existence de Dieu en indiquant que Dieu et la Nature se recoupent, revient dans le même temps à nier Dieu. En effet, si Dieu est la Nature, alors il ne peut plus être le Dieu de la métaphysique et de la religion, cause première du monde. Or, le paradoxe tombe si l’on comprend l’énoncé deus sive natura dans le sens d’un perspectivisme : Dieu et la Nature sont en principe la même chose, mais cette même chose sera dans une certaine perspective nommée Dieu, dans une autre perspective Nature. En effet, si l’on s’attache à la cause de la Nature, que Spinoza nomme également natura naturans, on parlera plus volontiers de Dieu en tant que (quatenus) il est considéré comme la libre cause de la nature naturée. La nature naturée est ce qui découle nécessairement, sous forme de modes, de la nature de Dieu ou de la nature de n’importe lequel de ses attributs. Certes cette nature naturée reste divine, car ses modes sont en Dieu et ne pourraient être et être conçus dans lui. Toutefois, si l’on veut souligner le caractère actif de la Nature, si l’on en parle en tant que cause, on utilisera de préférence le terme de « Dieu ». Dieu est la nature en tant que naturans. Si l’on s’attache en revanche à l’aspect passif de la Nature, au domaine des modes, on parlera alors plus volontiers de « Nature ». La « Nature » désigne alors la nature en tant que naturée. On voit ici le rôle décisif de la conjonction quatenus, qui permet d’aborder tour à tour différents aspects d’une même chose sans sacrifier un aspect à l’autre.

Toutefois, objectera-t-on, que reste-t-il d’« éthique » dans une pareille entreprise de dépassement des paradoxes, si tel est bien, comme le prétend l’A., l’objet principal de l’Éthique ? Il faut s’aviser que l’éthique n’est pas la morale, laquelle s’attache à justifier ou condamner certaines actions en fonction de normes préétablies, issues d’une religion ou d’une doctrine philosophique. L’éthique en revanche s’attache au désir, au conatus, et déduit à titre de normes positives ce qui permet de donner à ce désir sa pleine expansion. À cet égard, le processus visant à lever les paradoxes qui peuvent entraver le mouvement de la pensée est un authentique processus de « libération » (Befreiung) qui donne accès à des affects joyeux, issus d’une meilleure compréhension des choses. Dans leur effort pour surmonter les problèmes complexes qu’ils rencontrent dans le mouvement de pensée engagé par le monisme de Spinoza, les individus sont conduits à s’entraider intellectuellement plutôt qu’à juger en fonction de normes préétablies les pensées et conduites des uns et des autres. À travers ce rapport d’entraide, ils sont conduits à se transformer, à revoir leurs conceptions initiales, à contrôler d’une manière nouvelle leurs affects et à produire d’autres types d’actions communes. Dans cette optique, l’Éthique donne les moyens de ce que l’A. nomme une « autoanalyse » (p. 257), dont l’originalité est de partir de l’analyse de la totalité et non pas de celle du moi individuel. Cette autoanalyse est de nature éthique et non pas morale. Il ne s’agit plus de se demander : qu’est-ce qu’une action authentiquement morale ; quelles normes dois-je respecter pour bien agir et mériter le bonheur ? Mais : qu’est-ce qu’expriment telles pensées, tels affects, telles actions, telles mœurs, de quoi sont-ils le symptôme ? – c’est là ce que l’A. nomme une « éthologie » au sens de Deleuze (p. 24). S’il s’agit d’affects tristes, ne tiennent-ils pas à une mauvaise compréhension de la réalité et de notre rapport à cette réalité ? En levant, à travers la réflexion et la discussion avec autrui, les paradoxes et incompréhensions qui entravent notre pensée, ne parviendrons-nous pas à nous libérer des affects tristes, à gagner en compréhension et en puissance d’action ? Telle est la dimension proprement éthique de l’entreprise spinoziste tel que l’A. la présente, dans une réflexion toujours claire et stimulante.

Christophe BOURIAU

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Pour citer cet article : Timon GEORG BOEHM, Paradox und Ausdruck in Spinozas Ethik, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 271 p., in Bulletin spinoziste XLIV, Archives de philosophie, tome 85/4, Octobre-Décembre 2022, p. 205-230.

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