Auteur : Florian Rada

Elena FICARA, The Form of Truth. Hegel’s Philosophical Logic, Berlin, De Gruyter, 2021, IX-226 p.

L’ouvrage propose une réflexion et un examen concernant les principaux enjeux de la conception hégélienne de la logique. Il est particulièrement clair et la lecture en est facilitée par des introductions qui présentent, en début de chapitre, le propos qui va suivre, et par des récapitulations. Plutôt que de se pencher sur la seule Logique, il s’agit ici de clarifier la manière dont Hegel pense la logique, et ainsi de le situer dans une histoire dont les échos se retrouvent dans les discussions contemporaines. Loin de s’apparenter à une sorte de parenthèse, ou à un mélange étrange de métaphysique et d’épistémologie (pour reprendre les termes de William et Martha Kneale), l’intervention de Hegel en logique se traduit par la construction d’une authentique « logique philosophique ». Cette réévaluation de la place de Hegel dans l’histoire de la logique permet de faire ressortir des points particulièrement déterminants dans la compréhension des concepts de forme, de vérité et de dialectique. L’originalité de l’approche de l’autrice tient au croisement de textes issus de l’ensemble du corpus (avec un intérêt particulier pour les Leçons sur l’histoire de la philosophie) et de perspectives tirées notamment de l’histoire de la logique, qu’elle soit antérieure à Hegel (Platon, Aristote, Zénon, les mégariques, les sceptiques, Leibniz, Kant), postérieure (Trendelenbrug, Frege, Russell) et même contemporaine (avec les logiques dialéthiques et paracohérentes de Graham Priest et Richard Routley). La bibliographie, assez ample, témoigne de la volonté de faire discuter les interprétations de Hegel avec l’histoire conceptuelle de la logique.

La première partie (p. 11-42) se concentre sur la définition de ce que Hegel entend par logique, notamment à partir de la distinction entre le logique (das Logische) et la logique (die Logik) ainsi que sur la question de la coïncidence entre logique et métaphysique, en discutant notamment l’arrière-plan historique de cette thèse, avec Kant et Aristote. Elle se conclut par une discussion du rapport entre la logique hégélienne et la logique philosophique de Russell, afin de parvenir à une situation de la logique hégélienne.

La seconde partie (p. 43-77) détaille de façon très claire le rapport de Hegel à la logique dite « formelle » pour montrer, après un aperçu historique, que, derrière l’hostilité souvent relevée, se trouve surtout une redéfinition particulièrement technique de la forme comme « forme absolue » (sur la critique du formalisme, voir notamment p. 66-67). Le problème de la logique formelle se trouverait davantage dans une présupposition métaphysique concernant le statut de la forme qui l’empêcherait de tenir compte de son propre développement logique. De ce point de vue, la logique philosophique aurait pour tâche de rendre la conception métaphysique de la forme adéquate à son explicitation logique. L’autrice discute ensuite la possibilité de formaliser la logique de Hegel.

La troisième partie (p. 79-118) se consacre à l’étude du concept de vérité chez Hegel, en se penchant sur la question du porteur de vérité, et donc sur la définition du concept, sur la différence entre proposition (Satz) et jugement (Urteil) et sur celle entre rectitude (Richtigkeit) et vérité (Wahrheit). Dans un second temps, il s’agit de proposer une étude du sens du mot « vrai » en examinant les définitions cohérentiste et pragmatiste avant de soutenir la thèse d’un « correspondantisme » hégélien, qui serait à comprendre non pas comme une adéquation entre la pensée et la réalité, mais comme une adéquation à soi du contenu (la proposition exprimant cette adéquation portant sur des objets spécifiques, où le concept même est exprimé). Cette compréhension est l’occasion d’un commentaire du Doppelsatz de la Philosophie du droit (p. 101-106) qui permet de revenir, mais peut-être de manière trop rapide (par le biais de Pirmin Stekeler-Weithofer et Dina Emundts), sur le sens à donner à wirklich et sur l’interprétation « réaliste » de l’idéalisme hégélien.

