Auteur : Eleonora Zaino

Fiormichele BENIGNI : Itinerari dell’antispinozismo. Spinoza e le metafisiche cartesiane in Francia (1684-1718), Firenze, Le Lettere, 216 p.

Quelques décennies après le grand ouvrage de Paul Vernière (1954) qui reconstruisait exhaustivement l’histoire de la diffusion du spinozisme en France dans les XVIIe et XVIIIe siècles, Fiormichele Benigni reprend à nouveaux frais ce thème d’un point de vue plus spécifique et pointu. Ses itinéraires de l’anti-spinozisme, tout en livrant un point de départ original pour repenser dynamiquement les binômes centraux de la philosophie moderne ainsi que ses articulations décisives et ses antinomies constitutives (déterminisme et finalisme, matérialisme et spiritualisme, dualisme et monisme, arbitraire et sagesse divine, simplicité et composition de l’infini, unité et divisibilité de l’étendue/matière etc.), tracent avec efficacité les contours d’un véritable paradigme philosophique qui a habité les métaphysiques cartésiennes en France entre la fin du XVIIe siècle et le tout début du XVIIIe.

Dans le premier chapitre, Benigni montre comment la propagation du spinozisme en France a été déclenchée, au XVIIe siècle, par l’entreprise de contestation du spinozisme lui-même menée par des cartésiens tels Lamy, Régis, Jacquelot et Poiret, préoccupés d’enrayer l’essor de l’athéisme, du matérialisme et de l’antifinalisme spinoziens, et de décharger le cartésianisme de l’accusation d’avoir enfanté le spinozisme. Au chapitre II, l’auteur décrit comment le spectre de Spinoza affleure et s’impose dans le cadre de la querelle théologico-philosophique entre Malebranche et Arnauld. Les coups que s’infligent les deux adversaires ne consistent en effet qu’en des accusations larvées de spinozisme, quoique le nom de Spinoza n’y soit mentionné que rarement. Si Malebranche reproche à Arnauld une conception nécessitariste de la création, ce dernier stigmatise l’attribution malebranchienne de l’étendue à Dieu : deux formes d’impiété, ce qui, à l’époque, est synonyme de spinozisme. L’anti-spinozisme de Fénelon (chapitre III) émerge quant à lui sur le fond d’une critique des libertins menée dans la Lettre V et s’affiche nettement dans la Démonstration de l’existence de Dieu avec sa réfutation de Spinoza en bonne et due forme. Or, le cartésianisme de ces auteurs, celui de Fénelon comme celui de Régis, Jacquelot, Lamy et Poiret, se heurte toujours au même paradoxe : en s’opposant à Spinoza, c’est en fait Descartes, et plus précisément les tendances radicales du cartésianisme, que ces cartésiens essaient sinon de rejeter, du moins de tempérer pour détruire l’image du spinozisme comme « cartésianisme outré », selon le mot de Leibniz, qui établissait la filiation entre cartésianisme et spinozisme à partir de la physique de Descartes et de sa conception anti-atomiste de l’étendue. Comme le dit bien Benigni, c’est une « dialectique du cartésianisme », ou du post-cartésianisme, qui s’enchaîne à la critique du spinozisme. L’auteur nous dépeint ainsi l’anti-spinozisme de ces philosophes d’une part comme recelant l’aveu implicite des points critiques de la doctrine cartésienne et de ses limites internes, et d’autre part comme constituant l’acte de naissance de la catégorie de « spinozisme » telle que la recevront les lecteurs des siècles suivants, à travers la synthèse de Pierre Bayle. Le défi que les cartésiens français du XVIIe siècle relèvent consiste donc à montrer l’hétérogénéité radicale des deux schèmes de pensée, cartésien et spinozien, et à déconstruire l’image leibnizienne d’un Descartes architectus spinozismi. Aussi l’opposition à Spinoza sert-elle de ciment aux métaphysiques cartésiennes dans un cadre de crise doctrinale du cartésianisme lui-même. Le quatrième et dernier chapitre est consacré à Pierre Bayle qui, tout en n’étant pas cartésien, utilise pourtant des arguments cartésiens dans son article « Spinoza » du Dictionnaire, en influençant le développement des débats ici mentionnés et, surtout, en achevant la « construction de l’image de Spinoza » dont le siècle des Lumières va hériter.

En parcourant ces « itinéraires », on touche à la vie même des idées qui ont structuré dialectiquement la modernité philosophique et on voit émerger l’importance capitale de la figure de Spinoza, point de convergence de ces controverses et de ces querelles que l’auteur reconstruit avec la méticulosité érudite du philologue, fécondée par l’attitude compréhensive du philosophe.

Eleonora ZAINO

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Pour citer cet article : Eleonora ZAINO, « Fiormichele BENIGNI : Itinerari dell’antispinozismo. Spinoza e le metafisiche cartesiane in Francia (1684-1718), Firenze, Le Lettere, 2018 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XLI, Archives de Philosophie, tome 82/4, octobre-décembre 2019, p. 853-890.

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