Auteur : Fernanda Catullo
Robert Pasnau, Construire la volonté. Débats sur le libre arbitre à la fin du Moyen Âge, Paris, Vrin, « Conférences Pierre Abélard », 2025, 254 pages.
Ce livre est le résultat d’une série de conférences délivrées en 2023 dans le cadre des Conférences Pierre Abélard organisées tous les deux ans par le Centre Pierre-Abélard de Sorbonne Université.
L’architecture de l’ouvrage suit une progression rigoureuse en cinq étapes, correspondant aux conférences originales de l’auteur. Les deux premiers chapitres posent les jalons généalogiques du concept, en retraçant d’abord le passage d’un concept de liberté extérieure et politique vers la sphère intérieure, puis l’émergence de la notion de « volonté maîtresse » depuis l’Antiquité tardive – soit une volonté qui contrôle l’agir plutôt qu’être dirigée de l’extérieur. R. Pasnau identifie en premier lieu deux étapes d’un volontarisme, théorie qui fonde la maîtrise des actes dans la volonté plus que dans l’intellect. Il présente le « semi-volontarisme » du milieu du xiiie siècle comme le premier grand triomphe de ce mouvement et son héritage le plus durable. Le tournant décisif s’opère enfin dans les deux dernières parties, consacrées au « volontarisme intégral » : l’auteur y analyse comment, sous l’impulsion des condamnations de 1277, la volonté s’affranchit du déterminisme causal pour devenir un « premier moteur » indéterminé. À travers ce parcours, il propose une reconstruction à la fois ambitieuse et rigoureuse de la genèse de l’un des concepts les plus influents de la tradition philosophique occidentale : la volonté. Loin d’être une notion évidente ou immédiatement donnée, celle-ci apparaît comme le résultat d’une série de glissements sémantiques qui prennent forme principalement dans la pensée médiévale tardive. Le problème central qui traverse cette reconstruction est celui de la tension entre déterminisme et liberté. C’est précisément en relation avec cette tension que s’articulent les débats autour de la notion de liberté de la volonté que l’auteur examine en détail.
La thèse centrale de l’ouvrage est qu’à la fin du xiiie siècle émerge un consensus autour d’une nouvelle stratégie visant à résoudre la tension entre déterminisme et liberté : la postulation d’une faculté de la volonté conçue comme puissance maîtresse, instance souveraine capable de fonder la liberté humaine. Ce tournant marque la naissance du volontarisme au sens fort. Alors que les conceptions antérieures associaient la liberté à la capacité de maîtriser ses désirs ou ses inclinations, le nouveau paradigme identifie la liberté à l’activité même de la volonté. R. Pasnau tisse ainsi l’histoire d’un véritable réseau conceptuel qui culmine dans une notion robuste de volonté : une volonté qui est maîtresse, non seulement des actions externes, mais aussi d’elle-même, et qui, de surcroît, est pensée comme indéterminée, jusqu’à être conçue comme l’origine absolue et non causée de l’agir. Pour que cette idée d’une volonté indéterminée puisse être acceptée, les penseurs volontaristes – tels que Henri de Gand, Jean Duns Scot et Pierre de Jean Olivi – soutiennent que la volonté est une puissance automotrice, capable de se déterminer elle-même sans requérir une cause externe à proprement parler qui la mettrait en mouvement.
Nous pouvons avancer maintenant avec une analyse plus détaillée du contenu de l’ouvrage. Afin de rendre intelligible la transformation de la conception de volonté, un vaste parcours historique est entrepris, qui met l’accent sur les glissements sémantiques successifs conduisant à l’émergence du volontarisme. Le premier de ces déplacements est celui de l’intériorisation de la liberté. L’auteur montre comment une idée initialement liée à la liberté politique est progressivement intériorisée pour devenir une liberté intérieure : « le souci ancien de liberté sociopolitique se mue […] en un effort intérieur de libération à l’égard de l’esclavage de l’esprit » (p. 13). C’est dans ce contexte que surgit, pour la première fois, le problème de la liberté de la volonté. Cette évolution est retracée depuis l’Antiquité grecque et romaine jusqu’à son intégration dans la pensée chrétienne. Dans un premier temps, la liberté est une qualité des membres de la société qui ne sont pas esclaves ; elle en vient ensuite à signifier l’indépendance à l’égard de la domination politique ; enfin, elle se transforme en une disposition intérieure permettant d’échapper au pouvoir des désirs. C’est à ce troisième stade que le concept de liberté se concentre sur la volonté humaine. Dans ce cadre, R. Pasnau en met en lumière une formule élémentaire : être libre, c’est faire ce que l’on veut. Cette formule, largement critiquée en raison de son caractère à la fois problématique et ambigu, est néanmoins reprise par les stoïciens, qui proposent leur philosophie comme le chemin permettant d’y accéder. Les débats qu’elle suscite sont ensuite intégrés dans la tradition chrétienne. Avec des figures comme Sénèque et Philon, puis Ambroise et Augustin, se développe une conception internaliste, selon laquelle la véritable liberté consiste dans la maîtrise des désirs et des volontés.
