Auteur : Joëlle Ducos

 

Aurora Panzica, De la Lune à la Terre. Les débats sur le premier livre des Météorologiques d’Aristote au Moyen Âge latin (la tradition parisienne, XIIIe-XVe siècles), Turnhout, Brepols, 2025, « Studia artistarum » n° 53, XXXVIII-821 pages.

La réception des Météorologiques d’Aristote au Moyen Âge demeure un vaste champ de recherche, où les publications sont rares alors même que la scolastique s’est intéressée autant à ce traité qu’à d’autres. Le premier livre notamment apparaît comme une sorte de propédeutique au système cosmologique du philosophe grec, en raison d’un récapitulatif que ce dernier fait avant l’étude spécifique des phénomènes qu’il appelle meteora. Le livre d’Aurora Panzica souhaite justement combler cette lacune à propos de la scolastique parisienne en partant de Nicole Oresme. En effet, depuis plusieurs années, cette chercheuse s’est intéressée à lui et à ses œuvres, et notamment à ses Questions sur les Météorologiques dont la tradition manuscrite est particulièrement complexe. Elle a pu ainsi montrer l’existence de deux rédactions faites par Nicole Oresme et les éditer successivement (Questions sur les Météorologiques, ultima versio, parue chez Brill en 2021 ; et prima versio, parue en 2025 également chez Brill). Il faut aussi rappeler la remarquable mise au point effectuée avec Daniel A. Di Liscia sur les œuvres de l’évêque de Lisieux, leur chronologie et leur attribution, parue en 2022 dans la revue Traditio.

Aussi n’est-il pas étonnant qu’A. Panzica se soit aussi intéressée au contenu même de ces questions ainsi qu’à celles de nombreux commentateurs, présentés dans l’annexe (p. 683 à 727). Le livre qui en est issu est imposant par son volume et son titre : il se présente selon l’aveu même de l’autrice comme un long voyage de la Lune à la Terre, selon la structure héritée des Météorologiques d’Aristote, en s’attardant sur les divers points de vue de commentateurs médiévaux, notamment les quatre auteurs de l’université de Paris au xive siècle souvent associés dans la tradition manuscrite, Jean Buridan, Nicole Oresme, Albert de Saxe et Thémon Juif, mais aussi d’autres, antérieurs comme Albert le Grand, Alfred de Sareshel, Thomas d’Aquin, Raoul le Breton, ou postérieurs comme Blaise de Parme, Georges de Bruxelles, Henri Totting de Oyta, Martinus Härmel ou Pierre d’Ailly. Le livre dépasse ainsi la monographie autour de l’auteur de prédilection d’A. Panzica pour devenir un panorama des intérêts, concepts et discussions, dans la sphère parisienne et au-delà. Il démontre la diversité, la richesse, mais aussi parfois la complexité des réflexions médiévales autour du système cosmologique aristotélicien et des questions plus strictement météorologiques que sont les équilibres élémentaires, le cycle de l’eau, la naissance et la formation des phénomènes météorologiques comme la pluie, la rosée ou la neige. Le choix parisien qui est indiqué dans le titre est justifié par l’importance des commentaires et des questions à Paris, par rapport à ceux qui ont été rédigés en Angleterre et s’éteignent vers le troisième quart du xiiie siècle, ou ceux d’Italie, moins importants en dehors de Blaise de Parme et de Matthieu de Gubbio. Ces derniers d’ailleurs, comme le montre A. Panzica, s’appuient très largement sur la tradition parisienne d’Albert le Grand ou de Jean Buridan. Ce choix initial n’empêche cependant pas des excursus hors de la sphère parisienne, notamment vers l’Europe centrale.

