Auteur : Jean-Michel Buée

Gwendoline JARCZYK, Différence et unité. La partition du concept dans la logique de Hegel, Paris, Kimé, 2018, 163 p.

On ne peut qu’être frappé, à lire G. Jarczyk, par une écriture qui, tout en se tenant au plus près de la lettre du texte, ne cesse pourtant d’en briser la linéarité en rapprochant des passages issus de « lieux » distincts de la Science de la logique. Manière en quelque sorte de « vérifier » le propos hégélien : la différence est constitutive de la logique en son unité même ; ce qui interdit de voir en l’affirmation d’une telle unité un dire de simple répétition, ou encore le résultat d’un acte extérieur de séparer qui se contenterait d’éloigner de l’identité ce qui en est différent. À cet égard, comme l’indique le début de la doctrine de l’essence, en tant que rapport à soi de la négativité, l’identité est d’emblée différence, ou, ce qui revient au même, c’est dans la contradiction, ou dans le négatif, que réside pour Hegel le principe de tout automouvement. Aussi, loin de séparer entendement et raison, celui-ci célèbre-t-il au contraire la force infinie de l’entendement séparateur, en soulignant que la raison dialectique n’est que la face négative de la positivité du terme premier, le point simple du rapport négatif à soi, ou encore le rapport du différent comme tel à son différent, par lequel la contradiction se résout dans l’unité de l’immédiat devenu, où s’achève le cours de la méthode absolue. Écriture ponctuelle et cyclique à la fois d’un système de la totalité, qui n’est ni progrès à l’infini, ni totalité-somme, mais totalité-mouvement ou procès de négation médiatisante qui, en se déployant à la manière d’un cercle ou d’un cycle, va s’amplifiant et se complexifiant en un cercle de cercles. On comprend ainsi que dans le passage de la substance au concept auquel conduit le périple de la logique objective, l’unité ne se donne à connaître que comme une unité marquée de duellité : partition du concept qui, à travers le jugement, puis le syllogisme, perd son caractère formel, pour s’accomplir, moyennant les dialectiques de l’objectivité, comme l’Idée, où sujet et objet ne culminent en leur unité et n’affirment leur inséparabilité qu’en demeurant en même temps différents. G. Jarczyk peut alors, dans un dernier chapitre, mettre l’accent sur l’idée que le concept, entendu comme ce qu’il y a d’intelligible dans les choses, n’est tel que parce qu’en son universalité même, il est toujours concept déterminé, capable de se façonner en engendrant à partir de soi l’objectivité qui s’est abîmée en lui. En ce sens, « il n’est d’unité que de différents […] à la fois identiques et différents » (p. 157) ; en sorte que toute tentative d’assimiler la logique hégélienne à « quelque entreprise de réduction de la différence au profit d’une unité une serait finalement convaincue d’impuissance par la force même d’un texte » (p. 158) dont ce livre s’attache à restituer les harmoniques sans cesse renouvelées, tel un musicien soucieux de conférer sa vie singulière à la partition qu’il interprète.

Jean-Michel BUÉE (Lyon)

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Pour citer cet article : Jean-Michel BUÉE, « Gwendoline JARCZYK, Différence et unité. La partition du concept dans la logique de Hegel, Paris, Kimé, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Norbert WASZEK (dir.), G. W. F. Hegel und Hermann Cohen. Wege zur Versöhnung. Festschrift für Myriam Bienenstock, Freiburg-München, Alber, 2018, 270 p.

