Auteur : Laurent Gallois

 

Laurence Devillairs, Vengeance. Le droit de ne pas pardonner, Paris, Stock, 2026, 254 pages — ISBN : 9782234099982.

Très accrocheur, le titre prend le risque d’entraver l’accès au contenu du livre. Il suffit d’observer combien de fois l’ouvrage est reçu comme légitimant un « droit de ne pas pardonner », alors même que le pardon n’est en aucune manière un objet du droit. C’est un terrible contresens ! Il ne rend pas justice au travail philosophique de son autrice.

C’est en philosophe que Laurence Devillairs pose et rappelle régulièrement que la « vengeance » ne s’identifie pas à la « haine » (p. 18, 104), ni à une « politique de l’État » ou à une « logique identitaire » (p. 23), ni à « une agressivité incontrôlée » ou à un « trait de caractère » (p. 34), ni au fait « de vouloir la souffrance de l’autre » (p. 89). Elle n’est pas une « vengeance organisée, encadrée, socialisée » (p. 92). C’est aussi en philosophe que Laurence Devillairs lie « vengeance » et « désir de justice » (p. 19), la vengeance n’existant que « parce qu’il existe d’abord l’injustice » en tant que celle-ci découle de la « violence – psychologique, physique ou sexuelle – exercée contre la personne » qui en est victime, violence à laquelle s’agrège « le mensonge » (p. 27-28). L’injustice a un lieu de prédilection : une institution, qu’elle qu’en soit la nature, où « l’ordre juste est renversé lorsque les instances devant garantir la justice se font les agents de l’injustice » (p. 30). Dans cet ordre institutionnel renversé, l’injustice se révèle alors « radicale » (p. 42) comme une figure du mal. C’est encore en philosophe que Laurence Devillairs en appelle à l’étymologie latine du terme « vengeance », venant du latin vindicare qui signifie « réclamer justice », laquelle formulation se rattache à judicare, soit « dire le droit » de sorte que la « vengeance consiste à en appeler à la justice » (cf. p. 21). Le lien entre « vengeance » et « justice », à laquelle une femme ou un homme ayant subi un mal irréparable de la part d’autrui en appelle, encadre ainsi et fonde le terme « vengeance » mais aussi charpente la construction du livre.

Détour par l’histoire de la philosophie : les racines de la vengeance

Quittons un instant ce livre, nous y reviendrons. Il s’agit en effet de creuser la relation posée par Laurence Devillairs entre « vengeance » et « justice », ceci en remontant dans l’histoire de la philosophie. Une première étape nous arrête aux xviie et xviiie siècles britanniques avec Thomas Hobbes puis David Hume. Ainsi, quand il est question de vengeance pour Laurence Devillairs, il ne s’agit nullement d’une passion telle que Hobbes en traite dans De la nature humaine (1640), passion dont la nature est « le plaisir ou le déplaisir que causent aux hommes les signes d’honneur ou de déshonneur qu’on leur donne » (chapitre viii, § 8). La passion de la vengeance, quant à elle, est produite par le fait « d’attendre ou de se figurer le moment où l’on fait en sorte que l’action de celui qui nous a nui lui devienne nuisible à son tour et qu’il le reconnaisse ». Dans cette perspective, la vengeance ne vise pas la mort de celui qui nous a fait du tort – du point de vue d’une loi de justice ou d’une loi morale bafouée – mais à le « tenir en notre pouvoir » (chapitre ix, § 6). La vengeance comme passion chez Hobbes est profondément marquée par sa traduction du Médée d’Euripide depuis le grec vers le latin lorsqu’il avait huit ans.