Le livre suit, comme les quaestiones médiévales, l’ordre du texte d’Aristote, en commençant par les principes généraux qui relèvent de l’épistémologie médiévale : ce sont la définition de la météorologie et l’interrogation sur son utilité, la structure de l’univers et notamment la relation entre le ciel et la terre, autour des notions complexes de contiguïté et de continuité, la chaleur céleste liée au mouvement ou à la production de la lumière. Puis viennent les rapports entre les éléments et la dimension des astres et de la Terre. Après le cosmos et l’univers, on descend sur Terre, avec les phénomènes atmosphériques et une analyse rarement faite sur les explications médiévales autour des comètes et des météores ignés ainsi que des hydrométéores que sont la rosée, la pluie, la grêle, la neige. Le livre se termine sur les fleuves et les transformations périodiques de la Terre, achevant ainsi ce parcours dans la pensée grecque et médiévale. Les commentaires cités sont pour leur majeure partie non édités et A. Panzica démontre ainsi une vaste culture médiévale qui repose sur des compétences philologiques impressionnantes, mises en évidence par d’autres travaux.

Chaque chapitre permet en effet de voir les développements des différents auteurs et la manière dont la scolastique médiévale s’empare d’un texte antique, non pour le répéter mais pour en tirer matière à réflexion : il s’agit, pour ce traité, de comprendre les relations entre les éléments de l’univers et les structures profondes qui permettent d’expliquer les phénomènes apparemment aléatoires et fugitifs que sont les météores. L’un des premiers apports est la confirmation du rôle fondamental de la translatio nova à la fin du xiiie siècle ainsi que du commentaire d’Alexandre d’Aphrodise, faisant disparaître pratiquement la vetus des commentaires, sauf par la référence à Albert le Grand qui, dans les Libri Meteororum, a complété, discuté et ajouté beaucoup à cette première traduction, et qui a été la référence absolue dans la première réception du traité aristotélicien : on le voit notamment pour la grêle où la différence d’interprétation s’explique aussi par la confrontation entre la vetus et la nova (p. 580-587). C’est aussi à propos de la formation des fleuves que la confrontation des deux traductions latines, mais aussi d’Aristote et de Sénèque, donne lieu à des discussions où l’apport buridanien apparaît comme central à partir du xive siècle (p. 595-606) et devient la base de la réflexion sur les couches terrestres (p. 615-618).

Le deuxième apport est l’importance de Pierre d’Auvergne dans la diffusion universitaire de la nova, plus importante que l’expositio incomplète de Thomas d’Aquin. Le troisième apport est la place des quatre auteurs parisiens du xive siècle, Jean Buridan, Nicole Oresme, Thémon Juif et Albert de Saxe, dans la réception aristotélicienne et la réflexion météorologique. Le quatrième apport est la diffusion géographique respective des recueils de Questions de ces quatre auteurs : celles de Thémon Juif ont largement circulé en Italie et ont été imprimées, ce qui marque leur importance au-delà du Moyen Âge. Les maîtres parisiens ont cependant été particulièrement diffusés en Europe centrale et orientale, et les Questions de Jean Buridan et de Nicole Oresme – dans la dernière version – ont été des sources d’inspiration fondamentales au xive et au xve siècle, cependant que les commentaires de Thémon Juif et d’Albert de Saxe avaient une influence réelle, mais moins ostensible.

Il serait trop long de s’attarder sur chaque chapitre pour en montrer l’apport et l’intérêt : l’abondance des notes où figurent de larges extraits des commentateurs, la clarté de l’exposé des développements, parfois beaucoup moins évidents dans le texte latin, permettent de suivre chronologiquement l’évolution des réflexions, et les écarts parfois dus aux divergences entre les versions : citons par exemple la question de la contiguïté ou de la continuité entre les sphères qui n’est absolument pas abordée dans la vetus où n’est évoquée que la continuité entre les éléments, et c’est Albert le Grand qui contribue à lancer ce débat sur la signification de continuus ou de contiguus. En revanche, la nova contribue à nourrir les débats à ce sujet et particulièrement dans les questions de Nicole Oresme, ce qui se justifie par la prégnance de l’affirmation sur l’absence de vide, comme l’avait montré Edward Grant. Dans un autre chapitre sur la lumière, Aurora Panzica montre de quelle manière cette dernière devient un élément clé dans la production de la chaleur, alors qu’Aristote considérait que le mouvement en était l’origine. Relevant que la réflexion sur la lumière se développe grâce au De aspectibus d’Alhazen et à un autre ouvrage d’origine arabe, traduit par Gérard de Crémone et intitulé soit Liber de crepusculis, soit De nubium ascensione, A. Panzica souligne qu’au xiiie siècle les commentaires insistent sur la lumière comme productrice de chaleur, alors que les maîtres du xive siècle et notamment Nicole Oresme s’intéressent à la nature de la lumière en distinguant entre lux, lumen et splendor. Enfin Aurora Panzica décrit la façon dont Nicole Oresme intègre l’optique aux théories astronomiques dans ses Questions, en s’intéressant particulièrement aux modalités de diffusion de la lumière. La lumière et l’influence des astres apparaissent comme des points centraux de la cosmologie de Nicole Oresme avec des solutions originales.

