Auteur : Laura Moaté

AVICENNE (?), Épître sur les prophéties, introd. O. L. Lizzini, trad. J.-B. Brenet, Paris, Vrin, « Translatio », 2018.

Attribuée à Avicenne, l’Épître sur les prophéties attendait encore sa traduction française. C’est grâce à la collaboration d’Olga Lizzini et de Jean-Baptiste Brenet que le manque est désormais comblé, permettant un accès élargi à cette œuvre brève mais d’une densité conceptuelle remarquable. Avicenne, ou le prétendu Avicenne, répondant aux doutes d’un interlocuteur absent, tâche de prouver que la prophétie existe, qu’elle est nécessaire, et que son discours obéit à une cohérence trouvée dans la hiérarchie des degrés de la connaissance. L’ouvrage, publié chez Vrin dans la collection « Translatio », débute par la riche introduction d’Olga Lizzini (environ 80 pages), à laquelle succède la traduction de Jean-Baptiste Brenet, texte arabe en regard (30 pages), qu’il complète d’un appareil de notes considérable (environ 50 pages). Signalons également une bibliographie efficace qui offre au lecteur, après le corpus d’ouvrages primaires, de découvrir la majorité des études portant sur la prophétie en Islam, dans une perspective généraliste, puis l’approche d’Avicenne en particulier, dirigée vers le spécialiste.

L’introduction d’Olga Lizzini s’attache dans un premier temps à ancrer le texte au sein de la tradition par une étude du lexique arabe de la Révélation, qui articule théologie et grammaire comme « sciences islamiques ». En ce qu’elle s’énonce comme la « descente » (tanzīl) d’un monde vers l’autre, par l’intermédiaire de la langue, d’un message pour l’inspiré, la Révélation est un lieu privilégié de la réflexion philosophique. Dès lors, s’offrent deux perspectives. D’abord, sur un plan métaphysique, il s’agit d’articuler topographie cosmique et typologie des facultés de l’âme. Puis, sur le plan de la philosophie du langage, il revient au penseur d’interroger la relation entre vérité et langage imagé, dualité qui, si elle existe, tend à être récusée par la pensée islamique. Ces prémisses posées, Lizzini entre alors dans la théorie avicennienne de la prophétie, dont elle montre à juste titre les multiples dimensions : Avicenne fait appel à la métaphysique, à la psychologie, à la réflexion sociale, à l’esthétique, en vertu d’une double fonction, religieuse et politique, de la prophétie, assurée par trois modes relatifs aux caractéristiques intellectuelles et morales du prophète. La prophétie apparaît donc comme un phénomène total, point nodal de la pensée d’Avicenne, nécessitant pour son explicitation la mise en œuvre d’un grand nombre d’aspects doctrinaux.

Sans entrer ici dans le détail du texte, retenons qu’Avicenne élabore une théorie des degrés de l’intellection, d’une part, et une importante réflexion sur la faculté d’imagination, de l’autre. La prophétie, comme acte de transmission par le langage symbolique de formes intelligibles reçues par l’intellect, articule puissance imaginative et perfection de l’intellect, la première semblant traduire les contenus du second. Cet aspect difficile, exposé de manière concise et précise, permet de rendre compte du double aspect du langage imagé chez Avicenne, qui est à la fois véhicule d’un sens littéral conforme à la vertu et accessible à l’homme du commun, et intermédiaire donnant à voir une vérité qui le transcende. Ainsi se trouvent justifiées les remarques de l’auteur quant à la poétique d’Avicenne, insistant sur les rôles fondamentaux du syllogisme poétique et de la métaphore. On regrettera cependant l’absence de perspective cosmologique, que les notes de J-B. Brenet viennent heureusement pallier.

Le travail de traduction, informé, méticuleux, rend accessible un texte elliptique et parfois obscur, par l’attention qu’il porte au travail de ses prédécesseurs et par les ajouts qui jalonnent le texte. L’absence d’édition critique conduit Jean-Baptiste Brenet à signaler une compréhension parfois « conjecturale » du texte, qui restaure néanmoins la lettre de l’Épître avec, nous semble-t-il, une grande clarté, notamment dans l’interprétation qu’Avicenne propose du verset coranique de la Lumière.

L’appareil de notes complétant cette traduction propose en outre quelques éléments quant à l’authenticité du texte, contestant de manière convaincante la conclusion à laquelle était parvenu Dimitri Gutas (Avicenna and the Aristotelian Tradition) en niant son attribution à Avicenne. Certaines particularités de l’Épître, notamment dans la distribution des facultés, permettent effectivement de douter d’une rédaction de la main d’Avicenne, mais Brenet, par l’attention portée à la doctrine eschatologique avicennienne, propose des arguments forts contre une interprétation qui semblait, avant lui, définitive.

Cet ouvrage se révélera donc précieux à l’étudiant comme au chercheur, en particulier grâce à l’effort exégétique des auteurs. Espérons qu’il ouvre la voie vers une multiplication des traductions françaises d’Avicenne, dont le corpus demeure aujourd’hui encore peu accessible à un public non spécialiste.

Laura MOATÉ

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Pour citer cet article : Laura MOATÉ, « AVICENNE (?), Épître sur les prophéties, introd. O. L. Lizzini, trad. J.-B. Brenet, Paris, Vrin, « Translatio », 2018 », in Bulletin de philosophie médiévale XXI, Archives de Philosophie, tome 83/3, juillet-septembre 2020, p. 175-199.

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