Auteur : Elena Nájera

 

Anne-Lise Rey éd., dossier « Femmes philosophes au XVIIe siècle », Revue de métaphysique et de morale, 2024-3, n° 123

Le titre de ce dossier « Femmes philosophes au xviie siècle » ne concerne pas directement Descartes ni son système. Toutefois, le cadre dans lequel s’inscrivent les quatre articles qui le composent, à savoir la philosophie du xviie siècle – même si le quatrième article s’engage dans le xviiie siècle –, les place d’emblée dans un rapport singulier à l’égard de cet auteur. Les penseuses qui constituent l’objet central de ces études, Madeleine de Scudéry (1607-1701), Anne Conway (1631-1679), Damaris Masham (1658-1708) et Catherine Macauley (1731-1791), élaborent des propositions qui, chacune à sa manière, entretiennent un dialogue critique avec le projet formulé dans le Discours de la méthode en 1637 ainsi qu’avec les problèmes qu’il introduit au sein du champ philosophique. La grande influence de Descartes en France, mais aussi en Angleterre – contexte de trois des autrices – confère au xviie siècle un caractère inévitablement cartésien. Or c’est précisément la controverse suscitée par ses thèses qui, en orientant de manière décisive le cours de la réflexion de l’époque, a engendré une pluralité de réactions dont l’ampleur demeure encore insuffisamment reconnue dans la représentation historiographique traditionnelle de la modernité.

À cet égard, il convient également de souligner que l’influence profonde de la pensée cartésienne dans la République des Lettres ne se limite pas aux institutions académiques, mais s’étend à d’autres réseaux qui se configurent par des formes de sociabilité intellectuelle plus ouvertes, telles que les salons, les conférences, les cercles d’érudits et les échanges épistolaires. En ce sens, la philosophie cartésienne a été décrite comme une « université sans murs » à laquelle avaient également accès les femmes savantes (Erica Harth, Cartesian Women, Cornell University Press, 1992, p. 3). Rappelons que Descartes lui-même avait exprimé à plusieurs reprises dans sa correspondance son intérêt pour les lectrices, auxquelles il accordait un certain avantage pour comprendre son projet, car elles se situaient en dehors du régime du savoir scolastique, comme l’illustrait de façon paradigmatique Élisabeth de Bohême.