Quant au principe d’explication des phénomènes dans la météorologie aristotélicienne, la double exhalaison tellurique, les chapitres décrivent par quels procédés les commentateurs s’interrogent sur cette matière, corps mixtes avec une forme substantielle distincte ou partageant leur nature avec les corps dont elles s’élèvent. L’antipéristase, qui explique la grêle en été, donne lieu aussi à des discussions. Enfin, ce qui frappe dans chaque chapitre est la manière dont les commentateurs intègrent des aspects non aristotéliciens – parfois fondamentaux, comme la conception céleste de la voie lactée opposée à sa définition météorologique, parfois complémentaires et relevant de sources bien connues comme les signes du temps d’Aratos et de Virgile –, ou des sources plus récentes, comme les textes arabo-latins sur les comètes. Le livre se termine sur le changement terrestre dans le cadre de la Grande Année avec la confrontation entre le texte d’Aristote, les théories arabes qui l’associent au cycle de précession des équinoxes et le modèle mécanique que développe Nicole Oresme : selon ce dernier, des parties de terre érodées vont au fond de la mer ou émergent par accumulation. L’opposition faite par A. Panzica entre climatologie solaire, climatologie astrale et climatologie mécanique permet de structurer l’évolution de la pensée médiévale en montrant comment plusieurs niveaux de réflexion s’associent, et s’accompagnent de théories complexes sur centre du monde et centre de gravité.

Ce livre est donc une somme imposante et impressionnante, qui permet l’accès à des textes peu lus et rend compte de la vitalité et de l’originalité de la pensée météorologique au Moyen Âge. C’est aussi un modèle de démonstration de ce qu’est la pensée médiévale à partir d’une autorité : loin d’une répétition dans une compilation respectueuse, elle sert de point d’origine pour toutes sortes d’hypothèses et de débats fondamentaux. Enfin, ce qui est frappant, c’est combien ce traité, souvent marginalisé dans l’histoire de la philosophie, était pour le Moyen Âge une véritable introduction à la réflexion sur l’univers et à la construction de systèmes cosmologiques. Pierre Duhem autrefois avait donné un aperçu de cette richesse, et des anthologies allemandes du début du xxe siècle avaient aussi permis quelques accès aux textes. Le livre actuel, débarrassé de tout positivisme, rend compte de la diversité des théories météorologiques et de leur évolution, en donnant de larges citations des commentaires et en les situant historiquement et conceptuellement : il en résulte un véritable guide de lecture pour les commentaires et l’évolution historique et doctrinale de cette pensée. C’est désormais le fondement indispensable pour des travaux ultérieurs et des éditions qui pourront mettre en évidence la richesse de la pensée météorologique dans l’Europe médiévale.

Joëlle Ducos

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Pour citer cette recension :Aurora Panzica, De la Lune à la Terre. Les débats sur le premier livre des Météorologiques d’Aristote au Moyen Âge latin (la tradition parisienne, XIIIe-XVe siècles), Turnhout, Brepols, 2025, « Studia artistarum » n° 53, XXXVIII-821 pages, in Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 219-255.

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