As of July 6, 2026, magazines are subject to U.S. regulations and taxes that prevent us from fulfilling your orders. Please contact us. Please know that we are deeply sorry for this situation, which affects us all.

Auteur : Ioanna Bartsidi

 

Thomas Raysmith, Hegel and the Problem of the History of Philosophy. The Logical Structure of Exemplarity, London, Bloomsbury, 2025, 218 p.

Premier ouvrage de Thomas Raysmith, issu d’une thèse consacrée à Kant, Fichte, Schelling et Hegel, ce livre, malgré son titre, ne porte pas principalement sur l’histoire de la philosophie chez Hegel. Il s’agit plutôt d’une étude des présupposés métaphysiques et épistémologiques qui structurent le geste philosophique de Kant, Fichte, Schelling et Hegel, ainsi que de la forme d’historicité de la pensée qu’elles rendent possible. L’ouvrage examine ainsi le problème de l’historicité de la philosophie dans les philosophies postkantiennes : comment expliquer la pluralité des philosophies, alors même que la conception systématique du réel élaborée par la philosophie allemande classique prétend à l’unicité de la vérité ? Sur cette question, l’auteur reconnaît d’emblée la supériorité de la conception hégélienne, qui constitue selon lui à la fois une métaphysique plus solide et une philosophie mieux à même de penser l’historicité du philosopher.

Pour démontrer cette thèse, l’auteur procède en deux temps. Il présente d’abord les théories de Kant, de Fichte et de Schelling, en proposant pour chacun une reconstruction suivie d’une critique. Il met ainsi en évidence l’existence d’un raisonnement circulaire dans la déduction transcendantale kantienne, l’échec de la démonstration selon laquelle la pure spontanéité du Moi ne serait pas suscitée par le non-Moi chez Fichte, et l’incapacité de la philosophie de l’identité de Schelling à rendre compte de manière satisfaisante de la différence. Une grande partie du livre consiste ainsi en des synthèses claires des thèmes centraux de ces auteurs, nourries par le commentaire anglo-saxon des trente dernières années. Ces sections sont susceptibles d’être utiles à un public non spécialiste mais tendent à interrompre la progression argumentative pour le lecteur déjà familier de ces débats. Chaque chapitre se clôt sur une brève discussion de la théorie, implicite ou explicite, de l’historicité de la philosophie chez l’auteur étudié.

Selon T. Raysmith, les systèmes de Kant, de Fichte et de Schelling manifestent un degré croissant d’historicisation, sans parvenir à expliquer de manière satisfaisante la pluralité des systèmes philosophiques et leur prétention concurrente à la vérité – ce qui constitue un desideratum pour l’auteur (p. 3), sans avoir été un objectif explicite partagé par l’ensemble de ces philosophes. L’ouvrage a le mérite de poser avec originalité la question de l’historicité chez Kant, généralement négligée par la littérature secondaire, plutôt que d’y voir, comme la majorité du commentaire, un non-sujet. Cette tentative est néanmoins affaiblie par l’exclusion rapide de la Preisschrift, qu’il juge incohérente avec le reste de la philosophie critique. L’aspect le plus intéressant de cette première partie réside, à notre sens, dans la thématisation de l’historicité implicite liée aux différentes versions de la Doctrine de la science de Fichte, et sa comparaison avec la conception plus explicitement historicisée de la philosophie de l’identité chez Schelling.

La seconde partie consiste principalement en une reconstitution du mouvement de la Logique de Hegel (p. 120-167), ponctuellement mise en relation avec les cours sur l’histoire de la philosophie (cités d’après l’édition de Karl Ludwig Michelet). On saluera ici la clarté et la pertinence de l’analyse de la critique hégélienne du spinozisme et de ses implications pour la compréhension hégélienne de l’historicité de la philosophie. L’auteur développe la solution hégélienne du problème de l’histoire de la philosophie dans la conclusion (p. 170).

Sont finalement défendues deux thèses. La première constitue une interprétation métaphysique de la Logique de Hegel, inspirée de Wittgenstein, selon laquelle le concept expose la « structure fondamentale » de tout ce qui existe (interprétation qui s’oppose aux lectures non métaphysiques de Hegel). La Logique constituerait ainsi l’exposition de l’ordre générique des catégories universelles, dont les phénomènes naturels et spirituels constituent également des exempla intelligibles. Selon T. Raysmith, la structure de la Logique est celle de l’exemplarité, notion empruntée à Ludwig Wittgenstein et surtout à Karen Ng, et érigée en pierre angulaire du système hégélien dans le prolongement des interprétations de Rolf Peter Horstmann et de Dina Emundts. En vertu de cette théorie, Hegel peut rendre compte de la prétention au vrai des philosophies antérieures, celles-ci n’étant que des expositions partielles de la structure totale qu’il parvient à exposer. C’est pourquoi l’auteur défend, contre les interprétations de Karin De Boer ou d’Eckart Förster, l’idée que le logique conserve un primat sur l’histoire de la philosophie. Il convient toutefois de noter que, par « histoire de la philosophie », l’auteur se réfère principalement aux philosophies postkantiennes qui, chez Hegel, relèvent du présent. La deuxième thèse soutient que les conceptions de l’histoire de la philosophie chez Kant, Fichte et Schelling sont caractérisées par un degré croissant d’historicité, conduisant progressivement et linéairement à celle de Hegel. Sur ce point, l’auteur adopte une vision devenue classique de la séquence « de Kant à Hegel ». Cette démarche est facilitée par le choix de ne retenir que les textes de Fichte et de Schelling datant de la période 1794-1804, en les comparant à la doctrine hégélienne de la maturité.

