Auteur : Emmanuel Chaput

Jean-Baptiste VUILLEROD, Hegel féministe. Les aventures d’Antigone, Paris, Vrin, 2020, 232 p.

L’entreprise à laquelle s’attache l’auteur est d’emblée ambitieuse, il en a bien conscience. Il s’agit d’une part de relire « Hegel de manière féministe » pour montrer « que sa philosophie n’est pas aussi phallocentrique qu’on veut bien le croire, et qu’il est possible de l’actualiser à l’aune des enjeux du féminisme » (p. 9-10) et, d’autre part, de souligner l’importance d’une telle interprétation non seulement pour la pensée féministe, mais encore pour les études hégéliennes mêmes. La tâche sera d’autant plus ardue que Hegel a le plus souvent mauvaise presse dans les études féministes et que l’auteur aspire à montrer que ce n’est ni par la déconstruction, ni par une critique immanente que l’on parviendra à réhabiliter la pensée hégélienne dans une perspective féministe, mais à travers une « lecture en perspective » (p. 14-16) qui cherchera à accentuer les éléments critiques déjà à l’œuvre (quoique souvent négligés) dans la pensée de Hegel. Ainsi, tout en reconnaissant la légitimité de certaines critiques faites à Hegel, l’auteur tentera de montrer que l’on dispose déjà, chez Hegel, des éléments nécessaires pour fonder une posture féministe d’actualité.

À cet égard, le commentaire du texte sur Antigone au chapitre VI A, a-b de la Phénoménologie de l’esprit qui constitue l’essentiel du chapitre 1 de l’ouvrage de J.-B. Vuillerod est impeccable. En soulignant, à travers la figure d’Antigone et de la féminité comme « éternelle ironie de la communauté », comment Hegel pense la division genrée de la société grecque comme la contradiction fondamentale devant la mener à sa propre dissolution, l’auteur montre tout le potentiel d’une interprétation féministe de Hegel qui aspire non seulement à faire une critique pertinente de la domination masculine, mais encore à enrichir notre compréhension du propos hégélien à travers une telle perspective. Les deux chapitres subséquents, respectivement consacrés à une lecture de la dialectique maître-esclave en termes de domination sexuelle et au statut de la femme dans les philosophies de la nature et de l’histoire de Hegel, pour intéressants qu’ils soient, apparaissent moins probants. Ils ont tout de même le mérite de poser les jalons qui permettront à l’auteur d’actualiser la pensée hégélienne et de la faire dialoguer avec les perspectives féministes contemporaines. C’est ce à quoi s’attache le chapitre 4 où l’auteur confronte l’approche hégélienne à différentes postures et problématiques du féminisme contemporain. C’est surtout à travers le paradigme hégélien de la reconnaissance (p. 173) et l’idée de féminité négative (p. 184) que J.-B. Vuillerod parvient, dans les faits, à montrer la pertinence éventuelle de la posture hégélienne à cet égard, notamment en ce qui a trait à la question de l’(anti-)essentialisme et de la « critique des structures institutionnelles des sociétés phallocratiques » (p. 182). Pour affirmer la pertinence de Hegel dans une perspective féministe d’actualité, il accorde une importance particulière au concept d’ironie qui recouvre selon Hegel le potentiel subversif de la révolte d’Antigone prise comme figure de la lutte contre la domination masculine. Ce concept d’ironie qui, comme le souligne l’auteur : « chez Hegel, renvoie à une négativité sans relève ni synthèse, à une négation qui détruit sans conserver » (p. 72), semble cependant délié de sa dimension proprement tragique qui détruit en quelque sorte autant celle qui la manie que l’objet de sa critique. C’est à se demander si l’on n’a pas affaire, avec le concept d’ironie comme instrument de la critique féministe, à une posture plus proche de la dialectique négative adornienne qu’à une posture hégélienne axée sur l’idée d’Aufhebung et de réconciliation. Quoi qu’il en soit, la qualité de ses analyses de la figure d’Antigone et sa discussion (que l’on aurait voulue par moments plus développée) des enjeux contemporains du féminisme à l’aune d’une perspective hégélienne demeurent stimulantes pour la pensée.

Emmanuel CHAPUT (Université d’Ottawa)

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Pour citer cet article : Jean-Baptiste VUILLEROD, Hegel féministe. Les aventures d’Antigone, Paris, Vrin, 2020, 232 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXI, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 141-180.

