Auteur : Igor Agostini

BILLON, Alexandre & MEHL, Édouard, éd., « Usages contemporains de Descartes », Methodos. Savoir et textes, XVIII, 2018.

Ce travail s’inspire d’un mot figurant dans un ouvrage récent de Richard Stalnaker : « La bête cartésienne est une hydre qui ne se laisse pas tuer. Wittgenstein, Ryle, Quine, Sellars, Davidson (sans même mentionner Heidegger) ont peut-être coupé quelques têtes, mais elles ne cessent de repousser. Descartes n’est plus le croquemitaine qu’il était. » En fait, comme les précisent Billon et Mehl dans l’Introduction, qu’on le déplore, comme Stalnaker, ou qu’on s’en réjouisse, D. continue d’être cité et discuté dans la plupart des philosophies contemporaines. Il s’agit là d’un fait qui pourrait surprendre les lecteurs désormais accoutumés au rejet du cartésianisme par les grands courants philosophiques du XXe s. : la philosophie analytique, qui en a repoussé le prétendu internalisme en philosophie de la connaissance et le prétendu le dualisme en philosophie de l’esprit ; la phénoménologie, à partir des critiques adressées par Heidegger au « cartésianisme » de Husserl ; les sciences psychologiques (Watson, Skinner et leurs héritiers), qui ont longtemps lié l’acquisition de leur statut de science au rejet de la conscience et de l’introspection. Il est donc à première vue paradoxal que plusieurs philosophes analytiques, phénoménologues et psychologues se réclament aujourd’hui de D. non pour s’en débarrasser mais pour le reprendre, au point qu’on peut même affirmer que c’est bien un retour à D., quoique non univoque et souvent ambivalent, qui est responsable de la fin du comportementalisme, de la naissance des sciences cognitives, du développement de la phénoménologie française contemporaine et même d’une bonne partie de la philosophie contemporaine de l’esprit. Ce recueil essaie de rendre compte de ce paradoxe et de sa complexité avec une série d’études qui montrent dans quelle mesure la critique ou la défense de D. est responsable d’une certaine cohésion entre traditions philosophiques par ailleurs antagonistes ou au moins isolées.

E. Mehl (« Ego sum qui sentio : le cogito réincarné des phénoménologues ») discute les différentes interprétations phénoménologiques de D., en analysant les démarches de trois figures qui, après les lectures de Husserl et de Heidegger (lesquels ont dénoncé le contresens qui aurait conduit D. à ne voir dans l’ego une « chose » pensant conçue sur le modèle de la choséité spatio-temporelle de la res extensa), ont marqué un rétablissement cartésien de la phénoménologie : Levinas, réhabilitant la dignité phénoménologique de la « res cogitans » ; Henry, faisant du sentir originel le mode le plus fondamental de la subjectivité vivante ; Marion, réintroduisant le moment de la chair. F. Lelong (« La question humaniste de la ‘bonne nature’ dans les usages phénoménologiques de Descartes ») poursuit le parcours dans la phénoménologie française, en remarquant comment les deux lectures de Marion et de Levinas se rejoignent, au-delà de leurs différences, sur un point fondamental, à savoir le caractère à la fois égologique et carcéral du monde de l’objectivité. De cette manière, ils partagent l’impossibilité de rendre justice à l’idée cartésienne que Dieu nous a donné une « bonne nature », du point de vue de la lumière naturelle et des passions. Face à ces deux interprétations, Lelong propose une lecture phénoménologique de D. qui prenne en compte la sensibilité humaniste de D. et repense la métaphysique de l’objectivité à partir d’une perspective qui n’est pas caractérisée par la solitude de l’ego, mais renvoie au cadre humaniste de la civilité. A. Clément (« De la phénoménologie à l’éthique : une généalogie de l’usage de Descartes chez Levinas ») articule une lecture diachronique des contributions de Levinas de 1930 à 1961 qui a pour but de reconstruire la genèse et la logique de l’usage éthique de D. jusqu’à Totalité et infini, où les questions du cogito et de l’idée de l’infini, restées à l’arrière-plan des ouvrages précédents, sont reprises de manière radicale et mises en relation l’une avec l’autre. S. Vinolo (« L’hantologie cartésienne de la phénoménologie de la donation de Jean-Luc Marion ») étudie la lecture de D. proposée par J.-L. Marion à la lumière du concept de donation. L’ambivalence de la métaphysique de D. se répercute dans la phénoménologie de la donation où elle détermine la mise en place de la distinction entre les phénomènes saturés et les phénomènes de droit commun. Mais puisque, selon Marion, cette fixation des frontières surgit d’un brouillage essentiel et originaire, D. est, du point de vue la phénoménologie de la donation, à la fois le philosophe qui disparaît dans la mort de la métaphysique et celui qui s’attarde dans ce qui lui survit.