L’ouvrage a le mérite de proposer la première étude centrée sur la Logique de Hegel en vue de sa conception de l’historicité de la philosophie, tout en la confrontant à celles de Kant, Fichte et Schelling. Il présente également l’intérêt de défendre des positions clairement situées dans le champ des études hégéliennes. En revanche, le lecteur qui attendrait une analyse systématique de l’histoire de la philosophie dans l’ensemble du corpus hégélien restera partiellement sur sa faim.

Ioanna Bartsidi (FWO, Katholieke Universiteit Leuven)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXXVI chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Thomas Raysmith, Hegel and the Problem of the History of Philosophy. The Logical Structure of Exemplarity, London, Bloomsbury, 2025, 218 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXVI, Archives de philosophie, tome 89/4, Octobre-Décembre 2026, p. 147-192.

♦♦♦


 

Jon STEWART, Hegel’s Century. Alienation and Recognition in a Time of Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2021, 344 p.

Le livre de Jon Stewart, déjà connu par son recueil The Hegel Myths and Legends, s’adresse à des étudiants de niveau avancé, ainsi qu’à un public de lecteurs non spécialistes qui voudraient connaître l’héritage intellectuel de Hegel. Le livre constitue également une bonne introduction pour des chercheurs qui souhaitent se familiariser avec les thèmes et débats de l’hégélianisme du XIXe siècle.

Le titre du livre fait référence à l’intervalle de temps entre la parution de la Phénoménologie de l’Esprit (PhE) en 1807 et la mort d’Engels (1895), période marquée par les révolutions de 1844-1848 et que l’auteur désigne comme le « siècle de Hegel ». Pourtant, hormis la partie consacrée à Hegel, la période intellectuelle véritablement examinée par l’ouvrage est plus courte : elle commence par la parution de Sur la religion et la philosophie en Allemagne de Heine (1831) et se clôt avec la monographie-testament intellectuel d’Engels sur Ludwig Feuerbach et l’issue de la philosophie allemande classique (1888), couvrant ainsi une période de cinquante-sept ans.

Le livre s’inscrit dans le genre de la history of ideas et réunit huit philosophes, théoriciens politiques et même littéraires autour de deux concepts hégéliens qui jouissent aujourd’hui d’une grande actualité critique : l’aliénation et la reconnaissance. À la suite d’une partie introductive intitulée « Le commencement » qui présente un aperçu des plus célèbres thématiques de la PhE, l’ouvrage se poursuit avec deux parties portant sur sa postérité. La première est consacrée à trois auteurs de la première génération d’hégéliens (Heine, Feuerbach, Bruno Bauer) tandis que la dernière réunit en tant que « deuxième génération » des auteurs aussi divers que Kierkegaard, Dostoïevski, Marx, Engels et Bakounine. Le point commun entre ces penseurs est qu’ils constituent selon J. Stewart – par opposition à l’école hégélienne conservatrice et traditionnellement religieuse – une lignée progressiste et émancipatrice dont l’histoire peut être racontée au moyen du fil rouge de la pensée de l’aliénation et de la reconnaissance négative. Un troisième axe du livre est la religion : les chapitres recensent en détail les débats de l’époque sur la portée athée ou panthéiste de la métaphysique hégélienne, soulignant l’importance, souvent oubliée, de la religion pour des courants subversifs comme le marxisme, l’existentialisme ou l’anarchisme. Enfin, le livre se clôt sur « l’ombre longue » de Hegel avec un exposé panoramique portant sur l’aliénation et la reconnaissance dans la phénoménologie, la psychanalyse, le post-structuralisme et la théorie critique contemporains.

L’articulation que propose l’auteur est loin d’être classique ; elle omet des hégéliens importants tels que David F. Strauss, Arnold Ruge ou Max Stirner pour admettre de manière audacieuse Kierkegaard et même Dostoïevski comme des disciples idiosyncrasiques de Hegel. Mais l’ouvrage a plusieurs vertus. Le chapitre consacré à Bauer, clair et instructif, met fin aux contresens répandus sur sa personne ; les excellentes sections sur Kierkegaard et Bakounine font découvrir au lecteur l’importante réception danoise et russe de Hegel au XIXe siècle et mettent en lumière les dialogues subtils que les deux écrivains ont noués avec l’auteur de la PhE. Enfin, le chapitre sur Engels propose une comparaison pertinente entre Marx et Bakounine du point de vue de leur rapport à Hegel. Il révèle aussi le rôle d’Engels comme historien de la pensée de son époque.

Outre ces vertus, Hegel’s Century a le mérite de raconter l’histoire de l’hégélianisme d’une manière nouvelle, comme destin foisonnant d’un faisceau de problématiques émancipatrices dans une Europe en effervescence politique. Jon Stewart prend le risque de reconstituer à partir du présent ce qu’il y a eu d’« hégélien » chez des penseurs révolutionnaires du XIXe siècle. Il offre ainsi au grand public une introduction au post-hégélianisme érudite mais accessible et actuelle, réussissant à montrer en quoi, plutôt que de s’y opposer, Hegel oriente et inspire les fondateurs des courants de pensée les plus radicaux de son siècle à aujourd’hui.

Ioanna BARTSIDI (Université Paris-Nanterre)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de littérature hégélienne XXXII chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Jon STEWART, Hegel’s Century. Alienation and Recognition in a Time of Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 2021, 344 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXII, Archives de philosophie, tome 85/4, Octobre-Décembre 2022, p. 167-204.</p

♦♦♦