Auteur : Jean-Baptiste Ghins

 

Rahel JAEGGI, Critique des formes de vie, traduit par Pauline Clochec et Éric Dufour, Paris, Vrin, « Problèmes et controverses », 2025 [2013], 412 pages

Initialement publiée en 2013 aux éditions Suhrkamp, la Critique des formes de vie fait partie des ouvrages fondamentaux que nous devons à la nouvelle génération de la Théorie critique de langue allemande, parmi lesquels on retrouve Critique de la souveraineté (Daniel Loick, 2012) ou Résonance (Hartmut Rosa, 2016). Rédigé par R. Jaeggi dans le prolongement d’un précédent livre, Aliénation (2005), la Critique des formes de vie, comme texte appartenant à la « quatrième » École de Francfort – si l’on admet qu’elle advient après Theodor Adorno et Max Horkheimer, Jürgen Habermas et Axel Honneth –, revendique un retour aux pères fondateurs – particulièrement l’Adorno des Minima Moralia (1951) – à travers une considération pour l’enjeu éthique irréductible au politique, une vigilance quant aux naturalisations implicites du discours, un souci pour la vie quotidienne et la nécessité de fournir une critique inscrite dans les usages.

La Critique des formes de vie entend poser les bases théoriques nécessaires à la possibilité même de cette critique. C’est donc moins un livre sur les formes de vie contemporaines que sur les préoccupations premières, le domaine d’extension et les enjeux méthodologiques d’une critique des formes de vie en tant qu’entreprise intellectuelle. L’usage du terme « critique » est, au premier abord, kantien plutôt que marxien. Emmanuel Kant est pourtant congédié dès l’introduction, dans la mesure où lui et ses successeurs – Habermas et John Rawls – auraient estimé à la fois spéculativement irréalisable et politiquement nuisible une analyse normative des formes de vie étant donné l’évidente pluralité des cadres symboliques propres aux sociétés modernes. La position libérale, tout en reconnaissant l’importance d’un paradigme moral concernant les conditions de l’autonomie individuelle, se refuse à discourir sur les représentations de la vie bonne. Cette « abstention éthique » (p. 29), dit R. Jaeggi, a le défaut épistémique de disqualifier une part essentielle de la discussion critique et, plus fondamentalement, refuse de constater que la modernité est en réalité solidaire d’une critique des formes de vie. La modernité tire sa légitimité d’une opposition aux pratiques traditionnelles, réputées contraires à la liberté, et favorise un déploiement industriel avec des implications telles que les individus ne peuvent plus esquiver le problème des conséquences structurelles de leurs actions dans la formation du quotidien. L’autrice refuse néanmoins de revenir à une articulation classique – aristotélicienne – de l’éthique et du politique centrée sur le motif de la vie bonne. Elle s’évite ainsi la description d’une forme de vie idéale au service de laquelle l’intelligence pratique devrait se mettre.

L’originalité du propos ne tient pas dans la façon dont R. Jaeggi circonscrit ce qui pourrait être appelé une « forme de vie […]

Jean-Baptiste Ghins (ISP, Université catholique de Louvain)

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Pour citer cet article : Rahel JAEGGI, Critique des formes de vie, traduit par Pauline Clochec et Éric Dufour, Paris, Vrin, « Problèmes et controverses », 2025 [2013], 412 pages, in Note de lecture, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 155-156.

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