Auteur : Jean-Luc Marion

MEHL, Édouard, « Révolution copernicienne et métaphysique de la grandeur : Copernic, Descartes, Pascal », Les Études philosophiques, 182, 2018/2, p. 251-266.

Comme désormais souvent, l’A. sort de son domaine de prédilection, où il s’est acquis une autorité incontestée, les relations de D. avec la pensée allemande contemporaine, et aborde la question plus vaste et spéculative de l’image du monde dans la philosophie classique. À l’encontre d’une première réaction de H. Gouhier à la parution de la traduction de l’ouvrage de A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini (Baltimore, 1957, trad. fr. Paris, 1962), il conteste qu’ainsi disparaisse toute cosmologie, donc toute preuve de l’existence de Dieu par une preuve cosmologique ; car, en termes kantiens, cette absorption du monde dans l’infini ne condamne que la preuve physico-théologique, mais pas la possibilité d’une preuve cosmologique (par considération de l’existence en général d’un étant mondain). Reprenant la discussion par D. des objections que lui adressait, par l’intermédiaire de Chanut, la reine Christine, il montre que D. maintient une telle preuve même dans l’hypothèse d’un monde infini – la vraie question restant de définir si un monde infini peut se concevoir dans le champ proprement physique, donc dans une optique réaliste, ou non. C’est là que divergent D. et Pascal, dans l’interprétation de la Terre instar puncti et, avec elle, de tout point dans l’univers infini. Sans passer de l’interprétation réaliste par D. de l’infinité (ou de l’indéfinité) de l’univers à son interprétation logique (comme chez Leibniz), Pascal en fait la description et l’expérience par l’imagination, d’où « l’effroi ». Cette étude, solide et sobre, complique les oppositions trop simples et aussi bien éclaire la question de la cosmologie métaphysique.

Jean-Luc MARION, de l’Académie française (Sorbonne Université/Université de Chicago)

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Pour citer cet article : Jean-Luc MARION, « Édouard Mehl, « Révolution copernicienne et métaphysique de la grandeur : Copernic, Descartes, Pascal », Les Études philosophiques, 182, 2018/2, p. 251-266 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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STARZYŃSKI, Wojciech, éd., « Descartes et la phénoménologie en Pologne et en Europe centrale », numéro thématique, Les Études philosophiques, 2017/2, n° 172, 156 p.

En plus d’un article d’Emmanuel Housset, « L’intuition catégoriale de la relation : le renversement husserlien » (p. 289-306), ce volume contient : Wojciech Starzyński, « Présentation » (p. 163-165) ; Witold Płotka, « Le motif cartésien dans la phénoménologie polonaise (1895-2015) : Transformations, polémiques, perspectives » (p. 167-196) ; Wojciech Starzyński, « La perception et l’idée : une double direction du cartésianisme de Twardowski » (p. 197-204) ; Karol Tarnowski, « L’Existence et la problématique ontologico-formelle de la substance chez Descartes » (p. 205-230) ; Andrzej Gniaszdowski, « Liberté, égalité, vérité. Les antinomies du cartésianisme dans la pensée de Leszek Kołakowski » (p. 231-265) ; Karel Novotńy, « Donation et essence de l’apparaître. Le concept de phénoménalité chez Jan Patočka et Michel Henry » (p. 276-288).

Sauf les deux dernières, qui abordent des questions très actuelles de phénoménologie non polonaise, toutes les études, très documentées et très instructives, ne concernent pas directement les études cartésiennes. Comme prévient la « Présentation » de W. Starzyński, elles ne discutent que de loin les textes de D. (peu cités, et souvent dans la traduction française d’AT VIII et IX) et ne se réfèrent pratiquement jamais aux travaux récents. En revanche, tout leur intérêt, en fait très grand, tient à la reconstitution de deux histoires intellectuelles. D’une part le « motif » cartésien de la phénoménologie husserlienne, en majeure partie abordé à partir de la thèse de C. Twardowski (Idee und Perception. Eine erkenntnistheoretische Untersuchung aus Descartes, 1892), puis du débat entre Husserl et Ingarden, sur le tournant idéaliste supposé de 1913 et la question du caractère transcendantal de la « philosophie phénoménologique » (en particulier le texte de K. Tarnowski). D’autre part, il s’agit de répertorier les rôles polémiques et dissimulés attribués au « cartésianisme » (souvent vu de loin, et simplifié selon les codes alors en vigueur) dans la critique ou la réélaboration hérétique du marxisme, lorsqu’il contraignait la vie intellectuelle de la Pologne de l’après-guerre. Les exemples de L. Kołakowski, de K. Pomian ou de J. Tischner sont ici paradigmatiques, sans qu’il faille prendre trop à cœur les interprétations parfois simplistes de D., Spinoza ou Leibniz. Car l’essentiel était ailleurs : que ces philosophes, alors disqualifiés, aient pu tenir le rôle de penseurs de la liberté.

Jean-Luc MARION

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Pour citer cet article : Jean-Luc MARION, « STARZYŃSKI, Wojciech, éd., « Descartes et la phénoménologie en Pologne et en Europe centrale », numéro thématique, Les Études philosophiques, 2017/2, n° 172, 156 p. » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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