Auteur : Julie Henry

Vincent LEGEAY : « Être apte » chez Spinoza. Histoire et significations, Paris, Classiques Garnier, collection Les Anciens et les Modernes – Études de Philosophie, 16, 414 p.

L’Auteur nous propose dans cet ouvrage un parcours historique, interprétatif et pratique de ce qu’est « être apte » selon Spinoza, en tentant de « comprendre l’adjectif [non substantivé] aptus dans sa grammaire propre » (p. 57). Nous assistons ainsi à la construction d’un concept dont la compréhension se trouve ajustée au fil des problèmes, enjeux et hypothèses interprétatives soulevés. S’appuyant sur une excellente connaissance de la littérature secondaire, qu’il réinscrit elle aussi dans une histoire d’ailleurs, l’A. se propose d’établir la genèse de l’assimilation de l’aptitude à la potentia, d’en mesurer les effets interprétatifs à long terme et de construire une autre voie de compréhension philosophique et biologique de cette notion, à la manière d’un Stephen J. Gould en paléontologie, de même qu’il permet de comprendre autrement la question de l’adaptation.

L’A. commence ainsi par réinscrire dans son histoire longue l’adjectif aptus, depuis sa conceptualisation latine dans la traduction de l’Isagogè par Boèce, et établit ce faisant les bases de ce qui n’est pas une définition essentielle mais bien plutôt la description coextensive d’une façon d’être en propre. La « tension entre une caractérisation singulière, au plus près, et une nécessité de prendre en compte ce qui paraît extérieur à la chose » (p. 360) traverse – voire, dirions-nous, anime – de part en part la recherche mise en œuvre et les pistes interprétatives proposées mais aussi constamment mises à l’épreuve à la fois des textes (dans une démarche philologique rigoureuse) et des enjeux émergents (dans une démarche philosophique problématisée et pratique).

Ce qui est ainsi intelligemment mis en lumière, c’est donc la manière dont Spinoza décrit et comprend la singularisation des individus par l’usage des circonstances, fussent-elles contrariantes. En ce sens « l’aptitude s’accommode très bien de la contrariété, et même l’utilise » (p. 242) au lieu de simplement l’éviter. C’est là ce que l’A. appelle la dimension alimentaire de l’aptitude, qu’il rapporte plus à un « avantage biologique » (p. 365) – d’où les parallèles avec des notions fondatrices de cette science – qu’à une supériorité anthropologique : « l’aptitude ne vise en aucun cas le maximum ou l’achèvement individuel, bien qu’elle semble y “tendre” mécaniquement » (p. 286). Nous y voyons une bonne occasion de reprendre le débat sur la pertinence d’une « anthropologie spinoziste », ou comment ne pas la figer en une définition essentielle tout en reconnaissant son référencement distinctif : « trait reconnaissable et caractéristique de certains individus très composés » (p. 38), l’aptitude se révèle ainsi selon l’A. « décisive mais non décisoire » (p. 86).

Le fait de se distinguer et de se rendre supérieur (praestantia) est alors expliqué par le travail de la tension entre un individu fini et la contrainte infinie d’une nature qu’il doit pouvoir utiliser (voire renverser) pour accroître son aptitude. C’est donc là le rôle explicatif de l’adjectif aptus, que l’A. qualifie d’ « auxiliaire technique de la notion de “nature” » (p. 138) : elle est comparative et elle est classificatoire. En cela, elle se présente comme « instauration d’un maximum et non comme restauration d’un optimum » (p. 185). Nous apprécions ainsi grandement la manière qu’a l’A. de poser des questions sans concession, de progresser de problèmes en problèmes et de tenter de comprendre en profondeur et en extension ce qui se joue dans la reprise, l’usage et l’appropriation de cette notion trop peu étudiée.

Peut-être regretterons-nous simplement, dans ce riche parcours, que les prolongements en sciences naturelles et en biologie, pourtant plusieurs fois annoncés dans ce livre, n’y aient déjà été esquissés plus avant – nous restons ainsi un peu avec le sentiment d’un suspens qui ne trouve pas son terme. Mais cela ne fait que témoigner du désir de poursuivre cette aventure conceptuelle, l’A. annonçant d’ailleurs en conclusion que la ligne qu’il vient d’esquisser « doit être continuée dans un futur ouvrage ». Nous attendons donc désormais de retrouver la suite de cette histoire scientifique et philosophique d’un même mouvement, dans l’advenue (comme héritage notionnel) et le devenir contemporain des notions biologiques de pression, d’auto-organisation, de complexité et de milieu, en espérant y lire également une version étoffée et thématisée de la démarche méthodologique très stimulante mise en œuvre dans ce premier ouvrage.

Julie HENRY

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Pour citer cet article : Vincent LEGEAY : « Être apte » chez Spinoza. Histoire et significations, Paris, Classiques Garnier, collection Les Anciens et les Modernes – Études de Philosophie, 16, 414 p., in Bulletin de bibliographie spinoziste XLIII, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 181-218.

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Charles RAMOND : Spinoza contemporain. Philosophie, Éthique, Politique, Paris, L’Harmattan, 2016, 496 p.