Il est à peu près inévitable qu’un volume d’hommages tire son unité des travaux de celui ou celle qu’il entend honorer. C’est le cas ici, où les articles se répartissent en deux catégories correspondant aux deux grands axes qui ont guidé les recherches de M. Bienenstock : la philosophie de Hegel d’une part, la pensée juive moderne, et en particulier celle d’H. Cohen de l’autre. Les textes consacrés à Hegel traitent de thèmes variés : les débuts de l’histoire universelle (B. Bourgeois), les rapports éthicité/moralité (Ch. Bouton), le rapport à Aristote et le rôle de la finalité (C. Melica), la source du désaccord entre Hegel et Schelling (W. Schmied-Kowarzik), la dimension fondamentalement religieuse de la philosophie hégélienne, que L. Siep met en évidence en se référant à la célèbre étude d’E. Fackenheim sur ce point, la postérité de l’esprit objectif à travers les lectures qu’en proposent des disciples de Herbart comme Th. Weitz et M. Lazarus (J.-F. Goubet). Ces analyses montrent toutes à quel point les travaux d’édition et d’interprétation de M. Bienenstock ont contribué à enrichir et à renouveler les perspectives de la recherche hégélienne. Il en va de même dans le cas de Hölderlin, chez lequel G. Kurz montre l’importance du thème du besoin, nourri d’emprunts à Schiller ; ou dans celui de Heine, dont N. Waszek souligne, en examinant sa lecture de Lessing et de Mendelssohn, que sa pensée s’inscrit dans la continuité de l’héritage de l’Aufklärung. Trois articles (P. F. Fiorato, H. Holzhey, D. Hollander) sont consacrés à Hermann Cohen – sa lecture de la philosophie de l’histoire de Kant, sa réinterprétation des objets traditionnels de la métaphysique pré-kantienne que sont l’âme et Dieu, la cohérence d’une attitude qui, tout en critiquant la politisation du judaïsme chez Spinoza, en propose cependant une interprétation « politique » qui y discerne une religion universaliste de la raison. Les deux derniers textes sont consacrés au philosophe israélien Shmuel Hugo Bergmann (1883-1975) (D. Bourel) et aux transformations qu’a connues le thème de la Terre promise, au long de l’histoire du christianisme et du judaïsme (G. G. Stroumsa). Reste à souhaiter que ces contributions favorisent la possibilité de la « réconciliation » entre la pensée de Hegel et celle de Cohen, dont N. Waszek affirme, dans son introduction, qu’elle constitue le « fil directeur » des recherches de M. Bienenstock.

Jean-Michel BUÉE (Lyon)

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Pour citer cet article : Jean-Michel BUÉE, « Norbert WASZEK (dir.), G. W. F. Hegel und Hermann Cohen. Wege zur Versöhnung. Festschrift für Myriam Bienenstock, Freiburg-München, Alber, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Daniel ALTHOF, System und Systemkritik. Hegels Metaphysik absoluter Negativität und Jacobis Sprung (Hegel-Jahrbuch, Sonderband 11), Berlin-Boston, Walter de Gruyter, 334 p.

Hegel – du moins le Hegel de la maturité – reconnaît, tant dans sa Recension du tome III des Œuvres de Jacobi que dans la Science de la logique, la portée spéculative des objections formulées dans les Lettres sur Spinoza. Mais cette reconnaissance n’est-elle pas aussi une façon d’annihiler la critique jacobienne qui, en liant celle-ci à la partialité et à l’insuffisance de la compréhension de la systématicité philosophique proposée par Spinoza, lui interdit de se présenter comme une critique de toute philosophie rationnelle ? Il est clair en tout cas, comme l’établissent les analyses du début du livre, qu’en se proposant de concevoir le vrai « non comme substance, mais tout autant comme sujet », et en pensant le concept comme le pur rapport à soi ou la pure médiation avec soi qu’est la négativité absolue, Hegel développe une conception du système qui entend faire droit à tout ce dont Jacobi dénonce l’absence chez Spinoza : la réalité effective du fini au sein duquel l’infini se montre, se réalise et se sait, ou encore la liberté de l’individu que la structure logique du procès d’autodétermination qu’est le concept rend concevable. Toutefois, si la pensée hégélienne affirme qu’elle dépasse le substantialisme spinoziste sans prêter le flanc aux objections de Jacobi, cette affirmation ne repose-t-elle pas sur une cécité à l’égard du véritable point de vue de la « non-philosophie » de Jacobi ?