V. Reynaud (« L’usage chomskyen de l’innéisme cartésien ») s’adresse à la célèbre utilisation, de la part de N. Chomsky, de l’innéisme cartésien dans le cadre de sa doctrine sur l’existence d’une faculté innée de langage. L’A. s’efforce en part. d’expliquer ce que Chomsky entend par « faculté innée » en revenant sur la question controversée de savoir s’il s’agit là vraiment de quelque chose de similaire à l’« idée innée » de D. En dépit de l’opinion de certains commentateurs selon lesquels cet usage serait purement rhétorique, il faut constater l’existence d’un vrai lien entre innéisme chomskyen et innéisme cartésien, lien qui se manifesterait dans la manière similaire de poser le problème de l’acquisition de la connaissance à trois niveaux : le caractère a priori des principes de Chomsky fait écho aux idées innées cartésiennes ; chez Chomsky on retrouve une tradition linguistique de matrice rationaliste qui pose l’universalité des structures grammaticales au nom de l’universalité même des caractères distinctifs fondamentaux de l’esprit que l’on trouve chez D. ; l’un et l’autre partagent un innéisme dispositionnel. Sandrine Roux (« Les analyses de Timothy van Gelder et de Michael Wheeler de Descartes à la science cognitive cartésienne ») s’intéresse à l’idée de la « science cognitive cartésienne » par l’analyse des doctrines de T. Van Gelder et de M. Wheeler, dont l’ouvrage accomplit une sorte d’« extraction » du cartésianisme de son milieu originel et des textes cartésiens pour le placer sur le terrain de la science cognitive contemporaine, c’est-à-dire non pas dans ce que le cartésianisme a été, mais dans ce qu’il est devenu. Les sciences cognitives, pour fécondes qu’elles soient, n’ont rien à nous apprendre de la philosophie cartésienne, mais montrent les usages et les appropriations dont dépendent la vitalité historique d’une pensée et son inscription dans l’histoire, en ouvrant une histoire de la philosophie qui n’aurait pas seulement pour objet la genèse des doctrines, mais aussi leurs transformations. P. Ludwig (« Cogito et connaissance de soi introspective ») se dresse contre la lecture de ceux qui, pour exalter à la suite de Hintikka le caractère performatif du je pense, ont négligé son lien essentiel avec la connaissance de soi. Ludwig analyse l’interprétation de Christopher Peacocke, peu connue parmi les spécialistes de D. et qui déploie une défense du Cogito en rejetant l’idée d’un accès privilégié au monde intérieur : or, selon Ludwig, la lecture de Peacocke reconstruit le Cogito de manière satisfaisante, en donnant une explication convaincante du passage de « je pense » à « j’existe », mais elle n’arrive pas à fonder une théorie cartésienne unifiée de la connaissance de soi introspective.