Il ne s’agit pas non plus d’une passion indirecte telle que David Hume la présente, dans le livre II du Traité de la nature humaine, « Des Passions », in « Partie ii : De l’amour et de la haine », section 7. Pour Hume, la vengeance ne s’identifie pas à la méchanceté, qui est aussi une passion indirecte – c’est parce que l’objet et la cause de cette passion sont distincts que celle-ci est dite indirecte – se faisant sentir comme « joie que nous ressentons devant le malheur des autres », l’objet de la passion étant autrui, la cause, son malheur qui nous fait plaisir. Mais la vengeance a rapport avec un dommage subi ou une injustice reconnue et sanctionnée par la loi. Si la vengeance est pour Hume une « malveillance envers autrui », cette malveillance provient « d’un dommage ou d’une injustice » (ibid.) qu’autrui a commis envers quelqu’un, et ceci, du point de vue d’une loi de justice. Relevons que, si la vengeance selon Hobbes et selon Hume appartient au régime des passions, elle a un objet différent selon le traitement propre à chacun de ces philosophes. Chez le premier, ce qui est visé est l’exercice d’une emprise sur celui qui a nui. Chez le second, il s’agit d’obtenir justice : non au sens d’une justice restaurative qui « exclut l’irréparable » de ce qui a été subi par une personne en déniant « l’impardonnable » et prône dans une « vision thérapeutique » que « toute offense est nécessairement surmontable par les paroles échangées » (p. 159-160) ; non au sens d’une justice restaurative, donc, mais d’une justice qui sanctionne le crime (l’agression sexuelle), l’abus de pouvoir, l’emprise morale ou le harcèlement multiforme, et, ce faisant, reconnaît le droit de la victime à vouloir obtenir justice et réparation et à être, en ce sens, vengée.

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Laurent GALLOIS

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Pour citer cette note de lecture : Laurence Devillairs, Vengeance. Le droit de ne pas pardonner, Paris, Stock, 2026, 254 pages, in Note de lecture, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 151-164.

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Jean-Yves LACOSTE, Recherches sur le dire et le voir, Paris, Puf, « Épiméthée », 2026, 214 pages

Étrange ouvrage que nous livre Jean-Yves Lacoste, éminent théologien, directeur du précieux Dictionnaire critique de théologie (2007), mais aussi d’une incontournable Histoire de la théologie (2009). Dans cette dernière, il signe, entre autres, la section consacrée aux xvie-xviiie siècles, laquelle section fait état en quelques belles pages, claires et informées, des rapports entre la théologie et les Lumières. Étrange ouvrage…

Ayant goûté, en effet, au travail de l’historien de la théologie, le lecteur, dès les premières pages des Recherches sur le dire et le voir, se trouve comme engagé sur une fausse piste. Il y est conduit par la présentation dont la quatrième de couverture s’acquitte : les recherches, qui sont de fait des études, réunies dans cette publication, sont annoncées porter sur cinq lieux limites de la philosophie. Ces lieux limites ou frontières intéressent le théologien, si ce n’est quant à un au-delà possible de ces limites, du moins quant à l’exigence de s’y porter et de s’y tenir. Ces lieux indiquent en effet des seuils où peut s’opérer le passage par la phénoménologie, préférentiellement husserlienne, à Dieu : « la phénoménologie (une manière de philosopher dont nous ne pouvons fournir une définition rigide…) est probablement la philosophie la plus sûre dont nous disposons » (p. 100). Or, sur ce chemin, ou plus exactement dans le travail préparatoire disposant sur ce chemin le lecteur à un éventuel passage, quel rôle revient à la philosophie, et plus précisément à la phénoménologie ? Pour l’auteur, « philosopher » selon les voies de la phénoménologie, c’est « faire apparaître, sans préjuger intégralement de ce qui va nous apparaître mais en sachant a priori que nous aurons rarement affaire à des objets se donnant à nous en pleine lumière » (p. 100) : et la philosophie, selon cette voie, « fait apparaître avec les seuls moyens dont elle dispose, ceux du langage conceptuel et de la description par voie de concepts » (p. 101). Par ailleurs, quel peut bien être le rapport entre philosophie et théologie, et, osons la question, selon quelle prééminence ?

C’est bien en effet, autour du rapport entre philosophie et théologie que gravitent les cinq études rassemblées dans cet ouvrage, selon un choix assumé : « ignorer une division tardive du travail intellectuel » qui pose « une frontière stricte » séparant « le philosophique, domaine des vérités accessibles à la raison, du théologique, domaine des vérités inaccessibles sans la foi » (p. 33). Or les premières pages, une fois franchi l’exposé, par l’auteur, des circonstances qui ont suscité ce livre dans le tracé de ses publications, font de l’un des derniers mots de Martin Heidegger, « tout est à dire autrement », le point de lancement et inséparablement la raison d’être de chacune de ces études. Celles-ci sont d’ailleurs à parcourir selon l’ordre mis en œuvre par l’auteur. Elles ne présentent pas cinq approches phénoménologiques du dire et du voir. En revanche, elles convergent sur un point, le nécessaire basculement de la philosophie vers la théologie, basculement dont le principe s’énonce simplement : tout ce que la philosophie n’est pas parvenue à dire de Dieu, compte tenu des limites de la philosophie, ou s’est résolue à dire, dans le cadre de ses limites, est à dire autrement, ce dire autrement étant le dire théologique, non exclusif d’autres formes du dire.

