Auteur : Emmanuel Cattin
Vincent Carraud, Pascal : de la certitude, Paris, Puf, « Épiméthée », 2023, 486 p.
Vincent Carraud est historien de la philosophie. Par conséquent, il fait de la philosophie, quand il fait de l’histoire. Son Pascal : de la certitude est à nouveau l’application de ce principe, selon lequel la philosophie doit être rectrice pour qu’il soit possible de s’y retrouver dans son histoire même. Car il faut aller jusqu’aux ultimes conséquences d’une certaine corrélation : d’autant plus de philosophie, d’autant plus d’histoire. Elle ne veut pas dire seulement, comme il en va d’ordinaire, que l’histoire serait requise, en servante de la philosophie, pour accéder, alors seulement, à celle-ci ; mais tout autant, inversement et plus profondément, qu’il n’y aura pas de vérité possible dans cette sorte-là d’histoire, qu’il n’y aura rigoureusement pas ici d’histoire, sans philosophie qui, constamment, la dirigera, et ainsi, dans l’autre sens de la proportion, que l’accès même à la vérité historique se tient ici sous la condition de la pensée philosophique : il faut penser pour trouver. À cet égard, bien des résultats de ce livre se présenteront comme autant de confirmations historiques d’intuitions philosophiques, en sorte que l’on pourrait penser ici à ce qu’écrivait Gustave Flaubert, recevant quelques jours avant sa mort la confirmation de l’existence d’une particularité botanique dont il avait besoin, sans la connaître, pour Bouvard et Pécuchet : « J’avais raison ! Et j’avais raison parce […] qu’à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode) on ne se trompe pas. La Réalité ne se plie point à l’idéal mais le confirme » (À sa nièce Caroline, 2 mai 1880, Correspondance, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. V, p. 894). En histoire de la philosophie aussi, la réalité confirme le concept, « quand on a de la méthode ».
Encore faudra-t-il voir. Vincent Carraud veut voir, et montrer, montrer avec évidence, démontrer en mettant sous les yeux. Et ainsi son livre d’histoire de la philosophie déploiera un regard, et la description, extrêmement minutieuse, de ce que ce regard a vu, dans sa cohérence extrême comme en sa plus grande exactitude historique.
Au premier abord, le livre rassemble et révise amplement (particulièrement dans un appareil très impressionnant de notes, formant un livre dans le livre, ou plutôt ouvrant en lui, comme en perspective, plusieurs autres livres) quinze études classées selon l’ordre chronologique des textes pascaliens qui en forment à chaque fois le centre, à partir du Mémorial consignant la certitude du 23 novembre 1654, en trois ensembles, « avant, pendant et après » la fameuse « conférence APR » de 1657 ou 1658, « De la vraie religion », avec, en quelque sorte au cœur du livre (et de fait presque à lui seul promesse d’un autre livre), le très substantiel chapitre IX, « De vera religione » (61 p.), portant sur le concept même de « religion », le concept de certitude formant « l’unité focale » (p. 13) du recueil, et d’abord du chemin de pensée de Pascal tel qu’il est ici considéré.