D. Althof, pour qui le débat Hegel/Jacobi ne saurait se réduire à la forme que lui donnent les textes hégéliens, s’attache à montrer dans les derniers chapitres de son ouvrage que les certitudes immédiates invoquées par Jacobi ont un tout autre statut que celui que leur assigne le Vorbegriff de l’Encyclopédie : non seulement le « saut périlleux » qui permet de se libérer du cadre de la philosophie rationnelle n’existe que sur un mode performatif, comme un acte indissociable de la personne singulière qui l’accomplit, mais l’affirmation de la liberté, loin de renvoyer au savoir immédiat d’ordre théorique qu’évoque Hegel, est à entendre comme une certitude « pratico-existentielle », issue de l’expérience vivante et vécue de la singularité de l’individu agissant. D. Althof en conclut que la philosophie de l’esprit de l’Encyclopédie conçoit certes la liberté du sujet fini, mais uniquement sur le mode de l’explicitation des structures logiques qui en constituent l’effectivité, en s’interdisant ainsi d’appréhender ce qui, comme l’a montré B. Sandkaulen (Daß, was oder wer ? Jacobi im Diskurs über Personen), est constitutif de l’identité concrète de l’individu aux yeux de Jacobi : l’identité d’un nom propre ou d’un qui – une Wer-Identität, opposée à l’identité d’un que ou à une Was-Identität.

En ce sens, la question et la démarche de Jacobi conserveraient leur légitimité à l’égard de la forme achevée de la systématicité philosophique qu’est la forme hégélienne, dont D. Althof rappelle d’ailleurs qu’en procédant d’une « décision au penser », elle reconnaît implicitement son ancrage dans la singularité individuelle concrète dont elle échoue pourtant à rendre compte. Reste que l’on peut se demander si cette opposition entre singularité et universalité, ou entre structures logiques et expérience vivante et vécue, tout comme la reprise, dans la conclusion, du dilemme de la Lettre à Fichte – ou Dieu, ou le néant – ne laissent pas de côté un aspect sur lequel la Préface de la Phénoménologie avait mis l’accent : opter pour la singularité contre l’universalité du concept, n’est ce pas aussi « fouler aux pieds la racine de l’humanité », comme le dit l’expression hégélienne, c’est-à-dire préférer la voie de l’arbitraire et de la violence à celle de la communication réglée et de l’organisation raisonnable de la vie en commun ?

Jean-Michel BUÉE (Lyon)

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Pour citer cet article : Jean-Michel BUÉE, « Daniel ALTHOF, System und Systemkritik. Hegels Metaphysik absoluter Negativität und Jacobis Sprung (Hegel-Jahrbuch, Sonderband 11), Berlin-Boston, Walter de Gruyter, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Claudia BICKMANN (†), Florian BOHDE, Lars HECKENROTH & Dominik HIOB (Hrsg.), Hegels Philosophie des Geistes zwischen endlichem und absolutem Denken, Nordhausen, Traugott Bautz, 2016, 149 p.

L’ouvrage propose diverses voies d’approche vers le concept hégélien de l’esprit : une lecture globale qui, à partir d’une interprétation du sens de l’Idée absolue dans la logique, cherche, en rapprochant la conception hégélienne de l’Idéal de la raison de Kant, à mettre en évidence la présence chez Hegel d’un ordre téléologique, présenté comme une sorte de réalisation du Souverain bien kantien (C. Bickmann) ; une étude précise sur le rapport d’identité et de différence entre la vie et l’esprit dans la Phénoménologie, lue comme un parcours téléologique orienté vers le savoir de soi de l’esprit (G. Basileo) ; deux articles qui questionnent le commencement de la logique, en s’interrogeant d’un côté sur le statut du présupposé qu’est l’identité de la pensée et de l’être (R. Ōhashi), de l’autre sur le rôle de la « décision » au début et à la fin du procès logique (D. Hiob) ; une analyse détaillée du mouvement qui conduit de la substance au concept (L. Heckenroth) ; deux textes sur le déploiement de l’esprit dans l’Encyclopédie : d’une part une étude sur l’anthropologie, qui fait ressortir le rôle de l’anticipation dans la problématique hégélienne (F. Bohde), d’autre part, une analyse de l’éthicité qui montre que le fondement doit en être cherché dans la liberté du concept, telle que l’expose la Science de la logique (C. Krijnen). L’ensemble s’achève sur une contribution de K.E. Kaehler qui voit dans l’ambivalence hégélienne du fini (à la fois moment de l’infini et contingence dont l’élévation à l’esprit absolu implique l’abandon) l’origine des philosophies post-métaphysiques de la modernité présentées comme différentes manières de penser la finitude radicale et le décentrement de la subjectivité qui en demeure le principe.

