Auteur : Laura Moretti

 

Donald Rutherford éd., Oxford Studies in Early Modern Philosophy. Volume XI, Oxford, Oxford University Press, 2022, 232 p.

Cette série à parution annuelle propose, dans son onzième volume, un nouvel ensemble de sept contributions remarquables en langue anglaise qui couvrent une large sélection de philosophes, et discutent autant de problèmes philosophiques, dans le cadre de la pensée de la première modernité européenne. Chronologiquement disposées, les études questionnent : Descartes sur l’élaboration et l’étendue de sa théorie de la perception sensible (Mattia Mantovani) ; Clauberg sur la notion de cause dans la relation entre l’esprit et le corps et au sein de chaque substance (Nabeel Hamid) ; de même, La Forge, notamment sur la causalité au sein de l’esprit (Sandrine Roux) ; Cavendish face à l’argument d’Henry More sur l’unité mentale comme preuve d’un sujet immatériel (Colin Chamberlain) ; Spinoza sur la condition de la solitude dans la théorie politique et dans la vie (Hasana Sharp) ; Cudworth sur la notion de conscience réfléchissante, issue des manuscrits inédits (Matthew A. Leisinger) ; Astell et Masham sur leurs théories contrastées en matière d’obéissance à l’autorité et d’exercice de la raison, au sein des débats anglicans sur la place des femmes (Kenneth L. Pearce).

Dans le cadre présent, nous nous limiterons à quelques remarques sur les trois premières études, tantôt parce qu’il s’agit de Descartes, tantôt parce que sa réception en France y est abordée ou est en jeu. La sixième présente également des comparaisons fort intéressantes entre Cudworth et lui sur la conscience, dans le socle de la littérature anglo-saxonne. Une mise au point sur les divergences avec la littérature francophone dépasserait toutefois les limites de ce compte rendu.

Selon la première étude, due à M. Mantovani, la théorie d’une institution de nature aurait conduit Descartes à faire dépendre la perception d’un objet, notamment « ses » prétendues qualités sensibles, de l’esprit tel qu’il a été constitué pour les percevoir. Autrement dit, à l’opposé de la théorie aristotélico-scolastique, que l’auteur analyse en détail à partir du commentateur Antonio Rubio, dans la pensée cartésienne, c’est plutôt l’objet qui viendrait s’assimiler au sujet percevant selon la disposition qui lui est naturelle. Il en ressort une « théorie de la perception relative au sujet percevant » (p. 27) qui varie en conséquence, faisant donc de la perception chez l’homme « une affaire spécialement humaine » (p. 22). Or il nous semble qu’il faudrait à l’occasion reconnaître au sentiment de la couleur, pris comme modèle tout au long de l’étude, une portée représentative à part, le distinguant des affections et des appétits, alors que l’auteur accorde à toutes les perceptions le même degré d’institution arbitraire (p. 18-19, 22). On songera par exemple aux réflexions sur la couleur au chapitre xvi des Vraies et fausses idées d’Arnauld, ouvrage également évoqué par l’auteur (p. 27). Nous nous interrogeons par ailleurs sur la séparation établie entre le domaine de la vérité et celui du sensible (p. 23). Toute vérité ôtée des sens, il semblerait que l’auteur adosse à Descartes, sans le problématiser, le divorce entre connaître et sentir qu’on fixera après lui et d’après sa même théorie de la perception sensible. Nous mentionnons enfin que le changement de perspective dans la relation entre sujet et objet, sous-jacent à une orientation phénoménale de la connaissance, trouve déjà ses origines à la Renaissance ; ce qui ne change rien à l’élaboration originale de Descartes mais invite à nuancer la lecture qui verrait en lui seul le précurseur des théories modernes de la sensibilité animale (p. 29).

