Auteur : Jacques-Louis Lantoine

 

SPINOZA : Ethics, traduction de George Eliot, édition, introduction, notes et appendices de Clare Carlisle, Princeton, Princeton University Press, 370 p.

La traduction de l’Éthique par celle qui deviendra la romancière George Eliot fut la première en langue anglaise. Achevée en 1856, elle n’a jamais été publiée, et il faudra attendre plus de vingt ans pour qu’une traduction anglaise le soit enfin. Cette édition et sa précieuse introduction, dues à Clare Carlisle, sont importantes à plusieurs égards. Elles sont d’abord l’occasion de rappeler que le spinozisme a fait l’objet d’un certain intérêt dans l’Angleterre du XIXe siècle, par la médiation de Carlyle et Coleridge, qui ont eux-mêmes connu Spinoza par la médiation des romantiques allemands. L’introduction permet de saisir le réseau de relations qui a conduit George Eliot à s’emparer de Spinoza pour le traduire. C’est à un « cercle » d’intellectuels qu’elle doit sa première rencontre avec le texte du Traité théologico-politique, qu’elle commence à traduire. Elle fait la recension d’un roman et édite des articles de James Anthony Froude, à qui l’on doit une introduction à Spinoza. Ainsi fait-on connaissance avec des auteurs, dont certains positivistes, qui ont contribué en Angleterre à sauver cette philosophie de l’oubli ou du déni auquel elle semblait destinée, du fait de sa réputation d’athéisme. Le compagnon de George Eliot lui-même, George Henry Lewes, avait, avant leur rencontre, écrit un article sur Spinoza en 1843. Il en écrivit un autre en 1866.

Ce réseau de relations qui a présidé à la rencontre entre George Eliot et la philosophie de Spinoza conduit à interroger la relation entre leurs œuvres. Clare Carlisle explique que ces deux « âmes sœurs » se sont peut-être moins rencontrées sur les questions touchant la métaphysique, la théologie et la religion, que sur les question éthiques et anthropologiques, et notamment sur la théorie des affects. Il ne faut pas surévaluer l’influence que l’œuvre de Spinoza a exercée sur celle qui deviendra l’auteure célèbre de Middlemarch : sa culture était si vaste qu’on ne peut prétendre la réduire à n’être qu’une disciple de Spinoza. Clare Carlisle prend le temps néanmoins de montrer qu’il ne faut pas sous-estimer la proximité de leur approche touchant la nature humaine, et la forte impression que l’Éthique a pu faire sur elle. Celle-ci se ressent notamment dans Le Moulin sur la Floss, mais on peut aussi signaler qu’un personnage central de Daniel Deronda est partiellement construit sur le modèle de Spinoza.

Que penser maintenant de la traduction que George Eliot en a fait ? Clare Carlisle prend soin de prévenir qu’elle est « excentrique », et ne répond pas aux normes scientifiques de la traduction qui sont celles d’aujourd’hui. Les notes qui accompagnent le texte permettent au lecteur de s’en rendre compte. À titre d’exemple, George Eliot omet de traduire le vel potius coacta de la définition 7 d’Éthique I. Pour autant, le sérieux et l’engagement de George Eliot, et la pertinence de certains de ses choix, doivent être soulignés. La future romancière n’hésite pas à corriger, avec raison, la leçon de l’édition Bruder sur laquelle elle travaille ; elle consulte d’autres éditions latines, ainsi que les traductions Saisset et Auerbach. Il faut aussi souligner l’élégance et la fluidité de cette traduction, qui rendent la lecture de cette Ethics très plaisante.

Clare Carlisle propose enfin, dans un des appendices, la traduction féminisée du dernier scolie de l’Éthique, tant pour rappeler le caractère exclusif que revêt l’usage du masculin, que pour tester l’universalité de l’œuvre, et rappeler enfin qu’une (et maintenant deux !) femme(s) a été au travail.

On comprend donc que la publication de cet ouvrage n’est pas qu’une curiosité, mais revêt un grand intérêt historique, philosophique et littéraire. Espérons qu’elle permettra à certains de pénétrer dans les œuvres de George Eliot par la médiation de leur intérêt pour l’Éthique, et inversement. George Eliot avait pour ambition de faire partager à un large public cette œuvre difficile. Ce qu’elle n’a pu faire de son vivant. Peut-être cela arrivera-t-il aujourd’hui, et ce sera une nouvelle fois l’occasion d’être infiniment reconnaissants à cette romancière, à qui l’on doit déjà des romans qui figurent parmi les plus grands chefs-d’œuvre de la littérature.

Jacques-Louis LANTOINE

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Pour citer cet article : SPINOZA : Ethics, traduction de George Eliot, édition, introduction, notes et appendices de Clare Carlisle, Princeton, Princeton University Press, 370 p., in Bulletin de bibliographie spinoziste XLIII, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 181-218.</p

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Ariel SUHAMY : Spinoza. Philosophe en équilibre, Paris, Ellipses, 192 p.