La quatrième partie (p. 119-168) porte sur la question de la validité, sur le statut de la démonstration et de la dialectique. Il s’agit de passer d’une compréhension que l’on pourrait définir comme « extérieure » de la dialectique (c’est-à-dire d’une compréhension sophistique) à une dialectique interne qui serait une dialectique du contenu. Là où la question de la dialectique est souvent traitée par des spécialistes des Leçons sur l’histoire de la philosophie, sans faire le lien avec la question de la logique, ou bien par des logiciens qui ne passent pas par les Leçons, l’autrice propose une lecture patiente de l’analyse que propose Hegel du concept, de Zénon jusqu’à Kant. Elle poursuit par une investigation très renseignée sur les définitions et les interprétations de la dialectique hégélienne (voir notamment les p. 148-150 et les notes).

La discussion sur la consequentia mirabilis, particulièrement originale, permet d’aborder la transition vers la question de la contradiction, qui fait l’objet de la cinquième et dernière partie (p. 169-201). La spécificité de la contradiction hégélienne est comprise dans le cadre d’une réinterprétation de la conjonction des opposés (A¬A) comme relation biconditionnelle (A¬A). Cette reformulation permettrait de mieux comprendre l’unification (Vereinigung) des opposés dans la contradiction, et fournirait un critère efficace, dans le cadre d’une interprétation de la logique hégélienne comme « paracohérente », pour distinguer une contradiction qui déboucherait sur l’annulation du sens (avec une discussion du ex contradictione sequitur quodlibet) d’une contradiction qui fonctionnerait comme moteur de la dialectique. Curieusement, l’interprétation du rapport des opposés et celle de la contradiction mentionnent les passages qui y sont consacrés dans la Logique de l’essence sans pour autant les étudier, ce qui aurait pourtant permis une compréhension plus précise du rapport d’opposition et la difficulté de présenter les opposés comme « unis » (vereinigt) dans la contradiction. Cette partie est également l’occasion d’un examen des « principes » de la logique habituelle (principe d’identité, de non-contradiction et du tiers exclu) qui manque de souligner que le défaut principal, du point de vue hégélien, de ces principes, est précisément leur caractère désarticulé.

Florian RADA (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Elena FICARA, The Form of Truth. Hegel’s Philosophical Logic, Berlin, De Gruyter, 2021, IX-226 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXI, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 141-180.

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Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Leçons sur la logique et la métaphysique. Heidelberg, 1817. Cahier de Franz Anton Good, trad. par Tatjana Barazon, Jean-Marie Lardic, Alain Patrick Olivier et Henri Simhon, Paris, Vrin, 2017, 193 p.