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Russel ROCKWELL, Hegel, Marx, and the Necessity and Freedom Dialectic. Marxist-Humanism and Critical Theory in the United States, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2018, 241 p.

L’ouvrage de Rockwell vise la réhabilitation d’une perspective hégéliano-marxienne qu’il s’agirait de sauver de ses propres erreurs. En cela, l’étude du texte hégélien reste largement soumise au prisme interprétatif de la transformation sociale qui anime la pensée marxienne. La question est de savoir dans quelle mesure l’hégélianisme peut servir de modèle pour penser le changement social et rendre compte de la dynamique interne aux sociétés capitalistes. D’un côté du spectre, pour l’auteur, Marcuse constituerait l’exemple type d’une théorie critique répondant par la négative : pour Hegel, la liberté se situe entièrement du côté de la contemplation intellectuelle, d’une raison repliée sur soi, qui constitue, selon Marcuse, l’aveu implicite d’une défaite de la raison et de la liberté dans l’ordre du réel. À l’autre bout du spectre, Raya Dunayevskaya, figure centrale de l’humanisme marxiste américain, interprète la philosophie de Hegel comme un puissant moteur de changement social. Les chapitres 1, 2 et 6 seront ainsi consacrés aux relations épistolaires et intellectuelles qu’entretiendront ces deux penseurs et qui seront particulièrement marquées par les désaccords. Entre ces deux options, l’auteur opte clairement pour la seconde. À ses yeux, Marx a, tant dans les Grundrisse que dans le Capital, révisé ses critiques antérieures faites à l’encontre de Hegel et par-là rendu sa théorie de la maturité conforme à la pensée hégélienne. Il s’est en outre inspiré de la dialectique entre nécessité et liberté chez Hegel pour concevoir non seulement la dynamique interne du capitalisme, mais encore la transition vers une société post-capitaliste. Les spécialistes de l’œuvre hégélienne considéreront sans doute que l’ouvrage n’échappe pas à une certaine approximation lorsqu’il s’agit de restituer la position de Hegel quant à l’articulation dialectique du rapport entre nécessité et liberté (ch. 3). En cela, la critique que l’auteur formule à l’endroit de l’interprétation marcusienne de ce rapport chez Hegel n’est pas entièrement convaincante. L’auteur l’est beaucoup plus lorsqu’il s’agit de faire la critique des interprétations marcusienne et habermassienne de Marx (ch. 4 et 5). À la lumière des travaux de Moishe Postone, Rockwell montre bien en quoi le diagnostic que firent tour à tour Marcuse et Habermas quant à la désuétude du cadre théorique de Marx à l’aune du développement techno-scientifique contemporain est somme toute hâtif et ne rend pas justice aux thèses que Marx développe face à ces enjeux. Postone constitue à cet effet le socle interprétatif à partir duquel l’auteur analyse la théorie de la valeur et la conception du travail chez Marx. Les chapitres 7 et 8 offrent ainsi un bon résumé de l’ouvrage phare de Postone, Temps, travail et domination sociale. Partant de cette lecture du projet marxien, l’auteur entend montrer, contre Marcuse, que l’avènement du capitalisme n’implique pas le règne de la nécessité, mais qu’il y a au contraire, au sein même du capitalisme, une action réciproque entre liberté et nécessité. À cet égard, la philosophie hégélienne demeure pertinente pour une théorie critique d’inspiration marxienne qui aspirerait à saisir la dynamique interne du capitalisme et à en voir les possibilités de dépassement. L’auteur s’inscrit ainsi dans le sillon de Dunayevskaya et de sa volonté de faire de la philosophie hégélienne le vecteur d’une philosophie du changement social. Mais cette « traduction » sociopolitique de la pensée hégélienne, selon l’expression de Marcuse, est-elle bien nécessaire ? On a souvent l’impression que le geste hégélien est ici sorti de son contexte philosophique et évoqué comme figure tutélaire pour penser des enjeux qui ne sont plus tout à fait les siens, car c’est étonnamment des syllogismes finaux de la philosophie de l’esprit absolu qu’on cherche à tirer une théorie de l’émancipation politique. L’ouvrage reste néanmoins pertinent par son commentaire critique des positions défendues par Marcuse, Dunayevskaya, Habermas et Postone.

Emmanuel CHAPUT (Université d’Ottawa)

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Pour citer cet article : Emmanuel CHAPUT, « Russel ROCKWELL, Hegel, Marx, and the Necessity and Freedom Dialectic. Marxist-Humanism and Critical Theory in the United States, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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