S’agissant de la deuxième et la troisième étude, nous nous limitons à signaler que, par-delà les analyses menées sur la forme d’occasionnalisme propre à Clauberg ou à La Forge, chacune contribue avec de nouveaux éléments à la question de l’anthropologie cartésienne. Ainsi, les retombées de la solution de Clauberg, dans la Conjunctio notamment, restent à évaluer, non seulement par rapport à Leibniz et Christian Wolff, comme N. Hamid l’évoque (p. 35), mais sur les cartésiens français eux-mêmes, de qui la pensée de Clauberg était connue. Nous remarquerons par ailleurs la résurgence, sous la plume de Clauberg, de la notion de convenientia (convenance) (p. 56-57), que le philosophe nie pouvoir exister entre les pouvoirs de l’esprit et du corps. L’auteur ne s’y attarde pas, mais on usa, voire abusa, de cette notion lorsqu’on chercha à régler, ou à saper, le rapport entre la causalité divine et le monde. De même, la solution de La Forge qui, dans l’esprit, sépare l’intention de l’action et délègue cette dernière à Dieu, appelle à des développements ultérieurs à la suite des réflexions de S. Roux. En effet, comme l’autrice le montre (p. 94), pour expliquer tout mouvement volontaire, il faut considérer à la fois la force qui vient de Dieu seulement et la volonté de l’esprit comme condition nécessaire de l’agir divin. Sommes-nous confrontés au retour d’une théorie de l’intentionnalité au sens éthique, à l’image de celles médiévales ? Ou bien, s’agit-il de l’ultime conséquence du paradoxe sous-jacent à la volonté cartésienne, qui, en tant que mode du cogito, demeure pensée et jamais action ? Nous ne saurions donc recommander plus vivement la lecture du volume.

Laura Moretti (Université Paris I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Donald Rutherford éd., Oxford Studies in Early Modern Philosophy. Volume XI, Oxford, Oxford University Press, 2022, 232 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

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Claire ETCHEGARAY, Philippe HAMOU (dir.), Lire l’Enquête sur l’entendement humain de Hume, Paris, Vrin, « Études et commentaires », 2022, 326 p.

L’ouvrage s’inscrit dans la collection « Études et commentaires » dirigée par Dan Arbib, où il se présente comme le tout premier texte sur un auteur moderne et anglophone. Rassemblant plusieurs contributions d’éminents spécialistes sous la direction de Claire Etchegaray et Philippe Hamou, il se donne pour finalité de lire « par elle-même » (p. 11) l’Enquête sur l’entendement humain du philosophe écossais David Hume, rebaptisée ainsi en 1758 après une première publication dix ans plus tôt sous le titre : Essai philosophique concernant l’entendement humain. « L’exploration patiente du texte » (p. 24) de l’Enquête est menée de manière indépendante à la fois par rapport à la seconde enquête, Enquête sur les principes de la morale, et spécialement par rapport au Traité de la nature humaine. Au sujet de ce dernier, Claire Etchegaray et Philippe Hamou ne cachent pas le rapport, complexe et débattu, avec l’Enquête et présentent dans l’introduction les raisons qui font de celle-ci le texte privilégié de la pensée mûre de Hume concernant l’entendement et ses opérations. Nous pourrons les résumer en trois points : d’abord, ce sont les propos de Hume lui-même qui dans sa correspondance avoue sa préférence pour l’Enquête, le Traité étant relégué à une œuvre de jeunesse (appréciation qu’il donnera de nouveau lors de la dernière édition de ses œuvres), jugée même trop ample ; deuxièmement et en réponse à la prolixité du Traité, Hume livre dans l’Enquête sa pensée au fil de l’ordre, choisissant de la tailler selon un « artifice de construction » (p. 13) où les sections forment un tout cohérent et où chacune est soumise à son tour à une structure précise lui permettant d’être lue à part ; enfin, l’Enquête est la réponse de Hume à ses accusateurs de l’époque, ainsi qu’une partie intégrante de son testament intellectuel, à partir duquel il est possible d’évaluer la portée de sa réception chez Kant, qui « ne lisait Hume qu’à travers l’Enquête » (p. 14), jusqu’aux philosophies des sciences contemporaines, et qui ne cesse encore de nourrir les débats sur l’interprétation (sceptique, naturaliste, réaliste ?) de la pensée humienne. C’est donc pour s’en tenir à ces raisons que l’ensemble des études se présente comme aussi « puissamment ordonné » (p. 13) que l’Enquête et comporte la contribution d’un spécialiste pour l’analyse de chacune des douze sections qui composent l’œuvre de Hume.

