Auteur : Fabrizio Baldassarri

 

Denis Kambouchner, Damien Lacroux, Tad M. Schmaltz & Ruidan She éd., The Cartesian Brain. Philosophical and Scientific Perspectives, New York & Londres, Routledge, 2024, 292 p.

Né d’un colloque organisé à Paris sur le rôle de la glande pinéale dans la philosophie et la science de Descartes, ce volume s’inscrit dans le sillage des recherches sur l’embodiment (l’incarnation) dans la pensée cartésienne. C’est en effet la question de l’union de l’âme avec le corps qui trouve dans le cerveau son terrain d’élection. Le volume propose une lecture novatrice, en étudiant cette relation à partir de la fondation physiologique des fonctions mentales. Il aborde ainsi la théorie de la connaissance et du dualisme cartésien, en dialogue avec les sciences cognitives et la médecine. Le volume s’insère dans un champ de recherche aujourd’hui florissant, en confirmant la centralité de la médecine chez Descartes, tout en cherchant à éprouver la validité de sa théorie médicale au regard de sa philosophie (voir page 8). Rassemblant les contributions d’auteurs presque exclusivement masculins, ce riche recueil est structuré en deux parties qui s’articulent étroitement, avec des connexions entre la première partie consacrée à « Descartes and His System » et la deuxième à « Cartesianism and Its Legacy ». L’ensemble constitue une lecture précieuse aussi bien pour les historiens de la philosophie que pour les historiens et philosophes de la science et de la médicine.

Dans leur introduction, les trois directeurs soulignent la tension entre le dualisme, défini dans la métaphysique cartésienne et qui a été interprété d’une manière radicale par les neurophysiologistes du vingtième siècle comme Antonio Damasio (qui y voyait une « abyssal separation between body and mind »), et d’autre part l’union de l’âme avec le corps, certifiée à partir des sensations de douleur, faim, soif, etc., et qui sera mieux définie par Descartes seulement à partir de la correspondance avec la princesse Élisabeth de Bohème, après la publication des Méditations métaphysiques. Le cerveau est le champ de bataille pour les neuro-scientists et les historiens des sciences cognitives, mais aussi pour les historiens de la philosophie et des sciences qui cherchent à réordonner le rapport entre métaphysique, théorie de l’union et psychophysiologie.

Franco A. Meschini ouvre le volume avec une reconstruction minutieuse de la conception cartésienne de la glande pinéale, de ses anomalies et de mystères, formant une doctrine cryptique qui embarrasse déjà ses contemporains – Louis de La Forge, par exemple, introduit des interpolations de ses mystères dans son commentaire (p. 22). La glande est étudiée à partir de L’Homme jusqu’aux Passions, à travers une table des occurrences du terme (p. 21), qu’elle soit nommée glande H, conarium, etc. De la physiologie à la pathologie de la glande, de l’hébétude aux troubles de la mémoire, F. Meschini nous offre une reconstruction détaillée des soucis cartésiens face à l’explication de la glande tant dans la correspondance que dans les œuvres publiées.

