Auteur : Jean-Baptiste Vuillerod

Eleonora CARAMELLI, Hegel et le signe d’Abraham. La confrontation avec la figure d’Israël (1798-1807), Paris, L’Harmattan, 2018, 168 p.

Dans Hegel et le signe d’Abraham, Eleonora Caramelli se propose d’interroger à nouveaux frais le rôle attribué au peuple juif dans l’œuvre hégélienne. Laissant délibérément de côté la question de l’antijudaïsme ou des philosophèmes antisémites de Hegel, l’auteure choisit de mettre en relief « le rôle parfois paradigmatique, voire spéculatif qu’Israël assume chez Hegel » (p. 8). Cette perspective a pour objectif de mettre en évidence « l’arrière-plan théologique » (p. 112) au cœur de la philosophie spéculative hégélienne. À cette fin, E. Caramelli repart de la période francfortoise de Hegel, notamment de L’Esprit du christianisme et son destin (première partie), et s’achemine jusqu’à la Phénoménologie de l’esprit, dont elle retient essentiellement le chapitre V, A pour traiter la question du jugement (deuxième partie), et le chapitre VI, C pour aborder l’enjeu du pardon et de la réconciliation (troisième partie).

Le livre rappelle que le peuple d’Israël a été pensé dès Francfort « sous le signe d’Abraham », comme figure personnifiée de la séparation et de la domination propre à la pensée d’entendement, qui fait violence à la réalité en lui imposant de l’extérieur l’universalité d’un concept à laquelle l’expérience résiste. Le peuple juif apparaît ainsi comme le peuple de la loi, et la critique de l’obéissance aveugle au légalisme juif communique chez Hegel avec la critique de la philosophie kantienne, caractérisée elle aussi par la légalité abstraite. L’originalité de l’ouvrage ne tient cependant pas à ces éléments bien connus, mais plutôt au fait qu’il insiste sur la nécessité d’en passer par ce moment de la loi et par la figure d’Israël pour atteindre la réconciliation de la pensée et de l’expérience. Cela amène l’auteure à mettre l’accent sur le lien positif qui unit, chez Hegel, l’Ancien Testament au Nouveau. Le dépassement de la loi doit en effet être conçu sur le mode d’une Aufhebung (p. 42) et non comme un abandon pur et simple, ce qui signifie que c’est depuis la loi qu’il s’agit de penser son dépassement, et que ce dépassement lui-même doit prendre la forme d’une « légalité qui ôterait à la loi sa forme légale » (p. 39). C’est ainsi que le mouvement dialectique de la scission et de la réconciliation, propre à la philosophie spéculative, trouve dans la lecture hégélienne du destin des enfants d’Israël « l’expression d’une véritable expérience exemplaire » pour la pensée (p. 91).

Par sa démarche singulière, Hegel et le signe d’Abraham a le mérite de croiser certains thèmes rarement abordés par le commentaire hégélien : l’exégèse biblique, la question de la langue, la centralité de l’expérience dans l’œuvre hégélienne, le rôle des figures de pensée ou des personnages conceptuels dans l’élaboration de la philosophie spéculative. La richesse de ces thèmes aurait cependant mérité une conclusion qui permette d’en ressaisir l’unité et la cohérence en fin de parcours. Le lecteur pourra en effet ne pas être toujours convaincu du soubassement théologique de certains développements, en particulier dans les passages consacrés à la Phénoménologie de l’esprit, où quelques rapprochements pourront lui paraître légèrement forcés.

Jean-Baptiste VUILLEROD (Université Paris-Nanterre)

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Pour citer cet article : Jean-Baptiste VUILLEROD, « Eleonora CARAMELLI, Hegel et le signe d’Abraham. La confrontation avec la figure d’Israël (1798-1807), Paris, L’Harmattan, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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