1. Michel Malherbe, en commentant la section 1 de l’Enquête à la matière très délicate, « Des différentes espèces de philosophie », remplit les deux attentes du lecteur : l’introduire au sujet du livre, celui d’une science de l’esprit humain, et à sa méthode expérimentale de l’abstraction et de l’analyse, ainsi que lui montrer les enjeux – voire les contradictions – que cette tâche implique. Malherbe, déjà éditeur et traducteur chez Vrin du texte de l’Enquête, débute ainsi sur un Hume moins connu, défenseur de la « bonne » métaphysique et, de manière plus générale, de la philosophie précise et abstruse, qui se distingue par ses raisonnements justes et exacts, et en définitive par l’usage de la raison, de ce que Hume nomme par « opposition » (p. 30) la philosophie facile et évidente. Reste alors en suspens la question de savoir si ces deux philosophies pourront n’en faire qu’une, comme l’esprit humain est un ; même si sur ce point, le commentateur semble se montrer au final moins conciliant que son auteur.

2 et 3. Angélique Thébert procède à une analyse pointue, paragraphe après paragraphe, des sections II et III de l’Enquête, dont le texte « très resserré » (p. 41) vise à poser les fondements de l’empirisme humien, d’abord dans « L’origine sensible des idées. Remonter le fil des idées », ensuite dans « La liaison des idées et la communication des passions. Suivre le fil des idées ». Fondée sur les perceptions, distinguées en impressions et idées, la méthode expérimentale permet d’établir quelques règles universelles, telles que le « principe de dérivation » (p. 52), selon lequel les idées sont les copies, ternes mais jamais obscures, des impressions antérieures et primitives ; le principe selon lequel des idées différentes, quoique semblables, correspondent à des impressions distinctes ; et enfin, le principe d’association des idées, entre elles et avec les impressions (p. 63), qui dans ses déclinaisons (Hume n’exclut pas qu’il puisse en avoir plus que trois) structure tant la vie implicite de l’esprit, comme dans le rêve, que toute activité mentale, jusqu’à acquérir « le statut de règle d’écriture » (p. 70), car si certaines idées suscitent des passions, la manière de les associer s’avère cruciale dans la création littéraire. Nous remarquerons, dans le commentaire des sections II et III, la belle analyse du concept d’impression (p. 44, n. 12) et surtout le rôle principal de l’imagination, identifiée souvent par Hume avec la pensée (p. 47), qui ne cherche qu’à saboter les principes généraux du départ, mais qui est aussi la seule capable de « convertir » (p. 75) une idée en la vivacité d’une impression, préfigurant ainsi les développements ultérieurs sur la croyance. Mais que ce soit clair : la croyance née de la fiction de l’expérience esthétique n’est ni nocive ni (complètement) cachée.

4. Cédric Brun rentre dans le vif de la pensée de Hume par son commentaire de la section IV, qui marque le début de la véritable enquête du philosophe à la recherche de la raison, soit d’une « instance normative de justification de la connaissance » (p. 90), notamment d’une connaissance précise : le (soi-disant) principe de l’uniformité de la nature. En suivant Hume, Brun reconstitue soigneusement la chaîne argumentative qui aboutit à la déflagration finale, au « choc sceptique », qui donne le titre à la section. C’est surtout la notion d’expérience, entendue au sens « d’agrégation mémorielle des perceptions » (p. 97), qui échoue à fonder la relation de cause à effet et par là entraîne la ruine de toute connaissance certaine (des choses de fait). Nous remarquerons que les ruptures sont multiples, sur plusieurs niveaux, et le commentateur ne marque peut-être pas assez la fracture qui s’affiche entre la philosophie abstruse et la philosophie facile, après que la section III a contribué à les rapprocher.