C. Smith (« Entre Merleau-Ponty, Lacan et Kripke : le(s) Descartes de Lyotard ») s’interroge sur les enjeux de l’usage de D. dans l’œuvre de Lyotard, où trois étapes significatives sont repérées : une lecture d’inspiration phénoménologique, mais également critique par rapport aux présupposés ou aux méthodes mises en œuvre par les approches phénoménologiques ; une lecture très ouverte aux mises en perspectives linguistiques, psychanalytiques et historiques ; une lecture qui s’arrête sur la « phrase » par laquelle se trouve « présenté » le je du Cogito, comme « destinateur désigné », et qui s’arrête sur les conditions de validité d’une thèse portant sur l’existence d’un tel « désigné ». K. S. Ong-Van-Cung (« Certitude et inquiétude du sujet. Foucault et Heidegger lecteurs de Descartes ») présente un travail effectué sur des sources inédites : les manuscrits du Fonds Foucault déposé par Daniel Defert à la BnF en 2013. Il en résulte une lecture de D. qui est une variante simplifiée de celle de Heidegger (pour ce qui concerne notamment la liaison entre mathesis universalis et cogito), mais que Foucault, comme le montrent certains textes de l’Histoire de la folie, intègre dans sa propre interprétation de D. Une telle analyse comparative permet de constater comment la redéfinition contemporaine de la subjectivité est élaborée, au XXe s., à partir de la notion d’inquiétude, et plus spécifiquement de l’inquiétude historique. O. Dubouclez (« Politics of Invention. Derrida’s Argument with Descartes ») analyse l’évolution de la lecture par Derrida de la conception cartésienne de l’invention : refusée au début en tant que dissimulant une conception théologico-politique du sujet, elle prend à partir de la publication de Psychè. Inventions de l’autre la signification positive de ce que Derrida va à appeler « l’invention du même », qui constitue l’un des courants majeurs de l’invention techno-scientifique au sens moderne. Cette convergence avec D. n’élimine pas toutefois un désaccord de base qui révèle l’originalité résolument anticartésienne de la pensée derridienne de l’invention, qui, confondue avec le jeu même de la « différance », et immanent à la res extensa, ne saurait être entièrement rationalisée et renvoie à une autre conception de l’être-ensemble.

Ce volume se conclut avec une étude de G. Gasparri sur Figure di Descartes nell’opera di Benedetto Croce. Il est assez connu que, dans l’Esthétique (1902-1908), et au cours des années où prend corps sa Philosophie de l’esprit, Croce présente D. comme le paradigme de l’exclusion rationaliste (Locke, Leibniz, Wolff et Baumgarten) de l’imagination poétique de la pensée philosophique et de l’intuition comme mode de connaissance esthétique spécifique. Mais si la critique de Croce n’est pas originale, car influencée par le climat culturel idéaliste italien de son temps (en part. Francesco De Sanctis), un examen plus détaillé de son œuvre montre aussi bien une connaissance profonde de l’histoire de la philosophie qui lui permet de corriger les interprétations simplificatrices de certains aspects de la pensée cartésienne de la part de Vico, Hegel ou Valéry, mais aussi, dans les écrits postérieurs à la Première guerre mondiale, que la figure de D. commence à jouer un rôle nouveau : pour Croce, poussé par le besoin de réagir aux irrationalismes, aux vitalismes et aux nationalismes qui ont conduit au conflit, à la décadence de la culture européenne, surtout allemande, et qui mèneront à la Seconde guerre mondiale, l’urgence est maintenant de défendre la raison, raison dont D. reste le champion.

Ce numéro a pour objectif d’esquisser une explication du paradoxe mentionné au début de ce compte rendu : les positions dites cartésiennes ou anti-cartésiennes s’intéressent assez peu à ce qui les rend effectivement cartésiennes au anti-cartésiennes ; il ne s’agit que des « usages » de D. qui « remplacent le système par une forme d’idiome et de lieu commun, permettant à des discours autrement incommensurables d’entrer en communication, pour énoncer et pour comprendre ce qui les distingue les uns des autres ». En s’opposant à la démarche du grand Congrès Descartes de 1937 (à l’occasion du quatrième centenaire du Discours de la Méthode) qui, avec la participation de toutes les principaux courants philosophiques du XXe s., avait marqué le passage à l’idiome, M. Gueroult avait essayé de retrouver une certaine vérité de D. au-delà d’une langue soi-disant cartésienne. Sa leçon est, dans cette mesure, encore actuelle : cet idiome, en fait, « est à la langue de Descartes, et à la précision de sa grammaire, ce que l’anglais de communication est à la langue de Shakespeare ». En ce sens, même si la liste des auteurs pris en considération par ces études est nécessairement incomplète par rapport à la richesse de la réflexion de la philosophie contemporaine sur D., il nous semble que ce numéro offre, grâce à la distinction entre « système » et « idiome », une lumière propre à éclairer les renvois à D. dans la philosophie contemporaine.

