Auteur : François Ottmann

Emmanuel NAKAMURA, Der Massstab der Kritik des modernen Staates bei Hegel und Marx (Hegel-Jahrbuch, Sonderband 12), Berlin-Boston, De Gruyter, 2018, 340 p.

L’ouvrage se présente comme une tentative pour mettre en évidence les normes philosophiques présidant à l’évaluation de l’État moderne chez Hegel puis Marx. Cela passe principalement par une réhabilitation de la notion de liberté sociale déduite de la philosophie critique du droit de Marx. Contrairement à une lecture courante, la critique marxienne de la philosophie hégélienne du droit ne devrait pas sa fécondité au diagnostic d’une erreur logique dans la théorie hégélienne (par exemple celle d’une conception téléologique de la volonté et de la liberté humaines), mais plutôt à celui d’une erreur de diagnostic historique dans ses prémisses. Ainsi, pour saisir toute la portée de l’idée de liberté sociale chez Marx, il ne faudrait pas la couper de ses fondements logiques hégéliens, mais plutôt amender l’évaluation historique du Vormärz par Hegel. Pour autant, l’ouvrage n’est pas dévolu à une histoire des idées politiques, mais bien à une lecture systématique de la théorie de l’esprit objectif de Hegel et de sa reprise critique par Marx.

La première partie intitulée « Le droit de la liberté subjective » se donne pour tâche de produire les normes critiques de la philosophie hégélienne du droit : l’idée hégélienne de la volonté libre peut servir de critère d’analyse de l’État moderne. Pour cela, en s’appuyant sur certains acquis des analyses de J.-F. Kervégan, l’auteur montre que les différents moments de la philosophie hégélienne du droit (le droit privé, la société civile et les institutions de l’État) constituent autant de garanties objectives de la réalisation de la volonté libre. Une réévaluation de la méthode hégélienne contre sa saisie marxienne permet de réhabiliter le projet hégélien de fonder la philosophie du droit sur la volonté libre : l’idée de la volonté libre ne serait que la conscience de la liberté d’un peuple à une époque donnée. Il en va ensuite de même de l’idée éthique de l’État que l’on doit rétablir : elle n’est pas une idéalisation abusive de l’État prussien en constitution, mais un produit authentique de la dialectique hégélienne de l’esprit objectif pouvant servir de fondement solide à une théorie politique.

Cela n’invalide pourtant pas le procès en formalisme engagé par Marx contre Hegel au sujet de sa doctrine politique, en particulier si l’on considère l’incapacité de Hegel à saisir la positivité de certaines aspirations démocratiques du Vormärz. Néanmoins, contrairement à ce qui est souvent admis, ce n’est qu’en resituant la critique marxienne de la philosophie du droit de Hegel dans le domaine propre de la spéculation hégélienne que celle-ci est pleinement justifiée et intelligible : c’est la tâche de la deuxième partie de l’ouvrage intitulée « Le droit de la liberté sociale ». On y découvre que la force de l’analyse marxienne ne réside pas dans l’hyperbole d’une tentative pragmatique de déflation du concept hégélien de liberté, mais dans l’effort historique et philosophique (et en ce sens théorique et rationnel) pour interpréter les aspirations de la populace (Pöbel) et leur manifestation irrationnelle. La critique marxienne du plaidoyer hégélien en faveur de la monarchie constitutionnelle s’enracine de même dans le démenti apporté par les mouvements sociaux du Vormärz au fait de l’esprit (Faktum des Geistes), sorte de manifestation de l’esprit dans l’histoire, et qui sert de fondement à l’analyse hégélienne du droit. Cela conduit à faire du protestantisme l’avènement de la liberté subjective particulière qui sous-tend l’idée d’État rationnel. Au contraire, Marx critique le dogmatisme de la position hégélienne et fait reposer le développement de l’État moderne sur l’irréligiosité du sentiment de soi de l’homme qui se manifeste à travers l’idée du genre humain (« Menschengattung ») qui lui est inspiré par Feuerbach : le sentiment de soi irréligieux de l’homme atteste la transformation du concept logique de liberté en être sensible (p. 167). Mais on entrevoit du même coup les limites de cette analyse : Marx lui-même échoue à caractériser de manière suffisante le noyau objectif des aspirations de la populace, sans doute parce qu’il n’identifie pas assez nettement son origine, celle de la dialectique entre besoins et travail. Reste alors à clarifier la portée de la critique marxienne de la représentation politique : malgré les apparences, la description hégélienne de l’État moderne s’effectue selon l’auteur avant tout d’un point de vue épistémologique (comment la rationalité de l’État moderne peut-elle être connue) plutôt que d’un point de vue politique et donc immédiatement prescriptif.

La dernière partie de l’ouvrage peut alors interroger l’idée même de liberté sociale sur laquelle repose le concept de « droits sociaux » développé par Marx. L’auteur y établit que la liberté sociale est un moment nécessaire de l’histoire mondiale, en exhibant d’abord le rapport entre la représentation chrétienne de la liberté et le concept philosophique de liberté, puis en montrant que l’idée de liberté sociale est une sorte de complément de l’interprétation rationnelle de la liberté chrétienne. Le dialogue de Marx avec les jeunes hégéliens (l’histoire du droit de Gans et le concept feuerbachien de genre humain) l’amène donc paradoxalement à fonder lui aussi la liberté sociale sur le principe protestant de liberté subjective (p. 280).

L’ouvrage contribue assurément à éclairer la portée de la critique marxienne de la pensée politique de Hegel en adoptant une position originale dans son évaluation du rapport entre les deux pensées. Cette approche permet en outre de réévaluer le rôle de certains acteurs du jeune-hégélianisme dans la constitution du marxisme grâce au travail minutieux de l’auteur et devrait contribuer au renouvellement de l’interprétation de cette période pourtant souvent discutée.

On regrettera simplement que l’interprétation de la logique hégélienne sous-tendant cette relecture ne fasse pas l’objet d’une exposition plus détaillée : l’analyse proposée de la méthode absolue s’affranchit par exemple trop largement d’un débat avec les interprétations classiques de ce thème central des études hégéliennes, même s’il va de soi que ce ne pouvait être qu’un motif latéral de la présente discussion. On aurait enfin pu attendre que la contribution de l’auteur soit située plus précisément dans la tradition marxiste (au-delà des références aux travaux de Honneth et de Dardot et Laval), mais là encore, ce n’est sans doute qu’une ellipse provisoire et décidée en faveur de la netteté remarquable du propos.

François OTTMANN (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : François OTTMANN, « Emmanuel NAKAMURA, Der Massstab der Kritik des modernen Staates bei Hegel und Marx (Hegel-Jahrbuch, Sonderband 12), Berlin-Boston, De Gruyter, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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