La philosophie a en effet dans sa propre histoire trouvée une forme dans la poésie pour dire autrement ce qu’elle ne parvenait pas à dire pleinement en s’appuyant sur ses seules ressources. Et cela remonte à loin […]

Laurent Gallois

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Pour citer cette note de lecture : Jean-Yves LACOSTE, Recherches sur le dire et le voir, Paris, Puf, « Épiméthée », 2026, 214 pages, in Note de lecture, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 149-154.

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Alexander Gottlieb BAUMGARTEN, Métaphysique, traduction, notes et présentation par Luc Langlois. En collaboration, pour la traduction, avec Émilie-Jade Poliquin, Paris, Vrin, 2019, 404 p. 978-2-7116-2929-9.
Emmanuel KANT, La religion comprise dans les limites de la seule raison, traduction inédite et présentation de Jean-Pierre Fussler, GF Flammarion, Paris, 2019, 527 p.

Luc Langlois publia en 2015, dans un même volume chez Vrin, les traductions inédites en français des Principes de la philosophie pratique première de Baumgarten, dont Kant se servait pour son enseignement en philosophie morale à l’université de Königsberg, et des Réflexions sur la philosophie morale rédigées par Kant lui-même tout au long de sa carrière d’enseignant, sur divers supports et sous la forme de pensées, questions, commentaires suscités en lui par sa lecture des Principes de la philosophie pratique première. Une telle entreprise de ces traductions s’imposait. […]

 

Cette même année 2019 paraît chez GF Flammarion, sous le titre La religion comprise dans les limites de la seule raison, la traduction inédite de Die Religion innerhalb der Grenzen der bloßen Vernunft [par la suite Die Religion] de Kant faite par Jean-Pierre Fussler et dont il rédige aussi les notes. Le choix de traduire ainsi le titre ne manque pas de retenir l’attention. […]

Laurent GALLOIS (Centre Sèvres)

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Pour citer cet article : Alexander Gottlieb BAUMGARTEN, Métaphysique, traduction, notes et présentation par Luc Langlois. En collaboration, pour la traduction, avec Émilie-Jade Poliquin, Paris, Vrin, 2019, 404 p. 978-2-7116-2929-9.
Emmanuel KANT, La religion comprise dans les limites de la seule raison, traduction inédite et présentation de Jean-Pierre Fussler, GF Flammarion, Paris, 2019, 527 p., Archives de Philosophie, tome 84/1, Janvier-Mars 2021, p. 148-155.

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Jean-François KERVÉGAN, La Raison des normes. Essai sur Kant, Paris, Vrin, 2015, 192 p.

C’est un regard renouvelé sur la raison en son exercice de raison pratique que propose Jean-François Kervégan, faisant de la philosophie pratique de Kant son objet et portant au jour un exercice de la raison pratique, resté inaperçu. La philosophie pratique de Kant, envisagée selon son évolution à l’intérieur même du programme philosophique kantien, serait alors – et ceci au sens où La Raison des normes se présente comme un essai sur Kant – philosophie d’une raison normative, la raison établissant d’elle-même, comme raison pratique pure, des principes pour évaluer – par la voix de l’impératif catégorique (Fondements de la métaphysique des mœurs) ou par le fait de sa loi fondamentale (Critique de la raison pure) dans la visée d’une distinction s’affinant de plus en en plus entre éthique et juridique (pleinement développée dans la Métaphysique des mœurs mais présente dès les premières leçons de philosophie morale de Kant) – les effets des actions dont la matérialité s’atteste dans le monde. Ces principes ont une incidence normative dont l’expression est « l’expression même de la liberté » (p. 25), expression procédant d’un « même régime de rationalité » qui organise « les champs normatifs différents que sont l’éthique et le droit » (p. 26). Il est question de liberté et de normativité. Ils sont l’affaire des deux premiers chapitres.