Igor AGOSTINI (Université du Salento)

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « Alexandre Billon & Édouard Mehl, éd., « Usages contemporains de Descartes », Methodos. Savoir et textes, XVIII, 2018 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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GAUKROGER, Stephen & WILSON, Catherine, éd., Descartes and Cartesianism. Essays in Honour of Desmond Clarke, Oxford, UP, 2017, xv-217 p.

Cet hommage fait suite au dernier ouvrage du grand cartésien irlandais que fut D. Clarke (disparu le 8 sept. 2016), French Philosophy, 1572-1675 (Oxford, 2016 ; cf. BC XLVII, p. 192-194). Dans la Préface, les deux éditeurs soulignent le développement de la recherche spécialisée en langue anglaise sur D. ces trente dernières années, qui a démontré de manière définitive non seulement l’interconnexion dans la pensée cartésienne entre philosophie naturelle d’un côté et métaphysique et épistémologie de l’autre, mais aussi que « natural philosophy lay behind much of what has been regarded as his more purely conceptual work in metaphysics and epistemology » (p. V). Les éditeurs insistent également sur le rôle décisif joué dans ce développement par les contributions de D. Clarke, qui a été « pioneer » dans deux directions : l’étude des ouvrages qui ont formé le canon philosophique de D., en particulier le DM et les Meditationes, et le contexte de l’œuvre cartésienne considérée dans son ensemble ; la lecture de la philosophie de D. par le cartésianisme.

L’efforts des auteurs de ce beau recueil a été précisément celui de montrer ce rôle, grâce à une référence ponctuelle aux plus importantes contributions de D. Clarke aux quatre domaines thématiques qui structurent les quatre parties de ce livre : Cartesian Science (I) ; Mind and Perception (II) ; Actions and Passions (III), Cartesian Women (IV). – Dans la première partie, se succèdent les contributions de J. Schuster (« Did Descartes Teach a ‘Philosophy of Science’ or Implement ‘Strategies of Natural Philosophical Explanation’ », p. 3-25), S. James (« A Virtuous Practice: Descartes on Scientific Activity », p. 26-41), J. Cottingham (« Context, History, and Interpretation: The Religious Dimension in Descartes’ Metaphysics », p. 42-53) ; dans la deuxième partie, celles de G. Strawson (« Descartes’ Mind », p. 57-78), C. Wilson (« Truth in Perception: Causation and the ‘Quasinormative’ Machine », p. 79-94), E.-J. Bos (« Descartes and Regius on the Pineal Gland and Animal Spirits, and a Letter of Regius on the True Seat of the Soul », p. 95-111), S. Gaukroger (« Cartesianism and Visual Cognition: The Problems with the Optical Instrument Model », p. 112-124), D. Antoine-Mahut (« Reintroducing Descartes in the History of Materialism: The Effects of the Descartes/Hobbes Debate », p. 125-146) ; dans la troisième partie, celles d’A. Douglas (« Descartes and the Impossibility of a Philosophy of Action », p. 149-163), T. Verbeek (« Regius and Descartes on the Passions », p. 164-176), D. Kambouchner (« Descartes on the Power of the Soul: A Reconsideration », p. 177-188) ; la quatrième partie présente enfin une étude de K. Detlefsen (« Cartesianism and Its Feminist Promise and Limits : The Case of Mary Astell », p. 191-205).

Certes, les thématiques abordées ne couvrent pas tous les domaines de la philosophie de D., mais elles offrent une large enquête sur des enjeux cruciaux et leurs connexions ; à des degrés variables, les études qui composent ce volume sont très précises (surtout celles de Schuster, Cottingham et Gaukroger) et soucieuses de signaler l’apport de D. Clarke aux différentes questions qu’elles traitent. Cet apport n’est évidemment pas épuisé : ce livre ne traite par exemple jamais de la question des lois du mouvement, laquelle avait pourtant fait l’objet d’un important article de Clarke (« The Impact Rules of Descartes’ Physics », Isis, 68, 1977, 1, p. 55-66) qui n’est pas oublié dans la belle et complète bibliographie (« Bibliography of the Works of Desmond Clarke », p. 207-211). Enfin, les contributions sont toutes inédites ; et inédite est aussi la lettre de Regius à Frederick Scherertzius (1626-après 1682) sur le siège de l’âme (1666), publiée en traduction anglaise aux p. 100-111 (et par la suite en ligne, avec l’original latin, sur https://www.academia.edu, à la page d’E.-J. Bos).

