Auteur : Louis Carré

Arvi SÄRKELÄ, Immanente Kritik und soziales Leben. Selbsttransformative Praxis nach Hegel und Dewey, Frankfurt a.M., Klostermann, 2018, 427 p.

L’ouvrage – dont le nom de l’auteur ainsi que les couleurs de couverture témoignent des ascendances finlandaises – concilie deux qualités que tout souvent oppose : rigueur analytique et profonde originalité. Comme le remarque Axel Honneth en préface, si le rapprochement entre Hegel et Dewey n’est en soi pas neuf (depuis notamment les travaux de James A. Good aux États-Unis et d’Emmanuel Renault en France), associer critique immanente et vie sociale a de quoi détonner parmi les débats contemporains en philosophie sociale, largement dominés par des positions post-métaphysiques et des questions de normativité. Grâce à une analyse fine et détaillée de parties du corpus hégélien (la Phénoménologie pour l’essentiel) et deweyen (en particulier l’œuvre de maturité), l’A. démontre toute la pertinence d’un modèle de critique sociale revendiquant sur le plan métaphysique son « naturalisme ». Selon l’hypothèse développée de manière systématique par Särkelä, le « naturalisme rationaliste » de Hegel et le « naturalisme évolutionniste », post-darwinien, de Dewey participent d’un même « naturalisme historique » dont la conséquence la plus importante pour une philosophie sociale est de concevoir l’activité critique comme partie prenante et constitutive de la « vie sociale ».

La première partie est consacrée aux aspects méthodologiques liés à un tel projet de critique immanente. Särkelä retient de l’argument d’ouverture de la Phénoménologie que les normes de la critique sont inséparables d’une pratique auto-transformatrice. Une critique véritablement immanente se doit d’être « sans présupposés » (vorraussetzungslos). En produisant ses propres critères d’appréciation sans que des normes lui soient données par avance, elle s’apparente à un expérimentalisme radical. Seule l’expérience historique toujours rejouée d’une communauté critique formée du « pour la conscience » et du « pour nous » permet d’éprouver en pratique la validité des normes sociales. Celles-ci s’avèrent alors éminemment révisables parce que considérées en principe comme faillibles. La conception deweyenne de la philosophie comme « critique de la critique » ou « enquête dans l’enquête » (inquiry into inquiry) rejoint ici la méthode phénoménologique de Hegel et sa « science de l’expérience de la conscience ». Après avoir clarifié la méthode propre à une critique immanente, l’A. s’attaque à l’explicitation des présupposés métaphysiques d’une « critique sociale naturaliste » (139). L’idée de « pathologie sociale », d’après laquelle la société dans son ensemble est susceptible de souffrir de maux comparables (mais non identiques) aux maladies d’un organisme vivant, est au cœur de la deuxième partie. Pour Särkelä, une philosophie sociale qui prétendrait se démarquer d’une philosophie morale et politique normative ne peut pas ne pas être naturaliste. Reste à qualifier le type de naturalisme et de métaphysique qu’il lui faut adopter. Le « naturalisme historique » de Hegel et Dewey et leur métaphysique processualiste présentent l’avantage de ne pas être réductionnistes (l’esprit renvoie à un domaine de réalité supérieur à ceux du physique et de l’organique) tout en affirmant une continuité graduée entre nature et esprit, vie et société, causalité et normativité (198). De là, l’A. opère un renversement de l’organicisme sociologique qu’il attribue à Durkheim (et à Honneth) : la vie organique ne fournit pas par analogie le modèle d’une vie sociale ‘saine’, elle est au contraire un symptôme de sa morbide « dégénérescence » (Ent-Artung) (383). Il y a pathologie sociale lorsque la vie sociale « dégénère » en vie organique, c’est-à-dire chaque fois que son processus d’auto-transformation critique est bloqué au niveau de sa reproduction fonctionnelle. C’est que la vie sociale, à la différence de la vie organique, n’est pas faite seulement de fins (Zwecke) à remplir, mais aussi et surtout de buts significatifs (Ziele) à (re-)définir et à poursuivre au moyen de la coopération. Dans la troisième et dernière partie, l’A. défend, à partir d’une relecture d’un célèbre passage de la Phénoménologie, la thèse selon laquelle si les rapports de domination et de servitude constituent « les formes fondamentales de toute pathologie sociale » (333), c’est moins en raison de l’échec des protagonistes à réaliser la norme préétablie de la reconnaissance réciproque qu’en raison de leur stagnation mortifère dans une totalité fonctionnelle aux allures « dystopiques » où les moyens mis en œuvre par le serviteur sont institutionnellement séparés des fins posées par le maître. Dewey se réappropriera le modèle de diagnostic critique élaboré par Hegel en contestant pour sa part la dichotomie institutionnalisée entre activité artistique et jouissance esthétique. Leur réunion supérieure dans l’idéal d’une communauté démocratique offre, de par sa capacité à intégrer les parts de reproduction et de transformation nécessaires à toute vie sociale, un traitement thérapeutique aux pathologies dont souffrent les sociétés. Chez Dewey, la critique sociale signifie ultimement l’art que déploie la vie sociale à se transformer en permanence.