Les chapitres qui suivent approfondissent la question de la glande et la relation entre la substance immatérielle et le corps. Denis Kambouchner revient sur le pouvoir de l’âme de mouvoir le corps, un argument longuement étudié mais ici analysé sous un angle nouveau, en lien avec la disposition du cerveau et les mouvements de la glande (p. 46). Il suggère que ce sont les idées – a force of the idea – qui jouent un rôle décisif dans ces mouvements (p. 48). Ainsi, la force de l’âme n’est pas totalement autonome, mais se révèle un facteur pour comprendre l’union. Frédéric de Buzon s’interroge ensuite sur la cohérence entre les mouvements causés par la volition humaine et le rôle de Dieu dans la conservation du mouvement, en suivant une lecture charitable proposée par Leibniz (p. 55) et contre Daniel Garber. F. De Buzon nous offre une argumentation précise et éclairante pour montrer la cohérence du texte cartésien avec la physique du Monde, là où Descartes distingue entre la constance de Dieu et les mouvements de particules qui produisent les objets particuliers – mouvements causés par la force de la nature, d’une façon autonome, pareillement à la force de l’âme dans l’être humain. L’union reste le prisme interprétatif utilisé dans les chapitres suivants, selon des perspectives variées. Gary Hatfield examine les processus de connaissance géométrique de la distance, sujet qui articule optique, physiologie des sens, philosophie naturelle, art et mathématisation de la nature (natural geometry, p. 68). Contre l’interprétation de Stephen Gaukroger, G. Hatfield soutient que la perception de la distance repose sur un mécanisme du cerveau – purely material processes (p. 77) – et donc sur une information physique qui ne requiert pas nécessairement un calcul mental (p. 87) ni une représentation non consciente. Cette représentation résulte de l’institution de la nature, dans une lecture féconde (p. 89). Dans le chapitre 6, Louis Rouquayrol analyse le rôle de l’union dans les habitudes corporelles et la conduite de la vie, qui s’agisse des pratiques (jouer de la harpe, cultiver la terre, et tisser, même si ce cas n’est pas mentionné), ou d’habitudes intellectuelles. La relation entre les deux révèle la condition de l’union et est étudiée à travers les différences entre les animaux, dont les comportements sont automatiques, parfaits et rigides (p. 107) – mais, il faut le dire, cette lecture fonctionnelle oublie la discussion sur la complexité de la question de l’animalité chez Descartes – et les comportements humains, qui suivent les instincts et habitudes, mais qui s’adaptent aussi aux conditions extérieures. Si le cerveau est donc le siège de cette relation et de l’union, Rouquayrol soutient l’hypothèse qu’il influence aussi, dans une certaine mesure, l’âme, tandis que Ruidan She conteste cette interprétation (et ceux qui proposent une naturalisation de la psychologie cartésienne) dans le chapitre suivant. En analysant la cause des passions, la réduction de la philosophie de Descartes à la physiologie (par exemple aux mouvements des esprits et aux tempéraments) est rejetée. Sa lecture précise et détaillée permet de recentrer les études cartésiennes des passions et du comportement humain, du cerveau et de l’âme, en comprenant la complexité du rapport entre physiologie et psychologie (p. 125).

La seconde partie du volume s’ouvre avec la contribution de Gideon Manning sur l’origine cardiovasculaire de la science cartésienne du cerveau. En retraçant l’histoire de la médecine de Vésale au xviiie siècle (Herman Boerhaave et Giorgio Baglivi), il montre la différence entre William Harvey et Descartes sur ce sujet. Contrairement à l’Anglais, Descartes consacre sa première physiologie de L’Homme quasi entièrement à la mécanisation des fonctions sensorielles. À travers le texte et les images de Florent Schuyl et d’Henricus Regius (p. 155-156), G. Manning nous offre une page sans doute fondamentale dans l’explication de la circulation des esprits animaux dont le succès est la conséquence directe de la théorie médicale de Descartes (p. 160). Un chapitre complémentaire est celui de Tad M. Schmaltz, qui discute la réception du conarion dans le cartésianisme en partant d’une reconstruction historique de l’anatomie du cerveau depuis Galien. L’acceptation de la glande chez Regius et La Forge est bien connue, ainsi que sa défaite sous les attaques de Stenon (p. 176), qui forcera Nicolas Malebranche et Pierre-Sylvain Régis à élaborer une théorie alternative (p. 180) dont les implications sont analysées.

Les trois derniers chapitres portent sur la réception plus récente de l’étude du cerveau chez Descartes. Jean-Gaël Barbara analyse la lecture neuroscientifique de Descartes au xixe siècle et l’importance de la physiologie cartésienne du cerveau ; au chapitre 11, Damien Lacroux s’intéresse à la place des émotions intellectuelles chez Descartes et à leur réception dans le débat sur la science cartésienne chez William James et Damasio ; enfin, Jean-Claude Dupont, dans le chapitre conclusif, examine la tentative de John Sutton d’interpréter les traces mnémoniques qu’on trouve dans le texte cartésien à la lumière des neurosciences actuelles, tout en soulignant les difficultés de la démarche et les écarts entre les deux approches.