5. Claire Etchegaray, coéditrice du recueil, se charge d’apporter une solution aux doutes sceptiques, en commentant la section V, « Premier traitement, premiers résultats. La coutume et la croyance », parmi les plus engageantes de l’Enquête sur le plan philosophique et aussi « tactique » (p. 115) par rapport à la place et au statut du scepticisme académique humien. La tâche n’est alors pas des moindres, car, rappelons-le, derrière la lettre du texte qui introduit le principe naturel de la coutume (ou de l’habitude) en réponse au problème épistémique des fondements de la connaissance, se dégagent de lourds enjeux interprétatifs. Ainsi, dans son exploration du texte, C. Etchegaray se tient à la position de Hume qu’elle décrit comme « sur une ligne de crête » (p. 119), quant à la valeur à reconnaître à la détermination naturelle des opérations de l’entendement (p. 122). On soulignera la place centrale de la section en dialogue constant avec les sections VII et XII, mais qui calque aussi l’analyse de l’impression (ou sentiment) de la croyance sur « l’anatomie de l’esprit » (p. ١٣٦) des sections II et III, à laquelle s’ajoute la méthode de l’analogie pour expliquer les relations associatives propres de la croyance.

6. Jean-Pierre Cléro relève le défi posé par Hume en ouverture de la section VI, « La probabilité », qui présente son sujet comme inexistant. En effet, le monde n’étant pas incertain per se, la probabilité et le hasard ne peuvent être perçus que comme des « appréciations » (p. 150) de l’esprit quant aux choses du monde. Une fois examinés le (non-)être de la probabilité et ses types, le pari est gagné et J.-P. Cléro évalue l’intérêt de Hume pour la théorie du probable. Il en résulte de belles pages sur sa conception des lois et de la science ; et si les mathématiques ne rendent aucune raison des phénomènes, c’est parce que la probabilité demeure un sentiment, tantôt « fiction » (p. 149) volontaire, là où elle est une opération de calcul à la recherche d’une stabilisation voire d’un ordre dans les phénomènes, tantôt croyance involontaire, comme le montre la façon de lier deux événements dans les probabilités causales (p. 161).

7. Philippe Hamou, coéditeur du recueil, est le commentateur de la section VII « L’idée de pouvoir et de liaison nécessaire » qui, par son investigation de la source de l’idée de cause, vient clore le « long argument » (p. 165) sur la relation de cause à effet entamé dès la section IV. Fait curieux, l’originalité de cette section ne réside pas dans la réponse apportée, à laquelle Hume parvient « très vite » (p. 189) et qui au fond ne constitue pas de surprise, mais dans la recherche même, bien plus longuement méditée. En effet, Hume passe en revue les possibles sources (notamment réflexive) du (prétendu) pouvoir causal des créatures ou d’une éventuelle cause première, que les philosophies contemporaines lui offrent, avant tout chez Locke et Malebranche, mais aussi chez Descartes et les cartésiens, dans un examen corps à corps avec chaque tradition. C’est peut-être la « dette » (p. 175) manifeste de ces pages qui fait que Hume ne refuse pas « qu’il puisse exister une relation causale réelle entre nos volontés et nos actions » (p. 180) ; ce qui plaira particulièrement aux dix-septiémistes tenaces.

8. Éléonore Le Jallé présente, dans son commentaire de la section VIII, l’autre issue de l’argument de la relation causale, que Hume étend à la morale dans le but d’en finir avec la controverse excessivement longue « De la liberté et de la nécessité » des actions humaines, qui ne repose que sur des « disputes verbales » (p. 196), solubles à l’aide de la méthode expérimentale et conciliables, pour ainsi dire, en pratique (p. 203). En vérité, Hume ne quitte pas le terrain des inférences causales et de la nécessité naturelle, qu’il a examiné jusqu’ici ; bien au contraire, il montre comment, dans l’agir humain, la même liaison de cause à effet s’opère entre motivations et actions, au niveau donc d’une nécessité morale. Autrement dit, le principe de l’uniformité de la nature de la section IV correspond ici à celui de « l’uniforme conjonction des motifs et des actions » (p. ٢٠٦) chez les hommes ; ce qui explique tout l’intérêt d’un tel sujet dans la composition de l’Enquête.