Cependant le principe de la philosophie directrice ne vaudra pas seulement pour l’histoire, mais tout autant pour la philologie. « La philologie est chose trop sérieuse pour être abandonnée aux philologues » (Vincent Carraud, et non pas Nietzsche, p. 151). « Philologie » devra s’entendre d’abord, dans le cas de Pascal, de la façon la plus humble et la plus précise, la plus difficile aussi : matériellement, en tant que déchiffrement, car rien n’est trop humble pour la philosophie. Et ainsi il s’agit déjà de voir et de montrer. Le premier travail de l’auteur consiste à regarder, puis montrer Pascal en train d’écrire, tenter d’accéder à ce qui fut d’abord écrit, qui fut parfois raturé, à ce qui fut ajouté plus tard, et à quel endroit sur la page, avec quels traits de plume, d’union ou de séparation. C’est la première tâche à accomplir en vue de découvrir « Pascal au travail », comme Vincent Carraud en reprend la prescription générale au grand pascalien japonais Yoichi Maeda (donc accéder aux notes, pour le dire de la façon la plus neutre possible, aux notations de Pascal : « Pascal pense et converse en brouillonnant », p. 10, ayant du mal à commencer, ayant du mal à finir), et comme l’auteur y reviendra au sujet des Provinciales (appelant à une édition qui montrerait, en respectant les colonnes pascaliennes, « Pascal en train de travailler », p. 151). Plusieurs chapitres du livre décriront ainsi le manuscrit de Pascal, dont certaines pages sont aussi reproduites en fac-similé. Cette tentative de montrer saute elle-même immédiatement aux yeux dans le somptueux commentaire dudit Mémorial qui ouvre le livre et en donne pour ainsi dire le ton : ainsi lorsqu’il faut lire « FEU » en nom propre, « écrit en lettres capitales sur le parchemin, au centre d’un trait horizontal qui coupe entièrement la page » (p. 35), puis DIEU, « écrit en grandes capitales lui aussi » (p. 40), et comprendre, plus bas, « le sens de l’équerre tracée par Pascal sur le papier autographe », indiquant une double rédaction que montre l’édition des Discours par Emmanuel Martineau (p. 31 de celle-ci, avec l’explication p. 213), avec lequel le travail de Vincent Carraud se tient constamment dans une profonde unité de méthode et d’esprit, et à qui ce texte inaugural est justement dédié. On en trouvera un autre exemple, vraiment virtuose celui-là, au chapitre VI, « La maxime de la médisance », où il apparaît clairement, pour dégager ici le principe, que seul celui qui comprend peut lire, seul il peut voir, déchiffrer, sous la terrible écriture de Pascal, le Fecitque cadendo undique ne caderet (« Tombant tous azimuts, il a fait qu’il ne tombe pas », p. 148).
Qu’il se fût agi de voir, un texte pourrait l’attester d’une façon presque emblématique, celui que Vincent Carraud consacre à « La Cène » du retable du maître-autel de l’église de Port-Royal, peinte par Philippe de Champaigne (XI, « Un portrait porte absence et présence »), et où, regardant, il voit que la toile ne montre pas la Présence réelle, mais figure, « donne à voir » (p. 314) un pain béni qui n’est justement pas encore consacré, préparant seulement ainsi « figurativement à la présence réelle du Christ en l’Eucharistie » (p. 318), loin de la signifier, de la redoubler par rapport à la présence réelle du Saint-Sacrement, par où le tableau sera seulement « figure », ou « portrait ». Cette étude sur le visible n’a rien d’un morceau de bravoure : elle est un exemple magistral de la rigueur phénoménologique, c’est-à-dire descriptive, de Vincent Carraud historien de la philosophie.
Mais à vrai dire, en cette histoire, s’agit-il bien de philosophie ? « Pascal n’est sans doute pas philosophe », écrit Vincent Carraud au sujet du Pascal de l’Entretien avec M. de Sacy de janvier 1655 (p. 64), quoiqu’il lise les philosophes. Le deviendra-t-il jamais ? Il suffit du moins que Vincent Carraud le soit pour que son livre établisse ou plutôt rappelle, après celui qu’il consacra justement à Pascal et la philosophie (Paris, 1992 ; 3e édition, 2023), chez Pascal, « l’absence » de la métaphysique et en même temps (c’est justement cette conjonction qui est troublante) sa « présence » la plus constante. Or cette présence porte un nom : Descartes, en sorte que le Pascal de Vincent Carraud est à nouveau aussi un Descartes, Descartes partout présent dans la façon dont Pascal se sert de lui pour un dessein tout autre que le sien (selon ce que l’« Avant-Propos à la troisième édition » du premier Pascal appelle, à peu près au même moment, subversion, op. cit., p. 2). La question autour de laquelle s’ordonnent toutes les autres apparaît ainsi dans le titre du recueil : de la certitude, qu’il faut penser avec son corrélat phénoménologique hégélien : de la vérité, et dans l’horizon ouvert par Heidegger pour l’histoire la plus historique, la mieux