La richesse et l’importance du volume sautent aux yeux. Les contributions, très claires, constituent des outils pour mieux situer la physiologie de Descartes dans son rapport avec sa philosophie et avec celle du xviie siècle en général, et ainsi éclairer des enjeux plus larges dans les siècles suivants. De plus, bien que des arguments soient quelquefois omis – l’absence de réflexion sur la formation physique du cerveau, ainsi que la relation entre cerveau et intestins, due à une lecture quelquefois superficielle des manuscrits biomédicaux –, ces articles s’intéressent souvent à des aspects neufs ou peu connus, qui pavent la voie à des travaux futurs.

Fabrizio Baldassarri (Université de Milan)

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Pour citer cet article : Denis Kambouchner, Damien Lacroux, Tad M. Schmaltz & Ruidan She éd., The Cartesian Brain. Philosophical and Scientific Perspectives, New York & Londres, Routledge, 2024, 292 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

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Raphaële Andrault, Le Fer ou le Feu. Penser la douleur après Descartes, Paris, Classiques Garnier, 2024, 389 p.

L’autrice compte aujourd’hui parmi les chercheuses les plus importantes dans l’étude de la médecine moderne et des sciences de la vie au xviie siècle, à partir de la mécanisation cartésienne du vivant, et plus largement dans l’histoire de la philosophie moderne. Ses recherches portent sur la physiologie et la métaphysique chez Spinoza et Leibniz, sur le mécanisme (cartésien comme harvéen) et sur l’histoire des sciences médicales à l’époque moderne. Elle a également consacré des études fondamentales à Nicolas Sténon, Nehemiah Grew, Ralph Cudworth, John Ray et John Locke. C’est au sommet de ce parcours qu’elle publie ce livre dense mais remarquablement ordonné, l’un des aboutissements du projet « Archéologie de la douleur », codirigé par Arian Bayle à l’université de Lyon, projet qui a donné lieu à plusieurs expositions et colloques internationaux. La douleur, en effet, se situe au croisement de la physiologie, du mécanisme du vivant, de la médecine et des sciences de la vie, mais touche aussi la métaphysique et l’éthique. Elle traverse diagonalement toute la modernité, dont Descartes marque, selon Andrault, le véritable terminus a quo. En reconstruisant un contexte à la fois vaste et complexe autour de la notion de douleur dans l’espace francophone (tout en abordant également Leibniz, Locke et Malpighi, donc au-delà des frontières françaises), ce livre constitue un outil fondamental pour mieux comprendre la philosophie, l’anthropologie, la science et la médecine de la modernité.

« Qu’en est-il de Descartes ? », demande l’introduction, en soulignant l’importance du philosophe de la méthode, qui articule la pensée des sensations de douleur, de faim et de soif à sa métaphysique. L’aveugle et l’amputé sont les exemples cartésiens par excellence pour examiner les sensations, les passions et les émotions, autrement dit l’union du corps et de l’âme, mais il s’agit aussi la douleur métaphysique d’Élisabeth ou de la tristesse (p. 118, 136). En s’éloignant d’une lecture platonicienne de l’âme dans le corps comme pilote dans son navire – une interprétation qui a malgré tout reçu beaucoup de consensus, p. 32-33 – et en se démarquant de l’aristotélisme, Descartes confère à la question de la douleur une valeur anthropologique décisive et fondamentale dans le xviie siècle. C’est ce chantier ambitieux et minutieux qu’ouvre R. Andrault, au fil de cinq chapitres, chacun consacré à un angle différent, mais très bien entrelacés, d’un sujet central mais largement négligé par les analyses théoriques récentes.