9. Claude Gautier se propose de distinguer et par là d’éclaircir les deux branches du problème sous-jacent la section IX au sujet « De la raison des animaux » : la première interroge l’absence d’une définition de la nature, contrairement à son action omniprésente dans le texte ; la deuxième le sens à donner à la comparaison que Hume propose entre humains et non-humains, se servant de ces derniers « comme d’un terrain d’expérimentation » (p. 215) des résultats de la théorie de la connaissance de l’Enquête, après l’essai dans le domaine de la morale. Nous remarquerons les analyses très fines des dernières pages qui soulignent la communion entre l’homme et l’animal dans le sens d’un partage de certains moyens naturels de la connaissance « pratique » (p. 216), tels que les inférences, qui fait qu’on peut parler à juste titre de la raison des animaux, dit autrement dans le vocabulaire de Hume, de leurs habitudes et croyances.

10. Paul Clavier, dans la section X intitulée « Un argument décisif contre la superstition », procède à une reconstruction détaillée paragraphe après paragraphe, voire phrase après phrase, de la chaîne argumentative que Hume bâtit, pour ôter aux miracles, plus précisément aux témoignages en faveur d’un miracle, « tout motif humain de crédibilité » (p. 234), qu’il s’agisse d’un récit historique ou religieux. Et si la réfutation est sans appel, c’est grâce à la vigueur de la critique qui se décline le long de 41 paragraphes et déclare offrir ses services à tout jamais.

11. Philippe Saltel présente la section XI comme « Un premier Dialogue sur la religion naturelle », qui par sa forme et, semble-t-il, par son sujet, se distingue des autres. En vérité, tout comme la section précédente s’attaquait aux miracles car contraires au témoignage fiable (même faillible) des sens, de même les thèses sur les attributs moraux de la divinité tombent dans le champ de la méthode expérimentale lorsqu’elles prétendent d’abord inférer de l’expérience l’existence divine, ensuite lui attribuer une certaine nature et des qualités superlatives, auxquelles enfin conformer la conduite de vie, comme « dans un retour vers l’effet à partir de la cause » (p. 280). L’enjeu est donc à la fois théorique et pratique (p. 260), et tient exclusivement de la religion naturelle. Nous remarquerons une imprécision quant à l’argument cosmologique défini comme une preuve a priori (p. 261) : si cela est la présentation toute particulière que Hume en donne dans le cadre de la IXe partie des Dialogues, il n’en reste pas moins que l’argument est a posteriori, comme Kant le dit clairement (Critique de la raison pure, B 619).

12. Benoît Gide entame son commentaire de la section XII, « De la philosophie académique ou sceptique », à conclusion de l’Enquête, par une classification des formes de scepticisme sur la base des caractères qui définissent le doute. Il en résulte une « typologie » (p. 284) poreuse dans laquelle, loin de se figer, les formes de scepticisme se croisent entre elles et finissent par engendrer une dynamique positive et fructueuse, permettant de considérer le scepticisme mitigé, présenté en dernier, comme « le produit ou l’effet » (p. 304) de l’autre forme de scepticisme excessif. Par cette hybridation expérimentale, le scepticisme humien ne perd en rien son fondement critique, mais se mitige « en pratique » (p. 308). C’est-à-dire que, comme l’enseigne l’Enquête, l’absence d’un fondement (justifié a priori) est en effet l’acquisition d’une connaissance qui entraîne par là un certain usage des facultés de l’esprit au sein d’un champ finalement bien délimité (p. 306). Peu importe alors si ces formulations paraissent paradoxales, c’est parce que cette recherche n’est pas une science démonstrative.

En concluant, on ne saura trop rappeler la richesse de l’ouvrage, qui rend hommage à l’Enquête à deux niveaux, à la fois dans la rigueur de chaque étude et dans le récit collectif d’ensemble, capable de livrer un tableau complet de la philosophie de l’esprit de Hume et des thèmes qui lui sont associés.

Laura MORETTI

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Pour citer cet article : Claire ETCHEGARAY, Philippe HAMOU (dir.), Lire l’Enquête sur l’entendement humain de Hume, Paris, Vrin, « Études et commentaires », 2022, 326 p., in Bulletin de philosophie anglaise II, Archives de philosophie, tome 86-2, Avril-Juin 2023, p. 181-221.