Un second moment décisif se situe au xiiie siècle, lorsque se dégage un consensus sur la nature de la volonté. Chez Thomas d’Aquin et Bonaventure, celle-ci est conçue comme une faculté de l’âme rationnelle, coordonnée avec l’intellect et responsable de la motivation des actions que nous reconnaissons comme nôtres. Cette conception donne lieu à ce qui est ici appelé le semi-volontarisme : la volonté y apparaît déjà comme une puissance maîtresse, capable de se mouvoir elle-même et d’exercer un contrôle sur les autres facultés. Ce développement transforme profondément la manière de poser le problème du libre arbitre. Il ne s’agit plus seulement de maîtriser ses désirs, mais de comprendre comment la volonté peut se déterminer elle-même. Toutefois, cette nouvelle conception ne résout pas la difficulté du déterminisme ; elle la rend au contraire plus aiguë. Si la volonté est une faculté naturelle, ne risque-t-elle pas d’être elle aussi soumise aux lois causales qui régissent l’ensemble de la nature ? Pour y répondre, R. Pasnau propose une analyse fine des théories médiévales. S’il prend en compte la diversité des formes de déterminisme, il choisit toutefois de se concentrer principalement sur le déterminisme causal, laissant de côté d’autres cadres explicatifs, tels que le déterminisme psychologique ou théologique. C’est dans ce contexte qu’il aborde le problème de « l’ambiguïté modale ». Celle-ci consiste à ne pas distinguer adéquatement entre différents types de nécessité, ce qui conduit à des conclusions erronées quant à l’incompatibilité entre déterminisme et liberté. L’auteur examine également diverses formes de compatibilisme. D’une part, le compatibilisme de proximité, étroitement lié au problème de l’ambiguïté modale, vise à reformuler les conditions dans lesquelles une action peut être dite nécessaire. D’autre part, le compatibilisme per nos met l’accent sur le rôle du sujet humain dans la chaîne causale, en soulignant que l’action passe par l’agent sans pour autant en faire une cause première.
Cependant, à la fin du xiiie siècle, une nouvelle étape est franchie. À la suite des condamnations de 1277, qui constituent un tournant décisif en rejetant explicitement le déterminisme causal, la nécessité de garantir la liberté conduit à une radicalisation des positions. Comme le montre Robert Pasnau, à partir de l’analyse d’un ensemble de propositions portant sur le rapport entre déterminisme et liberté, ces condamnations ouvrent la voie à une nouvelle conception dans laquelle la volonté, bien qu’inscrite dans un monde déterminé, est pensée comme une puissance indéterminée. Elle est dès lors conçue comme une cause première indéterminée, capable d’inaugurer sa propre chaîne causale, à l’image de l’action divine. C’est dans ce contexte qu’émerge le volontarisme intégral, décrit ici comme la seconde « vague » du volontarisme, après celle du semi-volontarisme.
C’est en approfondissant la figure d’Henri de Gand que l’on comprend le mieux cette transition vers le volontarisme intégral. Celui-ci introduit notamment l’idée d’une volonté indifférente à l’égard des alternatives – la fameuse liberté d’indifférence – qui constitue l’un des acquis les plus durables de ce mouvement. À sa suite, des auteurs comme Pierre de Jean Olivi et Jean Duns Scot développent des positions décisives, bien que distinctes : Olivi radicalise cette orientation en formulant l’idée d’une volonté comprise comme « cause de soi », tandis que Scot en propose la formulation la plus systématique, illustrant le dualisme entre agents déterministes et indéterministes. Le volontarisme intégral repose ainsi sur trois thèses fondamentales : l’hypothèse d’une volonté maîtresse, son indétermination, et sa capacité à s’auto-actualiser immédiatement – autrement dit, sans intermédiaires tels que la délibération de l’intellect. La volonté devient alors le principe actif ultime de l’action humaine. Une telle conception marque l’aboutissement du processus reconstruit par R. Pasnau.
Pour conclure cette analyse, on peut souligner que Construire la volonté s’inscrit pleinement dans l’histoire des idées, doublée d’une analyse philosophique aiguë. Plus qu’un ouvrage de synthèse, il constitue une invitation à penser : il ne clôt pas les débats, il ouvre des portes et trace des chemins sans toujours les parcourir jusqu’à leur terme. Les nœuds conceptuels sont identifiés en montrant leur évolution vers la configuration portée par le mouvement volontariste, tout en restituant l’origine et la transformation de cette notion à travers les débats successifs, de sorte que chaque moment de la dispute offre un élément clé qui constitue une pierre angulaire de ce que nous appelons encore aujourd’hui la liberté de la volonté. Sa lecture s’impose non seulement aux spécialistes de philosophie médiévale, mais à quiconque souhaite comprendre l’état actuel des discussions sur la liberté et la volonté humaines. L’ouvrage enrichit notre vocabulaire, nous fournissant des distinctions fines pour formuler le problème avec justesse. On referme ce livre avec le sentiment que cette histoire n’est pas derrière nous : si la conception volontariste est intériorisée au point de ne plus être pleinement consciente d’elle-même, que devient cette volonté souveraine et indéterminée lorsqu’elle se trouve confrontée à la maladie, à la guerre ou à la mort ? Face à ces épreuves, les constructions les plus élaborées révèlent peut-être leurs limites, ce qui ne diminue en rien leur valeur philosophique, mais invite à poursuivre, avec la même rigueur, la réflexion que Robert Pasnau a si brillamment relancée.
Fernanda Catullo
Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII chez notre partenaire Cairn
Pour citer cette recension : Robert Pasnau, Construire la volonté. Débats sur le libre arbitre à la fin du Moyen Âge, Paris, Vrin, « Conférences Pierre Abélard », 2025, 254 pages, in Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 219-255.