Igor AGOSTINI

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CLARKE, Desmond M., French Philosophy, 1572-1675, Oxford, UP, 2016, 304 p.

Ce livre, dernier ouvrage d’un grand cartésien disparu peu de mois après sa publication, constitue un des titres de la collection The Oxford History of Philosophy et ambitionne de tracer une histoire de la philosophie française du siècle qui suit la nuit de la Saint-Barthélemy. Le terminus a quo de cette petite mais intense fresque est justifié par la thèse que le massacre des huguenots fut à l’origine de la lutte entre les monarchomarques et leur grand rival Bodin, qui anticipe les questions capitales concernant la démocratie et le gouvernement représentatif qui se réverbéreront en Europe entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Ce choix laisse déjà en soi transparaître l’idée majeure de l’ouvrage : l’étude du contexte politique, religieux et institutionnel constitue une clé de lecture obligée pour comprendre correctement le débat philosophique (d’où la centralité du premier chapitre, p. 1-33). L’auteur insiste particulièrement sur l’importance du contexte institutionnel : la tradition de l’enseignement de la philosophie scolastique dans les Collèges préparatoires des Universités, dans lesquelles la philosophie ne faisait pas, généralement, partie du cursus d’études, constituait encore, dans la France du XVIIe siècle, la chaîne principale de la culture institutionnalisée. Des circuits intellectuels alternatifs, comme les académies et les conférences, dans lesquelles circulent les « new ideas » (p. xiii), se développent hors de cette chaîne institutionnalisée. Pour cette raison, « a comprehensive history of philosophy in early modern France would therefore reflect both the continuity with tradition of the former authors and the relative discontinuity of the latter » (p. xii). Toutefois, il s’agit seulement d’un desideratum, par rapport auquel l’A. fait un choix catégorique : l’omission des auteurs scolastiques, qui représentent pour lui la continuité avec le passé. C’est là un jugement de valeur : à la différence d’auteurs comme Thomas et Scot, les scolastiques du XVIIe siècle n’auraient, selon l’A., aucune originalité ; aussi bien furent-ils ainsi perçus par leurs premiers critiques modernes.

Or, précisément, cette exclusion permet à l’A. de déterminer l’angle sous lequel disposer et diviser les matières du livre. Le but est d’identifier les sujets principaux dans lesquels les idées nouvelles de cette histoire sont débattues : scepticisme (p. 35-63), foi et raison (p. 64-96), philosophie naturelle (p. 97-125), théories de l’esprit humain (p. 126-156), éthique (p. 157-190), philosophie politique (p. 191-219), discussion sur l’égalité entre hommes et femmes (p. 220-248). L’A. s’est naturellement interrogé sur les auteurs à inclure dans cette histoire, dans la mesure où les débats philosophiques dépassent les limites géographiques, où beaucoup de travaux furent écrits en latin, et où nombre de philosophes vécurent hors des frontières qui déterminèrent leur identité (Hobbes en France, D. en Hollande). Il ne retient qu’un seul critère négatif : le lieu de résidence. Exit donc Hobbes, mais pas D., ni Cureau de la Chambre, La Mothe La Vayer, Montaigne, Mersenne, Silhon, etc. Dans ce riche panorama se signale l’absence d’auteurs comme La Forge, Cordemoy et Malebranche, qui n’est que très rapidement mentionné. Notons deux exceptions : la présence de Poulain de la Barre pour les années 1673-1675, en raison de son importance pour le chap. 8 et, dans le même chapitre, l’exception au critère géographique d’Anna Maria van Schurman, à laquelle de denses développements sont dédiés. Le terminus ad quem de ce livre coïncide exactement (même si l’A. ne le remarque pas) avec l’année de publication du second volume de la Recherche de la vérité.