Le premier chapitre « Liberté » passe en revue les « positions successives, pas forcément identiques ni homogènes » dans l’œuvre kantienne « de la question de la liberté » (p. 63). Jean-François Kervégan y conduit une véritable enquête sur les « concepts de liberté » (p. 27), examinant avec précision les rapports entre « liberté cosmologique, liberté transcendantale » et « liberté pratique » (p. 30). Cette enquête suit le parcours de la Critique de la raison pure – envisagée tant du point de vue de la troisième Antinomie de la raison pure que du Canon de la raison pure – à la Critique de la raison pratique, en passant par les Fondements de la métaphysique des mœurs. Cette enquête produit d’utiles et nécessaires précisions sur les notions de volonté, d’arbitre et de libre arbitre, dont les distinctions de fonctions et de significations sont clairement atteintes et exposées (cf. p 29-30) avec la Métaphysique des mœurs.

Le deuxième chapitre s’intitule « Normativité ». Les termes norme, normativité, normatif sont employés dans plusieurs formulations de Jean-François Kervégan (p. 44, 61, 64, 67, 70, 80). Or leur emploi ne va vraiment pas de soi quand il s’agit de Kant lui-même, tout simplement parce que les deux derniers n’appartiennent absolument pas au lexique kantien. Quant au premier, die Norm, il a un sens très précis.

En admettant que l’on puisse rendre l’allemand Norm par le français Norme – ce qui peut interroger, car ce terme n’est intégré dans la langue française qu’au XIXe siècle, bien après que Norm a été intégré à l’allemand pour rendre le latin norma des leçons de Baumgarten ou d’Achenwall, dont Kant use des manuels pour ses propres cours de philosophie pratique (philosophie morale et philosophie du droit), ainsi que le mentionne Luc Langlois dans sa traduction des Réflexions sur la philosophie morale (Kant) et des Principes de la philosophie première (Baumgarten) parue chez Vrin (2015) –, deux accents se dégagent des emplois de Norm dans l’œuvre de Kant : celui d’une forme liée à la notion de norme et celui d’une procédure d’évaluation et de validation d’une dimension universelle à partir d’un modèle ou d’un étalon. En revanche, Norm ne porte pas de sens éthique ou juridique, donc moral. Or ce sont bien ces deux accents qui sont pleinement opératoires avec la notion de norma engagée dans la Métaphysique des mœurs (1797) au § 45. Il est alors, en ce sens seulement, permis de parler d’un pouvoir normatif que la raison pratique pure exerce. Et c’est pour cela qu’il est permis de dire et de montrer, avec Jean-François Kervégan, que la Métaphysique des mœurs opère comme « théorie de la normativité » (p. 82). Il faut saluer ici la lecture de Jean-François Kervégan en ce qu’elle attire l’attention sur une notion discrète mais pleinement présente en son effectivité chez Kant : la notion de norme – ce qui, au passage, justifie pleinement le titre de l’ouvrage.

La raison des normes poursuit son périple avec un troisième chapitre, ‘Juridicité’, où la distinction entre droit et éthique, comme « espèces de la morale » (p. 115) chez Kant est pleinement restituée et honorée, l’entreprise kantienne conférant au « droit naturel » (ou « rationnel » en termes hégéliens) une véritable et ferme « assise théorique » (p. 138). Le quatrième chapitre aborde la question débattue d’une philosophie de l’histoire chez Kant, dont le noyau est anthropologique selon Jean-François Kervégan. Sans doute, conviendrait-il de rattacher la question de l’histoire à l’idée du souverain bien, idée qui mobilise toute la raison en ses différents usages – théorique, spéculatif et pratique – pour Kant : la réalisation effective du souverain bien relevant des effets de l’agir humain, effets à lire et à interpréter selon le pouvoir normatif de la raison dans le domaine de la vertu et dans le domaine du droit, l’histoire comme récit étant cette forme que la raison se donne pour rendre compte et restituer son travail de déchiffrement des effets de l’agir humain. Il y a alors sens à ce que l’ouvrage s’achève sur des « considérations hégéliennes naissantes » (p. 177), prolongeant cette mise au jour d’un usage, normatif, resté inaperçu jusqu’ici dans les commentaires kantiens.

Laurent GALLOIS (Centre Sèvres)

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Pour citer cet article : Laurent GALLOIS, « Jean-François KERVÉGAN, La Raison des normes. Essai sur Kant, Paris, Vrin, 2015 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.

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Du même auteur :

  • Laurent GALLOIS, « L’esprit de la philosophie transcendantale chez Kant. Vers une philosophie de l’esprit ? », Archives de Philosophie, 2010, 73-2, 229-248