Jean-Michel BUÉE (Lyon)

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Pour citer cet article : Daniel, « Claudia BICKMANN (†), Florian BOHDE, Lars HECKENROTH & Dominik HIOB (Hrsg.), Hegels Philosophie des Geistes zwischen endlichem und absolutem Denken, Nordhausen, Traugott Bautz, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Revue germanique internationale n°24, novembre 2016, « La Phénoménologie de l’esprit », Paris, CNRS Éditions, 2016, 192 p.

Si, comme l’explique en introduction Danielle Cohen-Levinas, penser la Phénoménologie (PhG) aujourd’hui revient à en réévaluer la portée dans un contexte marqué, à divers titres, par le refus du savoir absolu, il convient d’abord d’en relire de façon originale différentes figures : plaisir et nécessité (J. Lèbre, qui en souligne l’importance dans le tout de l’ouvrage en présentant le Faust hégélien comme l’expression du drame de l’individu moderne) ; l’individualité et la chose même, où P. Cerruti montre comment l’intérêt pris par l’individu à son œuvre propre en vient à la conscience de l’intégration nécessaire de l’être pour les autres ; le combat foi/Aufklärung dont R. Legros affirme, de façon pour le moins discutable, qu’il débouche sur une errance due à la perte de toute transcendance. Mais il convient aussi de revenir sur des comparaisons « incontournables » : avec Schelling (Ph. Grosos, qui souligne la proximité structurale entre la PhG et le système de l’idéalisme transcendantal tout en insistant sur la différence que constitue la prise en compte hégélienne de l’historicité de l’esprit) ; avec Fichte (A. Schnell qui, à partir d’une comparaison entre les différentes façons dont le savoir se fonde lui-même chez Hegel, Fichte et Schelling, met en rapport la dialectique hégélienne avec les trois moments de la doctrine fichtéenne de l’image dans la WL de 1804) ; avec Heidegger (F. Dastur, qui, au-delà des divergences entre les deux penseurs, note un certain accord sur trois thèmes, l’être et le néant, l’identité pensée/être, le rapport philosophie/histoire). Il convient enfin d’emprunter des chemins jusqu’ici assez peu frayés : articulation entre le parcours hégélien et la théorie lacanienne de l’inconscient et du désir (Y.-J. Harder) ; résurgence du scepticisme, en particulier chez Lévinas, au-delà de l’analyse qu’en propose la PhG (J. Colette) ; réexamen de la certitude sensible à partir de sa critique par H. Maldiney, dont les objections oublient les analyses de l’Encyclopédie sur l’expérience originaire du sentir (O. Tinland) ; retour exhaustif sur la question de la place de la PhG dans le système (J.-F. Kervégan, qui montre que l’œuvre de 1807, dont la systématicité est incontestable, conserve une « valeur fondatrice » pour le Hegel de la maturité, même si ce point est malaisé à concilier avec la place réduite de la PhG dans l’Encyclopédie). On mentionnera enfin un épilogue dans lequel J.-P. Lefebvre revient sur les raisons de retraduire en français le texte de 1807.

Jean-Michel BUÉE (Lyon)

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Pour citer cet article : Jean-Michel BUÉE, « Revue germanique internationale n°24, novembre 2016, « La Phénoménologie de l’esprit », Paris, CNRS Éditions, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Du même auteur :

  • Jean-Michel BUÉE, « Hegel et la monadologie leibnizienne. une tentative de restauration post-kantienne de l’ontologie ? », Archives de Philosophie, 2013, 76-2, 319-333
  • Jean-Michel BUÉE, « La Phénoménologie de l’Esprit aujourd’hui », Archives de Philosophie, 2007, 70-3, 455-470