Voilà qui constitue un exemple parfait de la parcellisation de l’histoire de la philosophie déterminée par des choix de politique éditoriale (désormais de plus en plus fréquents) : l’A., à juste raison, indique que la fixation du terminus ad quem de cette histoire lui a été dictée par l’éditeur, puisque celui-ci programme un autre volume de la même collection sur l’histoire de la philosophie française après la mort de D. Il est impossible de ne pas questionner la partialité ou la pertinence d’une opération éditoriale dans laquelle des parties décisives d’une même histoire sont court-circuitées : comment ne pas inclure Malebranche dans un chapitre sur foi et raison au XVIIe siècle ? Comment passer sous silence La Forge, Cordemoy ou Malebranche dans un chapitre sur l’esprit humain ? Quant à l’exclusion radicale des auteurs scolastiques, elle est au contraire totalement imputable à l’auteur. Cette radicalité est sans doute discutable, non seulement parce que la formation des grands philosophes modernes se déroule précisément dans la culture institutionnalisée avec laquelle leur réflexion doit être mise en relation, mais aussi parce que les travaux les plus récents tendent à accorder à la scolastique moderne le statut d’objet d’étude autonome. Les scolastiques finissent tout de même par reprendre leur place dans cette histoire, au moins indirectement, lorsque, en récapitulant les points principaux de son enquête, l’A. souligne que « the most significant development in French philosophy during the century after 1572 occurred in natural philosophy, in which scholastic forms and qualities were replaced by explanations in terms of the properties of pieces of matter in motion » (p. 249). Ce développement mène à une transformation de la philosophie naturelle en un système hypothétique (dans lequel les hypothèses de Newton supplanteront celles de D.) capable de neutraliser les critiques traditionnelles des sceptiques, lesquels tournent en rond contre un « more modest and realistic epistemic ideal of beliefs » rendu indépendant d’une philosophie naturelle demonstrata. Reste que, selon l’A., la scolastique aura survécu à cette transformation conceptuelle et culturelle, dans la mesure où, surtout après Trente, les doctrines de saint Thomas, exemplairement sur la transsubstantiation, auraient acquis « the same status as the religious beliefs on which they offered commentaries » (p. 251). La conclusion de l’ouvrage réaffirme alors son point de départ : dans la France du Grand siècle, les débats théologiques interférent profondément avec les débats philosophiques et politiques. Ce qui contraste de manière frappante – comme l’A. le constate au tout début du livre – avec le peu de poids exercé aujourd’hui par la philosophie sur la religion et la politique : « It would be difficult to exaggerate the contrast between philosophical discussions in early Modern France, which took place in the ominous shadow of intense religious disputes, and their counterparts in the twenty-first century » (p. x). Une leçon à méditer.

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « CLARKE, Desmond M., French Philosophy, 1572-1675, Oxford, UP, 2016, 304 p. » in Bulletin cartésien XLVII, Archives de Philosophie, tome 81/1, Janvier-mars 2018, p. 171-223.

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BUZON, Frédéric de, CASSAN, Élodie & KAMBOUCHNER, Denis, éd., Lectures de Descartes, Paris, Ellipses, Paris, 2015, 728 p.

Ce recueil d’essais sur D., dernière pièce d’une série désormais bien consistante, s’ouvre avec la constatation par les trois directeurs de l’ouvrage d’un paradoxe incontestable : « Descartes, qu’on se représente toujours comme le fondateur de la pensée moderne, reste un auteur peu lu, souvent mal lu » (p. 7). Mais le paradoxe s’atténue si on considère les facteurs qui convergent à l’expliquer : d’abord, l’image selon laquelle D., dont la grandeur se révèle dans la destruction des anciennes formes des pensées, n’aurait laissé en héritage que des erreurs ; ensuite le problème du langage et, de manière particulière, l’exigence de discipline qui caractérise le texte de D., à laquelle le lecteur d’aujourd’hui n’est plus accoutumé ; enfin, l’état des éditions qui ne permet pas encore un accès satisfaisant aux textes de D. Ce volume a l’ambition de proposer des contributions dans chacune de ces trois directions évoquées, en dépliant chapitre par chapitre les complexités les plus souvent ignorées de la philosophie de D., en introduisant le lecteur à la discipline propre aux textes cartésiens et s’inscrivant dans la dynamique de la redécouverte des textes qui caractérise les efforts éditoriaux les plus récents.