Les articles de ce numéro, rédigés par quatre spécialistes reconnues dans le domaine de la philosophie moderne, partagent la volonté d’élaborer un récit permettant non seulement d’intégrer de manière significative et cohérente les contributions des femmes philosophes, mais aussi de revoir les catégories et les oppositions conceptuelles sur lesquelles s’est traditionnellement organisée la représentation canonique de cette époque. Comme l’antithèse entre rationalisme et empirisme ou entre dualisme et monisme qui ne permet pas de situer correctement les propositions de ces autrices, dont l’originalité et la complexité sont précisément ce que l’on cherche à souligner. Quoi qu’il en soit, le dialogue avec Descartes, qui se situe au cœur de ces oppositions et des problèmes traités par Scudéry, Conway, Masham et Macauley, traverse d’une manière ou d’une autre les quatre articles, comme nous allons l’indiquer brièvement ci-après, sans entrer dans le détail des thèses respectives. – Dans « Le défi moral de l’empirisme moderne : Scudéry et ses caméléons », Delphine Antoine-Mahut étudie le débat entre cette autrice et Claude Perrault à propos de ces animaux. Face à son interlocuteur, Scudéry défend un processus d’observation « juste », respectueux de l’intégrité et de la singularité de l’objet, mettant en jeu un exercice de responsabilité et de soin qui, selon elle, n’est autre que l’application cohérente des principes épistémologiques. Il convient de souligner que le débat tourne autour de la conception cartésienne des animaux comme des machines (p. 308-309), ce qui a conduit, d’ailleurs, à ce que la position de Scudéry soit réduite de manière simpliste à une posture anticartésienne, sans que soient appréciées toutes les nuances de sa propre proposition. – Le deuxième article, « L’individu et le corps dans les Principes d’Anne Conway », signé par Nan Lin, aborde la métaphysique moniste de cette autrice, selon laquelle la création constitue une substance unique émanant de Dieu. Cette approche inclut toutefois l’affirmation de l’individualité de chaque créature qui s’exprime, physiquement et moralement, à travers sa corporéité. Le problème cartésien auquel nous nous confrontons maintenant est celui du dualisme entre l’esprit et le corps, enjeu que Conway entend dépasser en rejetant, comme absurde, la possibilité ontologique de la matière morte (p. 320) au profit d’un continuum qui fait de chaque individu un esprit corporel capable de se perfectionner. – Sarah Hutton, dans son étude, « Damaris Masham face aux philosophes », situe cette penseuse dans un espace d’intersection entre John Locke et Ralph Cudworth, dépassant ainsi l’opposition entre empirisme et rationalisme. Le fil cartésien apparaît essentiellement dans la discussion sur la perfection de Dieu, où Masham, dans la lignée de Cudworth et d’autres platoniciens comme Henry More, reconnaît la pertinence de l’argument ontologique mis en jeu dans les Méditations métaphysiques pour prouver l’existence divine (p. 341, 347). Ce thème permet également de suivre, dans ce cas, le parcours de la pensée de Descartes à travers la réception qu’en fait l’école de Cambridge, qui joue un rôle clé dans son introduction et son expansion en Angleterre. – Enfin, dans « Catherine Macaulay as a Systematic Moral Philosopher : The Significance of Genre », Lisa Shapiro présente l’œuvre de cette autrice en classant et en systématisant ses différents intérêts – métaphysiques, historiographiques, éducatifs – autour de la liberté humaine. Dans sa réflexion, qui se déploie à travers divers genres narratifs, le vecteur cartésien apparaît précisément dans le débat sur la nature de la liberté, dont le fondement se trouve, pour Macaulay, dans le sentiment (feeling), dans l’expérience incontestable de notre liberté qui peut être expliquée par la raison (p. 361, 363). L. Shapiro met en évidence que l’autrice suit, à ce propos, la ligne discursive française initiée par Descartes et reprise par Malebranche et Rousseau.

Il apparaît que les autrices abordées s’intègrent pleinement aux débats philosophiques de l’époque qui étaient traversés par les thèses de Descartes. Les contributions de Scudéry, Conway, Masham et Macauley devraient être reconnues, en conséquence, au sein de ce cadre spéculatif complexe comme une preuve de sa pluralité, une pluralité qui doit continuer à être explorée. Comme le souligne Anne-Lise Rey dans sa présentation, il s’agit de progresser vers une compréhension de l’histoire de la philosophie permettant de réviser et d’élargir son canon. Il convient de mettre en lumière à cet égard le rendement herméneutique de ces articles qui encouragent une lecture non stéréotypée de figures souvent jugées mineures, mais qui enrichissent la compréhension des problèmes de la modernité et permettent d’en apprécier le caractère dialogique. Dans le domaine des études cartésiennes, l’approche de ces quatre femmes philosophes permet également, plus concrètement, d’approfondir l’histoire effective de la pensée de ce philosophe et d’en constater la diversification.

Mentionnons pour mémoire la publication, à la fin de ce numéro, de la traduction française par Philippe Hamou du texte de Locke, Of study, réflexion sur l’organisation du savoir humain, la méthode et la conduite de l’entendement. Latéral par rapport aux objets habituels du Bulletin cartésien, ce texte ne saurait néanmoins laisser indifférent le lecteur par les pistes qu’il ouvre et les réflexions qu’il suscite.

Elena Nájera (Universidad de Alicante)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin cartésien LV chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Anne-Lise Rey éd., dossier « Femmes philosophes au XVIIe siècle », Revue de métaphysique et de morale, 2024-3, n° 123, in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

♦♦♦