Cet ouvrage rassemble vingt-deux articles de l’auteur, soit profondément remaniés depuis leur première publication, soit nouvellement écrits, et qui ont été ordonnés de manière à retracer toute une trajectoire intellectuelle et singulièrement spinoziste parcourue depuis 1998 – date de parution du précédent recueil. La visée est annoncée dès l’Avant-propos : le « Spinoza contemporain » sera le Spinoza « qui inspire à distance une entreprise philosophique abordant aujourd’hui des questions inconnues à l’âge classique en essayant d’en maintenir la radicalité » (p. 17). C’est à ce Spinoza que s’intéresse l’A. depuis sa perspective qu’il qualifie lui-même de radicalement « immanentiste-quantitative » (p. 408), exposée dans sa thèse Qualité et quantité dans la philosophie de Spinoza et dont il tire depuis avec constance tous les fils, y compris ceux qui viendraient titiller nos valeurs et croyances les plus affermies.

Dans la première partie de l’ouvrage, l’A. revient sur quelques conceptions « archi-fameuses » du spinozisme (ne pas rire mais comprendre, nature naturante et nature naturée, etc.) et sur le conflit des interprétations auquel elles ont pu donner lieu, dans l’idée de rouvrir et réinterroger ce qui est trop bien connu ou trop bien pensé… L’idée est ainsi de mettre au jour la part de vérité et la part d’ombre des commentaires, mais également du spinozisme lui-même. Cette partie est d’ailleurs l’occasion pour l’A., au détour d’un article sur Deleuze lecteur de Spinoza, de préciser sa propre conception (et pratique) de l’histoire de la philosophie. Face à la « dimension impérative (au sens d’impérieuse) » (p. 145) du style deleuzien, qui viserait avant tout à protéger la doctrine de Spinoza, l’A. se réclame d’une tradition cherchant plutôt « à mettre en évidence les fragilités ou les difficultés des philosophies », estimant plus fécond de « déceler les impasses des systèmes et [d’]en rendre raison » (p. 152).

C’est précisément le projet qui sera mis en œuvre dans les parties suivantes, fût-ce en bousculant au passage quelques certitudes de commentateurs (Spinoza penseur de l’éternité) ou quelques valeurs bien-pensantes communément admises (telles l’égalité des chances et la méritocratie). Ainsi, dans la deuxième partie du recueil, l’A. affirme notamment que « l’aspiration à l’immortalité devrait être considérée comme l’horizon normal de la philosophie de Spinoza » (p. 224), en tant que « prolongation si possible infinie de la vie que nous menons ici et maintenant ». Et ce quand bien même cela pourrait sembler vulgaire aux commentateurs, en ce que « demander une vie plus longue, ce n’est ni original ni raffiné » (p. 227) : l’A. n’y voit qu’un préjugé de philosophes, selon lequel le quantitatif serait toujours plus prosaïque que le qualitatif.

Ce procédé est réitéré dans la troisième partie sur des thématiques issues du Traité théologico-politique. Ainsi par exemple à l’occasion d’une relecture de ce qu’est selon Alexandre Matheron le processus politique (dans lequel l’unification externe, moment politique, n’est que le préalable de l’unification interne, moment rationnel). La thèse de l’A. est que, poussé dans sa logique, A. Matheron devrait en arriver à affirmer inversement « la présence effective de cette rationalité dans la politique elle-même » (p. 246), quand bien même les institutions politiques seraient « des structures tournées d’abord vers la pratique et la régulation des comportements, plutôt que vers la théorie et la rectitude des pensées » (p. 246). Un comportement réglé serait de fait déjà rationnel en ce que l’équilibre qu’il permet de maintenir est l’expression d’une non-contradiction logique.

De même dans la quatrième et dernière partie, portant sur le Traité politique. Insistant sur la « vision purement quantitative de la politique » (p. 405) de Spinoza et rappelant que, pour ce dernier, il n’y a pas de juste et d’injuste (donc de morale) avant la loi (la politique), l’A. en tire comme conséquence que l’on voit s’estomper les valeurs comme repères qui auraient pu susciter une révolte pour raisons morales. La démocratie serait ainsi « un régime ‘sans valeurs’, ouvert à toutes les décisions pourvu qu’elles soient prises par une majorité » (p. 408), tout choquant que cela puisse sembler à nos oreilles et yeux de modernes, comme le reconnaît volontiers l’A.

Enfin, l’A. nous propose en Conclusion un condensé de biographie intellectuelle, revenant sur les principales thématiques ayant fait l’objet de ses critiques (dispositions, reconnaissance, contrats et promesses, sentiment d’injustice, etc.) en montrant à chaque fois en quoi ses positions philosophiques ont toujours « quelque chose de Spinoza » et ont sans cesse tenté « d’être à la pointe extrême du contemporain, tout en découvrant à chaque fois qu’elles regardent en arrière » (p. 427).

Julie HENRY

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Pour citer cet article : Julie HENRY, « Charles RAMOND : Spinoza contemporain. Philosophie, Éthique, Politique, Paris, L’Harmattan, 2016 » in Bulletin de bibliographie spinoziste XXXIX, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 803-833.


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