Une des qualités de ce travail consiste dans son caractère organique : tout en ne prétendant pas se développer suivant une structure rigide et fixe qui ne serait qu’artificielle, il s’articule selon une partition qui couvre pour l’essentiel toutes les disciplines qui, selon D., caractérisent la « philosophie » : nous aurons donc les chapitres de D. Moreau sur « L’idée de philosophie » (p. 19-40), de D. Rabouin sur « Mathesis, Méthode, Géométrie de Descartes » (p. 67-95), d’É. Cassan sur « Descartes et la logique » (p. 97-120), de S. Di Bella sur « Le programme métaphysique de Descartes » (p. 121-149), de F. de Buzon sur « Le concept de la physique cartésienne » (p. 181-212), de L. Renault sur « La constitution de la morale cartésienne » (p. 329-357), de D. Kambouchner sur « L’horizon politique « (p. 385-412) et de F. Lelong sur « Civilité, rhétorique, publication » (p. 359-384). – D’autres pièces complètent l’ensemble de manière très efficace : pour la métaphysique, le chapitre de L. Devillairs sur « L’idée de Dieu » (p. 151-179) et celui de Ph. Desoche sur « Ego sum res cogitans. La philosophie de l’esprit chez Descartes » (p. 253-277) ; pour la physique, les chapitre d’A. Charrak sur « Matière, éléments, monde » (p. 213-227) et de D. Antoine-Mahut sur « La machine du corps » (p. 229-252). Il ne s’agit pas là des démarcations fixées une fois par toutes, mais plutôt de lignes mouvantes qui révèlent le dynamisme de la philosophie cartésienne, comme le montre de manière excellente le chapitre signé par F. De Buzon et D. Kambouchner, « L’âme avec le corps : le sens, le mouvement volontaire, les passions » (p. 279-328), qui étudie la doctrine cartésienne de l’union à travers une analyse approfondie traversant les frontières entre métaphysique et physique (cf. entre autres, p. 293 sq., consacrées à la doctrine cartésienne des sens). Mais l’attention ne se focalise pas seulement sur la philosophie et son arbre, mais aussi sur le philosophe et sa postérité ; d’un coté, l’essai d’É. Mehl sur « Les années de formation » et, de l’autre côté, les deux chapitres de T. Verbeek, sur « Le cartésianisme hollandais » (p. 413-433) et de J.-C. Bardout, « De Descartes aux cartésianismes. La réception française de 1650 à 1770 » (p. 435-481).