Il s’agit ici de la première traduction française du cahier de Franz Anton Good (1793-1866), étudiant en droit d’origine suisse. Ce cahier contient les notes des leçons sur la logique et la métaphysique données par Hegel à Heidelberg pendant le semestre d’été 1817. L’intérêt d’avoir désormais accès à ce cahier en particulier nous semble double. Premièrement, il s’agit du plus long des cinq cahiers que nous possédons portant sur la Logique de l’Encyclopédie de 1817, et de l’un des deux seuls à être complet, c’est-à-dire à porter sur l’ensemble de la Logique. Le second (celui de J. Correvon, daté de 1824) comporte certes un développement très ample du « Concept préliminaire », mais demeure, dans son ensemble, matériellement moins long et parfois très condensé (cf. la fin du Concept). Parfois, le cahier Good peut également survoler certains développements (ainsi la scansion contingent – possible – nécessaire à la fin de l’Essence ou la téléologie dans le Concept), mais n’omet aucune grande section de la Logique. Ajoutons qu’ici également, les leçons sur le « Concept préliminaire », particulièrement riches (nous avons des remarques concernant 20 paragraphes sur les 26 qui composent le Vorbegriff de 1817), permettent de nourrir des interprétations fructueuses concernant le statut de la Logique (cf. Ad. § 12, p. 23-28), le rapport du dialectique au scepticisme (Ad. § 15, en particulier p. 33) ou encore la critique de Kant (notamment p. 65-71). Deuxièmement, du point de vue historique, ces leçons se situent entre la « Grande logique », achevée en 1816, et l’Encyclopédie de 1817 (elles sont prononcées en même temps que l’Encyclopédie paraît). On constate donc d’abord la maturité acquise après la première élaboration de la Logique (un exemple discret peut se trouver dans la formulation des scansions de la logique de la qualité en utilisant la triade propre au concept : universel-particulier-singulier, p. 82). Mais cette maîtrise ne doit pas nous faire considérer ces leçons comme une simple répétition, éventuellement clarifiée, du propos encyclopédique : elles sont un lieu d’élaboration conceptuelle. Ainsi, le moi, Dieu, ou encore le savoir immédiat font l’objet de développements qui vont au-delà du simple commentaire de la Logique de 1817. Dans sa présentation qui, bien que brève, reste aussi précise que précieuse, J.-M. Lardic propose avec une grande justesse quelques exemples de cette élaboration en cours. Il fait ainsi ressortir toute la vitalité de la Logique. On trouvera ainsi p. 17 une analyse très intéressante de la première approche de la critique du savoir immédiat dans le « Concept préliminaire ». On sait que cette critique ne se trouve pas encore dans l’Encyclopédie de Heidelberg, mais qu’elle occupera l’examen de la « troisième position de la pensée vis-à-vis de l’objectivité ». Un tel exemple montre donc que, dès les Leçons de 1817, des arguments qui trouveront leur place dans les éditions ultérieures de l’Encyclopédie sont en construction. Dans le détail, la traduction n’hésite pas à proposer certaines corrections à l’édition allemande qui semblent tout à fait bienvenues. Ainsi, la correction de Ahndung (« châtiment ») en Anhung (« intuition »), dans un contexte où il est question du « savoir immédiat de l’absolu » (p. 63), est parfaitement justifiée, même si l’édition de K. Gloy (1992, qui sert de base à cette traduction) et celle, plus récente d’A. Sell (2013, dans le tome 23,1 des Gesammelte Werke) conservent Ahndung. La correction de la p. 142 (« es muß bewiesen werden, was er ist » au lieu de « er muß bewiesen werden, was er ist ») est également recevable, et l’est d’ailleurs dans l’édition d’A. Sell (cf. GW 23,1, p. 113, l. 6). On pourrait justement émettre un léger regret, concernant le fait que l’édition plus récente n’ait pas été consultée. Mais les variantes entre les deux éditions ne sont pas trop nombreuses (on retiendra toutefois, en suivant Sell, l’expression « région de la pensée » à la place de « religion de la pensée », p. 42), et il reste possible de retrouver aisément le texte allemand de GW 23,1 grâce à la numérotation des paragraphes. Certains choix de traductions, s’ils peuvent se comprendre, demeurent parfois peu clairs. Ainsi, pour la différence entre Nicht et Nichts, la solution proposée est de distinguer entre « [le] non » et « [le] néant ». Mais pourquoi écrire parfois « le Non » avec une majuscule (p. 36) et une autre fois sans (p. 73) ? L’édition de K. Gloy écrit deux fois avec une majuscule, et l’édition d’A. Sell écrit la première fois sans majuscule, et la seconde fois avec, ce qui est l’inverse de la traduction que nous avons. Autre exemple : Beschaffenheit est traduite par « constitution » (p. 156 et p. 161). Entre ces deux occurrences, le même terme est traduit deux fois par « disposition » à la p. 157, sans que l’on explique exactement pourquoi. Enfin, quelques notes de clarification auraient pu être ponctuellement bénéfiques. Donnons comme exemple la p. 76, où l’essence (Wesen), qui consiste en la totalité de la logique objective et de la logique subjective, ne peut être exactement comprise au même sens que l’essence de la Logique. Dans l’autre sens, la traduction du terme Boden (certes signalé en note) par « fondement » (p. 177) peut entraîner une légère confusion à l’apparition de la traduction classique du terme technique Grund. Ces quelques remarques, toutes ponctuelles, ne peuvent bien entendu faire de l’ombre à l’excellente nouvelle que constitue, pour l’étudiant comme pour le chercheur, cette traduction. Le premier y trouvera une élucidation exhaustive et maniable de la Logique, et donc un point d’entrée tout à fait appréciable dans celle-ci, le second un matériau de choix pour étudier la vivacité conceptuelle à l’œuvre dans son élaboration.

Florian RADA (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Florian RADA, « Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Leçons sur la logique et la métaphysique. Heidelberg, 1817. Cahier de Franz Anton Good, trad. par Tatjana Barazon, Jean-Marie Lardic, Alain Patrick Olivier et Henri Simhon, Paris, Vrin, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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