historique, de la philosophie elle-même : « Que la vérité obéisse au concept cartésien de vérité comme certitude, et non plus comme adéquation, ainsi que Heidegger l’a indiqué dans son Nietzsche, voilà ce dont Pascal a le premier pris acte, dès le Mémorial » (p. 11). Le Nietzsche II de Heidegger donne pour Vincent Carraud l’indication décisive à partir de laquelle lui-même décrira, à la suite de celui-ci, die neuzeitliche Herrschafsstellung des Menschen, « la position souveraine moderne de l’homme » (GA 6.2, p. 188, cité p. 273), pensée dans les Meditationes et pleinement mesurée par Pascal, lorsqu’il lui faut encore être certain : « Le concept de certitude […] désigne exactement la modalité de cet accès au Dieu qui s’offre en sa vérité » (p. 11). La puissance de cette question établit ainsi la magnifique exégèse du Mémorial, sous le titre de « Certitude », en texte instaurateur, pour le livre entier, de la méthode et du dessein de Vincent Carraud, qui vont tenter de restituer la pensée de Pascal à sa pleine visibilité, d’abord, puis de reconstituer la description de la « position de l’homme » qu’il est possible d’y lire, et dont la netteté finale est établie en toutes lettres dès le Mémorial : « Je m’en suis séparé » ou « Jésus-Christ », puis un trait, et au-dessous, « Je m’en suis séparé ». « Pascal est donc le penseur de la séparation comme position de l’homme face au Christ » (p. 47), d’une séparation qu’il faut dire « structurelle », « car elle est toujours accomplie en ce qu’elle est possible », et qui donne à cette pensée sa « dramatique » (ibid.). Et ainsi il faut dire que Pascal est le « théoricien (cartésien) de la position » en même temps que le « théoricien (anticartésien) de la disposition de l’homme dans sa disproportion » (p. 12). Au fond, tout le livre exposera différentes scènes d’une telle dramatique de la séparation, qui reviendra jusqu’à la fin : « Pourquoi se séparer du monde ? Parce que la crainte constante de Pascal, depuis le Mémorial, est d’être séparé de Dieu ; pour ne l’être pas, il faut commencer par se séparer du monde » (XIV, « En lui vous êtes remplis », p. 407). Il faudra alors se souvenir de ce qu’indiquait Gilberte Périer en sa Vie : “Que Dieu ne m’abandonne jamais !” […] furent comme ses dernières paroles » (cité p. 45). Il est tout sauf indifférent, à cet égard, que ce livre dont les chapitres sont à chaque fois dédiés à des amis philosophes ou pascaliens de l’auteur, se referme sur le très beau texte XV, « L’amitié “sans attachement” », qui à nouveau, de façon tout à fait caractéristique de la méthode de V. Carraud, doit revenir au concept cartésien de l’amour pour montrer comment la pensée pascalienne s’en sert afin d’opposer la « tendresse raisonnable » à la « tendresse sensible » (selon Gilberte Périer dans La Vie de M. Pascal, citée p. 446) et de refuser celle-ci, dans « un anticartésianisme cartésien » (p. 453).
Le dessein le plus général de Vincent Carraud, celui qui porte toute son œuvre depuis le commencement, apparaît alors : montrer comment, en pleine métaphysique, Pascal a déjà pris congé de celle-ci, non certes en la renversant, mais au contraire en s’en servant, et, comme Heidegger lui-même aura pensé en découvrir – non au cœur, mais seulement à la fin de celle-ci – le chemin, en la laissant, fût-ce dans la figure du « désintérêt » (« le désintérêt radical [de Pascal] pour la métaphysique », p. 133). Une première fois, dans l’étude du Mémorial, lorsque V. Carraud commente le nom de Dieu, qui ne donne pas une essence, et lorsqu’il voit, ce qui est un autre trait frappant de sa méthode, ce que Pascal ne cite pas, ce dont il ne parle pas, qui est toujours presque aussi éloquent que ce dont il parle (voir, ainsi, sera très souvent voir ce qui n’est pas là : c’est même peut-être ce qui, dans la tâche de l’historien de la philosophie, sera le plus difficile, car cela suppose de voir au-delà de la présence, le sens de l’absence, et d’abord cette absence même ; il faudra donc, à la fois, regarder le texte, et regarder ailleurs). Or ici, ce qui est passé sous silence, c’est Ex 3,14, au profit d’Ex 3,15 (« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob »), et Vincent Carraud commente alors : « Pascal ne recherche pas le Dieu de la métaphysique » (p. 35). Une autre fois, dans un texte lui aussi de déchiffrement dédié à Jean-Louis Chrétien, concernant le difficile : « Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa miséricorde », il montre comment la question « métaphysico-théologique » de la compatibilité des noms divins « n’intéresse pas Pascal », rappelant avec J.-L. Chrétien que la miséricorde doit tout entière être rapportée au Christ, ce qui l’autorisera à conclure : « Il faut donc quitter la métaphysique, ou la théologie des attributs divins, et entrer en christologie » (p. 121).