Le lecteur trouvera donc ici, plus qu’un D. décomposé et prétendument systématisé, un cadre complet et unitaire, dont chaque chapitre arrive souvent, selon le but fixé par les auteurs, à « rendre à la pensée cartésienne les nuances qui en sont constitutives » (p. 7). Dans l’impossibilité de donner ici plus que quelque specimen, citons la dense contribution de D. Moreau qui, en un sens, constitue vraiment la pierre angulaire du volume. L’intérêt de cette étude ne provient pas seulement de l’absence de travaux consacrés à la question, mais aussi et surtout de l’efficacité de la démonstration de sa thèse principale: « si le mot philosophie – n’est pas fréquent dans l’œuvre de Descartes » (affirmation sans doute un peu trop forte), l’idée cartésienne de philosophie est loin d’être pauvre, au point que D. reconnaît à la philosophie un domaine d’application beaucoup plus étendu qu’on pourrait le penser aujourd’hui. – É. Cassan remarque à juste titre que si « les critiques adressées par Descartes à la logique, dans l’état historique qui était le sien au début du XVIIe s. sont bien connues […], l’examen du sens exact de la démarche de Descartes n’a pas été encore vraiment entrepris » (p. 97). C’est là une tâche énorme, que l’étude ne se propose pas d’achever mais qu’elle a le mérite de problématiser à travers une esquisse de la situation de D. par rapport aux logiciens du XVIIe s. et un examen de la nature de l’acte du jugement et du raisonnement chez D. Aussi, l’étude de S. Di Bella, qui présente une analyse très aiguë de certains des aspects les plus importants de la métaphysique cartésienne (parmi eux, la question de la fondation, du rapport avec la science, de la primauté dans l’ordre de la connaissance), offre une synthèse efficace et libre de tout schéma interprétatif présupposé de la métaphysique cartésienne. Le chapitre de F. de Buzon sur « Le concept de la physique cartésienne », l’une des rares études consacrées au sujet, est conduit aussi avec une grande subtilité : après une aperçu historique, l’auteur analyse la conception cartésienne du corps et de son intelligibilité, le concept de physique a priori et le rapport entre la physique et l’étude des phénomènes. Les deux chapitres de D. Kambouchner et de F. Lelong se révèlent complémentaires pour leur commune insistance sur des aspects encore aujourd’hui négligés de la philosophie cartésienne. Ainsi, le premier s’attache à renverser le vieux préjugé selon lequel il n’existe pas de politique cartésienne : ce qui n’est vrai qu’au sens où D. n’a laissé aucun ouvrage ni développement sur la politique, mais qui manque le fait, que cette contribution à le mérite de documenter, qu’on trouve bel et bien chez D. « une perspective cartésienne sur la politique […] assurément spécifique dont il y a lieu d’expérimenter l’unité et d’approfondir les implications » (p. 386). Au contraire de la politique, l’art d’écrire cartésien a fait depuis longtemps l’objet d’études importantes, comme le remarque Lelong, bien que sa teneur éthique ait été très diversement évaluée par les commentateurs ; dans ce débat, qui oppose ceux qui insistent sur l’opportunisme tactique de D. à ceux qui voient dans la politesse rhétorique cartésienne une dimension éthique, Lelong se propose de lier la relation rhétorique au lecteur du discours cartésien à l’horizon du bon usage de la raison. Enfin, si le chapitre de T. Verbeek, en dépit de son titre, ne s’arrête (de manière d’ailleurs excellente) que sur quelques figures (Régius, de Raey, Wittich), l’étude de J.-C. Bardout offre un aperçu presque complet, malgré sa brièveté, du cartésianisme français, et invite à explorer une piste qui, encore aujourd’hui, reste peu parcourue : une étude du cartésianisme à la lumière du malebranchisme, qui « constitue tout à la fois un vecteur puissant, la seconde vie du cartésianisme français en un sens, mais aussi, en raison de la sélection que Malebranche avait déjà opérée au sein du cartésianisme, le facteur non moins puissant d’une désagrégation progressive » (p. 468-469).

Il ne s’agit là que de quelques-uns des motifs d’intérêt dont foisonne ce recueil, qui constitue plus qu’une mise au point sur la philosophie de D., et dont on soulignera enfin le caractère international (cf. par ex. la belle bibliographie finale aux p. 489-499).

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « BUZON, Frédéric de, CASSAN, Élodie & KAMBOUCHNER, Denis, éd., Lectures de Descartes, Paris, Ellipses, Paris, 2015, 728 p. » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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HERREROS José Luis Fuertes, GONZÁLEZ Ángel Poncela, CASTAÑO David Jiménez, GÓMEZ María Martín, SILVA Paula Oliveira e, GARCIA, Adrián Granado, éd., La teoría filosófica de las pasiones y de las virtudes. De la Filosofía Antigua al Humanismo Escolástico Ibérico, Ribeirão, Humus, 2013.

Signalons ce volume qui contient, pour ce qui nous intéresse, deux contributions concernant D. La première, par R. Lázaro, sur la lecture cartésienne de Machiavel (« Virdudes y passiones en la instrucción de un Principe. La lectura cartesiana de Maquiavelo », p. 213-223) ; la deuxième, sur la notion cartésienne de compassion par rapport aux prédecesseurs de Descartes (surtout Juste Lipse, Charron, Vives et Nicolas de Coeffeteau) par F. G. Romero, sur « La ambivalencia de la compasíon en el nacimiento de la reflexión moderna sobre las pasiones. Descartes y sus predecesores » (p. 313-329). On y trouvera une preuve supplémentaire de la vitalité des études cartésiennes au Brésil (cf. BC XXXVI, Liminaire 1.)

Igor AGOSTINI

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Pour citer cet article : Igor AGOSTINI, « HERREROS José Luis Fuertes, GONZÁLEZ Ángel Poncela, CASTAÑO David Jiménez, GÓMEZ María Martín, SILVA Paula Oliveira e, GARCIA, Adrián Granado, éd., La teoría filosófica de las pasiones y de las virtudes. De la Filosofía Antigua al Humanismo Escolástico Ibérico, Ribeirão, Humus, 2013 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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