Conformément à la ligne éditoriale de la collection « Aimer les philosophes » des éditions Ellipses, cet ouvrage ne correspond pas à un travail de recherche universitaire, et pas davantage à une introduction pédagogique ou à un livre de vulgarisation. L’auteur, à qui l’on doit un grand nombre de travaux sur Spinoza, le présente comme une « rêverie » qu’il qualifie de « brouillonne » (p. 185). Il consiste en un essai libre qui circule parmi les thèses et les textes du philosophe (on trouve de longues citations et une sélection d’extraits relatifs à la notion explorée), avec pour fil d’Ariane la « métaphore obsédante » (Charles Mauron, cité par l’auteur p. 187) de l’équilibre. La liberté qui gouverne la rédaction et la lecture de ce travail est celle d’une imagination qui suit le thème de l’équilibre selon un « jeu analogique » (p. 185).

Cette imagination procède cependant selon l’ordre de l’entendement. L’équilibre désigne d’abord la matière de la vie affective et idéelle. La métaphore provient ici du texte spinoziste. Le corps des enfants est « comme en équilibre » (E III 32 sc.), donc en déséquilibre constant du fait des affections du dehors. Aussi les enfants imitent-ils tout ce qu’ils voient faire par autrui. L’auteur repère ensuite, à partir de cette première métaphore, un équilibre tout aussi passionnel mais davantage statique, engendré par une équivalence des idées qui occupent l’imagination. On rencontre ici les figures de l’âne de Buridan, du superstitieux (dont l’inconstance est immobile, tant il fait du surplace) ou du passionné à qui n’adhère qu’un seul affect. Leur repos apparent n’a rien de stable. L’équilibre statique est tout autant déséqui­libré que celui de l’enfant, sans toutefois disposer de la même plasticité. Enfin, Ariel Suhamy dégage le motif d’un équilibre dynamique, où l’on retrouve cette plasticité de l’enfant, adjointe à la productivité active d’une puissance qui résout le déséquilibre dans une rationalité, s’efforce de s’accommoder des aspérités de la réalité (chapitre 6 sur la justice et la charité et les ambivalences affectives), et tend à résoudre les contradictions par le mouvement.

L’équilibre désigne alors la forme de la philosophie spinoziste. Ariel Suhamy y insiste régulièrement : le Spinoza qu’il aime – car il s’agit bien de cela dans cette collection : d’aimer les philosophes – n’est pas dans cette doctrine systématique figée à laquelle on prétend souvent réduire sa pensée. Celle-ci est « sinueuse » et « souple », elle procède par « rééquilibrages en perpétuel mouvement » (p. 14-15 ; voir également page 187). Cet aspect formel trouve son exact corrélat dans le contenu éthique de l’équanimité (chapitre 7).

On peut alors situer la figure de l’équilibre sur trois plans. Celui constitué par la vie affective et éthique des modes humains ; celui que forme la philosophie spinoziste elle-même, avec sa mobilité active délivrée des tergiversations et des déséquilibres passionnels ; et enfin celui de l’ouvrage d’Ariel Suhamy, qui emprunte ce même mouvement sinueux, et n’hésite pas à dévier du thème de l’équilibre pour mieux retomber sur ses pieds quelques pages plus loin, sans avoir véritablement perdu le fil.

Le chercheur, tout autant que l’étudiant ou l’amateur de Spinoza, pourront trouver au détour d’une exploration de l’équilibre des analyses fort éclairantes sur les idées adéquates et inadéquates, sur la justice et la charité, ou bien encore sur l’amour. L’équilibre pouvant figurer la stabilité mobile des bonnes institutions politiques (le chapitre 9 est à cet égard fort intéressant) ou de la vie bonne, il peut par analogie renvoyer au passage de l’inadéquat à l’adéquat, ou au mouvement qu’il faut opérer pour interpréter les intentions et comprendre les actions d’autrui (tantôt à partir de l’âme, tantôt à partir du corps). Le modèle de l’équilibre peut aussi faire penser aux rapprochements fulgurants auxquels procède Spinoza (réalité et perfection, Dieu ou Nature…).

La figure de l’équilibre est donc explorée selon un jeu réglé de l’imagination. Elle permet d’indiquer au lecteur un réseau de sens – plus que de significations, comme l’auteur le souligne à propos du lexique placé en fin d’ouvrage (p. 185) – qui dessine une figure originale de la philosophie de Spinoza.

Jacques-Louis LANTOINE

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Pour citer cet article : Jacques-Louis LANTOINE, « Ariel SUHAMY : Spinoza. Philosophe en équilibre, Paris, Ellipses, 2018 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XLI, Archives de Philosophie, tome 82/4, octobre-décembre 2019, p. 853-890.

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Isabelle SGAMBATO-LEDOUX : Oreste et Néron. Spinoza, Freud et le Mal, Paris, Classiques Garnier, 2017, 160 p.