Il ne sera alors pas tellement surprenant de voir un autre nom propre traverser de part en part toute la considération de l’œuvre de Pascal par Vincent Carraud, celui de saint Paul, dont la compréhension par Pascal fera justement constamment usage de Descartes, jusqu’à la « thèse d’un cartésiano-paulinisme » (p. 12), dans un très singulier appel à la métaphysique qui la détourne, ou plus précisément qui, au moment où il s’en sert, l’abandonne : « S’il ne s’agit pas de prouver (métaphysiquement) Dieu, il reste qu’on ne saurait avoir affaire au vrai Dieu qu’en en étant certain, parce que ce n’est qu’en certitude que Dieu est susceptible d’être donné comme le vrai Dieu : scio cui credidi, “Je sais en qui j’ai cru” (2 Tm 1, 12), telle sera la devise portée sur le cachet de Pascal » (p. 38).
Pourtant il faudrait encore, à l’arrière-plan de ce livre, évoquer d’autres noms, au premier chef ceux de Hans Urs von Balthasar et de Jean-Luc Marion, qui sont au centre de toute l’œuvre de Vincent Carraud, et qui apparaîtront à nouveau ici en très bonne place. Mais il faudra peut-être surtout dire ici un mot d’une femme qui se tient, en toute cette dramatique, discrètement sur le devant de la scène : Gilberte Périer, la sœur de Pascal, dont les deux versions de la Vie de M. Pascal sont constamment sous les yeux de Vincent Carraud, comme il l’indique lui-même : « J’ai accordé une importance proprement capitale à la Vie de M. Pascal par sa sœur Gilberte, dont la composition est un modèle d’intelligence » (p. 13). Et en effet le texte précis de la Vie, souvent pleinement cartésien, apparaîtra à plus d’une reprise comme tout à fait décisif dans l’établissement de la preuve, ainsi par exemple lorsqu’il faudra identifier les « athées » qu’il s’agissait pour son frère de « réfuter » (VIII, « De nouvelles lumières sur la religion »). On serait peut-être trop peu pascalien si l’on déplorait, contre Gilberte elle-même qui voyait dans la façon d’aimer de son frère la « perfection de la charité » (cité p. 455), qu’elle n’eût été payée de la part de celui-ci, comme le rappelle Vincent Carraud, malgré l’immense dévouement dont elle fit preuve envers lui, « que “d’une conduite de réserve”, pire, “de ses rebuts” » (p. 451, citant la Vie). L’intelligence de Vincent Carraud aura du moins su rendre, à l’occasion de l’étude de la pensée du frère, un remarquable hommage philosophique à la très belle intelligence de la sœur.
Le livre de Vincent Carraud prend la suite d’un autre, Ce que sait la foi (Paris, Communio & Parole et silence, 2020), formant avec lui comme le second volet d’un diptyque. Pascal n’était pas absent du premier, quoique saint Paul en fût peut-être le centre, lorsqu’il s’agissait déjà de décrire, sous le nom de foi, une certitude non métaphysique. L’œuvre de Vincent Carraud trouve là son lieu philosophique le plus propre, celui d’une confrontation, non avec la métaphysique, mais plus exactement de celle-ci avec ce qui n’en relève pas. Lieu absolument singulier, peut-être le plus proprement philosophique, qui regarde à la fois ici, dans la philosophie, et ailleurs.
Emmanuel Cattin (Sorbonne Université)
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Pour citer cet article : Vincent Carraud, Pascal : de la certitude, Paris, Puf, « Épiméthée », 2023, 486 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.