Les objections que l’on est en droit d’adresser à l’A. reflètent la richesse de ses analyses et l’originalité de ses positions. On se demandera tout d’abord, à la suite de ses propres réflexions, jusqu’où le « naturalisme rationaliste » de Hegel relève d’un « naturalisme historique » affirmant, après Darwin, l’historicité de la nature. Il n’est pas sûr non plus que derrière la « seconde nature » de la vie éthique Hegel ait visé la répétition sans reste de la nature organique, sous la forme d’habitudes et de routines, dans le domaine social (318). Répondre à ces objections aurait supposé d’examiner plus avant le statut proprement spéculatif de la vie spirituelle comme vie organique « supprimée-conservée » (aufgehobenes Leben) (361), sa continuité et sa rupture vis-à-vis de la nature première.

Louis CARRÉ (F.R.S.-FNRS / UNamur, Esphin)

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Pour citer cet article : Louis CARRÉ, « Arvi SÄRKELÄ, Immanente Kritik und soziales Leben. Selbsttransformative Praxis nach Hegel und Dewey, Frankfurt a.M., Klostermann, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Hans-Christoph SCHMIDT AM BUSCH, Was wollen wir, wenn wir arbeiten ? Honneth, Hegel und die Grundlagen der Kritik des Neoliberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2017, 88 p.

De l’auteur, on connaît déjà les importants travaux, pour la plupart traduits en français, consacrés au concept hégélien de travail, aux rapports entre philosophie sociale hégélienne et saint-simonisme et à la reconnaissance comme principe de la théorie critique. Tiré de sa leçon inaugurale à l’Université technique du Braunschweig, le court essai qu’il vient de publier en reprend les résultats tout en en élargissant les perspectives. Avec la clarté analytique qui le caractérise, l’auteur examine la possibilité de fournir une assise à la critique du capitalisme contemporain. Ses réflexions sont guidées par deux questions intimement liées du point de vue de la théorie critique : quel est le type de travail susceptible de rencontrer l’adhésion rationnelle des membres des sociétés modernes ; et la situation socioéconomique actuelle se montre-t-elle à la hauteur de cette exigence normative ? Pour répondre à cette double question, Schmidt am Busch convoque tour à tour la « théorie de la justice comme analyse sociale » élaborée par Honneth dans Le Droit de la liberté (chapitres 1 à 3) et la philosophie sociale exposée naguère par Hegel dans sa Philosophie du droit (chapitres 4 à 9). Soulignant la pertinence de la démarche de Honneth, il conteste cependant la manière dont ce dernier minore, dans sa « reconstruction normative » du marché, la « liberté négative » et les droits subjectifs au profit de la seule « liberté sociale ». S’il est vrai, comme le soutient Honneth, que la liberté sociale constitue une valeur éthique centrale pour les sociétés modernes, comment expliquer son apparent évincement dans la sphère institutionnelle du marché qui constitue pourtant l’une de leurs composantes essentielles ? L’auteur appelle en conséquence à un aggiornamento du programme honnethien via un détour par – ou un retour à – Hegel. La piste dessinée par ce dernier d’une « ambivalence éthique du marché » semble en effet plus prometteuse que l’opposition non-dialectique entre principes éthiques et réalité institutionnelle sur laquelle débouche Honneth. Schmidt am Busch montre en particulier comment, chez Hegel, la « disposition éthique » requise par le « système des besoins » implique à la fois une garantie institutionnelle des droits subjectifs de chacun à l’autodétermination (le libre choix d’une profession) et un impératif de « complémentarité » entre les activités de production et de service des uns et des autres au sein de la division sociale du travail. La mutation néolibérale du capitalisme peut ainsi être critiquée en raison de sa « position unilatérale et par conséquent déficitaire » en faveur de l’autodétermination subjective. Le déplacement théorique opéré par rapport à Honneth est subtil mais décisif : il s’agit moins de dépasser le capitalisme en vue du socialisme que de faire état de l’« instabilité chronique » sur le plan institutionnel qu’occasionne le néolibéralisme (à travers les phénomènes de chômage de masse, des travailleurs pauvres, de la précarité des parcours de vie, de formes abrutissantes de travail et de renforcement des inégalités structurelles). Comme l’indique l’auteur en conclusion, ces réflexions ne font en l’état qu’esquisser un « programme de recherche » dont les conséquences politiques seraient encore à tirer. Mais l’on retiendra de ce débat interne à la théorie critique contemporaine toute l’actualité du legs hégélien. Ce dernier nous invite à nous demander si, pour critiquer au mieux l’économie capitaliste de marché, il faut viser son dépassement ou au contraire s’installer dans ses ambivalences, pour ne pas dire ses contradictions.

Louis CARRÉ (FRS-FNRS/Université de Namur)

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Pour citer cet article : Louis CARRÉ, « Hans-Christoph SCHMIDT AM BUSCH, Was wollen wir, wenn wir arbeiten ? Honneth, Hegel und die Grundlagen der Kritik des Neoliberalismus, Berlin, Duncker & Humblot, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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