Le premier chapitre, « Douleur et avarie », identifie le corpus de textes cartésiens relatif à la douleur à travers les débats moderne autour du contraste entre pilote et âme. Le deuxième, « Cartographie d’un phénomène », met en lumière la variété des douleurs et leurs usages philosophiques, leurs origines mécaniques (ou atomiques, chez Gassendi et Bernier, p. 108, 150) et leur rapport au plaisir. Le chapitre 3, « Cristallisation d’un philosophème », examine comment l’opposition entre représentationnalisme (chez Leibniz) et fonctionnalisme (chez Arnauld, Lamy et Bayle, et Locke) de la douleur physique se déroule de la question métaphysique du rapport entre l’âme et le corps, et comment elle échappe – ou non – à l’hypothèse des impressions ou à l’occasionnalisme de Malebranche. Le quatrième chapitre, « La douleur sentinelle », décrit les variations et ambiguïtés issues de l’interprétation cartésienne jusqu’aux questions de la conscience. Enfin, le cinquième, « L’ombre d’Épicure », explore la querelle entre épicuriens et stoïciens autour des différentes dimensions de la douleur et de l’autonomie humaine face au plaisir.

Par ce parcours, le livre traverse de nombreux domaines de la philosophie moderne – de la métaphysique à la physiologie et médecine, jusqu’à la morale – tout en pratiquant une véritable histoire de la philosophie et même de la culture intellectuelle du xviie siècle dans son ensemble. Convoquée par Descartes comme condition épistémique et métaphysique pour comprendre l’union et tracer les limites de la connaissance humaine, la douleur incarne les troubles de l’existence et la vie dans le monde, donnant une réalité tangible aux illusions sensorielles (p. 64, 95, 250). C’est dans ce sens que La Bruyère condamne l’idéalisation stoïcienne du sage, selon laquelle « on pouvait […] sentir le fer ou le feu […] sans pousser le moindre soupir, ni jeter une seule larme » (p. 291, nous soulignons), la jugeant totalement détachée de la réalité. La douleur nous ramène à la réalité mais aussi à la condition de l’esprit, qui bascule dans sa compréhension du réel (p. 75) lorsqu’il se lie aux faux sentiments ou se détache de l’union psychophysique (p. 89). C’est donc nécessaire, comme le montre R. Andrault dans son itinéraire, dans les cas limites, de relier l’approche métaphysique à la physiologie et à la médecine. Par exemple, quand la douleur se propage et s’étend au-delà de la zone initiale de blessure, autrement dit de sa cause physique, ce sont les observations sur l’entrelacement des nerfs de Marin Cureau de La Chambre et Antoni van Leeuwenhoek, entre autres (p. 113-114), qui rétablissent la complexité de l’unité humaine.

Mais l’ouvrage ne s’arrête pas là, et s’intéresse à l’intersection entre métaphysique et médecine. Leibniz redonne une stature métaphysique à la douleur (p. 155, 194) en la reliant à l’harmonie préétablie – conception à laquelle Arnauld, Bayle et Lamy s’opposent en ramenant la douleur à une simple contingence physique (p. 185). Ce débat préfigure toute discussion sur la condition humaine dans le monde et sur la surnaturalité, et réintroduit les causes finales et toutes questions de théodicée. Dans les pages suivantes, l’autrice examine aussi les cas les plus extrêmes et fantastiques, qui nourrissaient les débats intellectuels de l’époque : la douleur animale, dont elle retrace les origines dans la discussion du xviie siècle (p. 235, voir p. 239 pour l’interprétation de Descartes, et p. 244), la douleur d’Adam liée au péché et à la subsistance humaine (p. 259), ou encore l’absence de la douleur chez les êtres extraterrestres (le Dyrcona de Cyrano, par exemple) ou chez l’homme endormi. Dans cette ligne, à partir de l’idéal stoïcien d’une vertu indépendante des conditions extérieures ou liée à un code arbitraire, l’étude interroge la possibilité d’une séparation de l’homme d’avec la nature, c’est-à-dire de l’utilité ou inutilité de la douleur et des réponses humaines. Mais dès lors, quelle est l’expérience de la douleur ?

Ce livre est une totale réussite. Il reconstitue un chapitre essentiel et complexe de la philosophie du xviie siècle en faisant de la douleur un véritable prisme de connaissance, et s’impose donc comme une lecture utile pour tout historien désireux de saisir, de manière cohérente et ordonnée, la culture moderne.

Fabrizio Baldassarri (University of Milan)

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Pour citer cet article : Raphaële Andrault, Le Fer ou le Feu. Penser la douleur après Descartes, Paris, Classiques Garnier, 2024, 389 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

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