Au travers des figures d’Adam, de l’aveugle, d’Oreste et de Néron, I. Sgambato-Ledoux analyse les trois formes sous lesquelles le mal semble recevoir une densité ontologique : le péché (chap. 1), la privation (chap. 2) et le crime (chap. 3). Par une lecture fine et détaillée de la correspondance avec Blyenbergh, elle montre qu’il serait inexact de résumer la thèse spinoziste par l’affirmation que le mal n’est rien. La croyance en la réalité du mal et l’effectivité de l’impuissance dans l’histoire et dans le crime ont suffisamment de réalité (p. 37-38, 53, 105, 153) pour être référées à ce qu’elle appelle un « fonctionnement animique » (p. 19) particulier, l’anima renvoyant à la « partie » de l’âme [mens] qui se rapporte au corps.

L’ouvrage s’inscrit dans la continuité des études spinozistes récentes qui accordent toute sa place à l’imagination. C’est un régime de l’imagination qui explique la désobéissance d’Adam, la croyance en une privation, et enfin le crime de Néron. La morale est paradoxalement à la racine du mal : elle est méconnaissance de la vertu vraie, d’où la faute d’Adam et sa culpabilité, qui la précède (à l’occasion de cette dernière remarque est opéré un premier rapprochement avec Freud, p. 50). La comparaison entre l’aveugle et l’homme en général est elle aussi imaginaire et conduit à parler en termes de privation. Enfin, l’inhumanité dont témoigne Néron s’enracine dans un régime animique absolument passif. Chaque fois, l’anima est sous la « dépendance » du corps, non de l’entendement (p. 60).

L’A. insiste cependant tout au long de l’ouvrage sur la positivité, non du mal en tant que tel, mais des causes et des effets de l’attachement au mal, entendu comme croyance en sa réalité et comme appétit de ce qui nuit. Lorsqu’elle rencontre le curieux silence de Spinoza à propos des effets affectifs de la privation, l’auteure recourt à Freud pour compléter l’analyse spinoziste (p. 84). L’introduction examine la résistance de Blyenbergh à l’égard de la vérité, autre témoignage d’une certaine forme de puissance de l’impuissance (p. 19-25).

C’est un second mérite de ce livre que de déterminer ce qui distingue, dans les œuvres et dans leurs auteurs, l’impuissance et la puissance. Si le mal, considéré du point de vue de l’éternité, n’est rien, s’il est une fiction de l’imagination relative au temps, il est cependant bien quelque chose du point de vue de la durée. Il y a bien du meilleur et du pire dans l’histoire individuelle et collective. Quel critère permet de départager la justice d’Oreste et l’injustice de Néron ? S’appuyant sur la Lettre 17, qui sous-tend l’ensemble de la réflexion (et dont l’analyse fait l’objet d’un ouvrage à paraître, Les causes de l’impuissance animique. Spinoza à la lumière de Freud), l’auteure distingue un fonctionnement animique passif (régime imaginaire) et un fonctionnement animique actif (régime imaginatif) (p. 32 et note p. 41).

L’A. voit dans le « terrible » historique (p. 87-88) et le crime individuel l’effet d’une insuffisante intégration du savoir rationnel dans l’anima. La désobéissance d’Adam et l’inhumanité de Néron témoignent d’un ordre des idées de l’imagination déterminé par la causalité extérieure, Néron étant la figure d’une nature humaine et individuelle désintégrée. C’est à l’occasion de l’analyse génétique de son crime que l’ouvrage développe la relation Spinoza – Freud, autant pour les distinguer que pour compléter l’analyse spinoziste (chap. 3).

L’usage éthique et pédagogique des comparaisons auquel recourt Spinoza dans ses lettres et la référence à Oreste mettent au contraire en évidence une imagination dont l’ordre des idées suit un ordre valable pour l’entendement (p. 32, 68, 77 et p. 114-116). Cela relève de l’animique dans sa dimension active. Ce qui distingue ce régime d’imagination, c’est la structuration « humaine » d’un désir (chap. 3). Les actions viennent s’insérer dans le réel de façon « prudente » (p. 62), le régime imaginatif consistant à inscrire dans la durée la rationalité d’un savoir éternel.

La comparaison avec Freud n’est pas une fin mais un moyen pour livrer une compréhension adéquate du mal, sans projection incontrôlée du freudisme dans le spinozisme, mais au service d’une « psychanalyse » spinoziste (p. 34). Il est possible de repérer, dans la Correspondance avec Blyenbergh, une génétique déterministe des affects qui font la négativité de l’histoire (p. 36-37, 69, 87…). Spinoza met en place une forme de « thérapeutique » (p. 134) qui vise à restituer un fonctionnement animique actif. L’A. appelle enfin de ses vœux un usage « prophylactique » (p. 88, 134, 157) d’une telle psychanalyse freudo-spinoziste : inscrire la rationalité dans la durée permettrait à chacun d’« advenir à soi » (p. 136, 142, 156).

Jacques-Louis LANTOINE

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Pour citer cet article : Jacques-Louis LANTOINE, « Isabelle SGAMBATO-LEDOUX : Oreste et Néron. Spinoza, Freud et le Mal, Paris, Classiques Garnier, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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