Auteur : Louis Pijaudier-Cabot
David Charles éd., The History of Hylomorphism. From Aristotle to Descartes, Oxford, Oxford University Press, 2023, 432 p.
Pour tout lecteur de Descartes cherchant à comprendre les origines conceptuelles du problème du rapport entre le corps et l’esprit, cet ouvrage collectif constitue une contribution importante. Sous la forme d’une généalogie, il montre comment les tensions internes à l’hylémorphisme d’Aristote ont motivé des réinterprétations successives constituant le cadre dans lequel émergera cette aporie majeure de la philosophie cartésienne. Plus encore, son ambition centrale est de comprendre le dualisme cartésien non plus comme une rupture radicale avec la tradition aristotélicienne, mais comme l’aboutissement de ses modifications.
Ce projet prend son sens à partir de l’introduction substantielle de D. Charles. Prolongeant les analyses de son ouvrage précédent (The Undivided Self, 2021), il identifie deux défis qui ont transformé l’hylémorphisme. Le premier consiste à fonder l’explication sur les corps matériels à l’exclusion de toute forme. Le second insiste sur la définition de la forme sans référence à la matière afin de garantir sa priorité causale. En vue de préserver aussi bien l’unité du composé substantiel que la priorité de la forme sur la matière, les commentateurs d’Aristote auraient « formulé une conception à deux composants des substances matérielles qui a ouvert la voie à la formulation du problème corps-esprit chez Descartes » (p. 38), en expliquant les propriétés mentales et physiques indépendamment les unes des autres. Selon D. Charles, cette « conception à deux composants » s’oppose à la position d’Aristote qui aurait soutenu le caractère « inextricable » des phénomènes psychophysiques, de sorte que le problème corps-esprit était initialement impensable. L’ouvrage entend donc faire le récit des prises de distance des commentateurs à l’égard du Philosophe. Suivant un ordre chronologique, les contributions entretiennent une remarquable continuité narrative qui renforce la démonstration généalogique, tout en exprimant au fil de leur dialogue des nuances, voire des désaccords.
Les premiers chapitres explorent les réactions hellénistiques à l’hylémorphisme aristotélicien, et relèvent, ce faisant, des similarités théoriques entre ces écoles. Ainsi, Alexander Bown (chapitre 1) montre comment les épicuriens sont contraints de recourir à des explications quasi formelles malgré leur atomisme. Puis Brad Inwood (chapitre 2) et Christof Rapp (chapitre 3) analysent la théorie stoïcienne du mélange qui engage les aristotéliciens à clarifier le statut ontologique de la forme, amorçant le processus de dissociation entre forme et matière.
L’apport le plus important de l’ouvrage réside dans son traitement des réponses des aristotéliciens antiques. Ce constat s’impose particulièrement dans le cas d’Alexandre d’Aphrodise, qui s’oppose à la réduction de l’âme à un mélange corporel, position défendue par Galien, qui fait l’objet de la contribution de Patricia Marechal (chapitre 5). Les contributions de Reier Helle (chapitre 4), Victor Caston (chapitre 6) et Frans de Haas (chapitre 7) analysent la position émergentiste d’Alexandre d’Aphrodise selon laquelle les formes surviennent sur certains arrangements matériels tout en possédant des pouvoirs causaux irréductibles, créant les conditions d’une séparation conceptuelle entre le physique et le psychique.
Le tournant néoplatonicien représente alors une rupture avec l’hylémorphisme. Riccardo Chiaradonna (chapitre 8) montre que Plotin transforme radicalement cette doctrine en séparant les formes incorporelles, si bien que les composés sensibles sont relégués au statut de simples images sans substance propre. Une telle séparation provoque toutefois une difficulté concernant l’interaction vitale du corps et de l’âme, tension que Pauliina Remes (chapitre 9) entend résoudre en soutenant que Plotin attribue un rôle fonctionnel au corps dans l’actualisation des puissances psychiques.
La contribution de Richard Sorabji (chapitre 10) revient sur la relation de survenance chez Alexandre d’Aphrodise, en la distinguant de la consécution. À la différence de cette dernière, la survenance est, selon lui, une relation causale sans nécessitation de l’effet. Cette interprétation est toutefois conjecturale, car elle repose sur la reprise explicite de cette distinction subtile chez Philopon. Mais sa mise au jour permet de préciser comment Alexandre d’Aphrodise entend maintenir l’irréductibilité de la forme, tout en reconnaissant sa dépendance vis-à-vis de la matière. Miira Tuominen (chapitre 11) prolonge l’étude de cette tension en relevant les hésitations de Philopon et du Pseudo-Simplicius dans leurs conceptions respectives de la perception comme activité qui n’est ni purement psychologique, ni nécessairement psychophysique. Aussi, ces hésitations témoigneraient-elles des difficultés croissantes à maintenir l’unité du composé hylémorphique.
La section médiévale de l’ouvrage accentue cette dissociation. En établissant une classification fonctionnelle des formes chez Avicenne, Peter Adamson (chapitre 12) souligne comment les formes sont diversement imposées par l’Intellect agent et se distinguent selon leurs effets, plutôt que selon leur nature abstraite. Avicenne introduit ainsi une séparation métaphysique entre la source des formes et leur réceptacle matériel, rompant avec l’immanentisme aristotélicien. Cette externalisation de l’origine des formes se poursuit chez Averroès, bien que celui-ci développe un hylémorphisme « libéral » selon Stephen Ogden (chapitre 13). Présenté davantage comme un prolongement qu’une rupture avec l’aristotélisme, cet hylémorphisme suppose que l’union entre l’Intellect et les individus est non pas ontologique et permanente, mais fonctionnelle et temporaire. Christopher Shields (chapitre 14) s’attache, pour sa part, à montrer comment Thomas d’Aquin peut concevoir l’âme à la fois comme une forme universelle et un individu particulier. Face à cette difficulté fondamentale de l’hylémorphisme aristotélicien, accentuée par le dogme chrétien de l’identité personnelle post-mortem, Thomas définit l’âme comme une entité déterminée qui peut subsister, sans pour autant être substantielle. Cette solution tente ainsi de maintenir l’unité du vivant, tout en accordant une certaine indépendance à l’âme.
Ce compromis thomasien signale, pour le moins, une trajectoire conceptuelle menant à la décomposition du vivant en des substances séparées. Cette conséquence apparaît nettement dans l’hylémorphisme suarézien que Dominik Perler (chapitre 15) qualifie de « théorie compositionnelle ». La forme et la matière sont alors conçues comme deux choses partielles jointes par un mode d’union. D. Perler souligne avec justesse que l’hylémorphisme critiqué par Descartes est celui de Suárez, mais l’apport de sa contribution réside davantage dans sa caractérisation de l’innovation métaphysique du scolastique jésuite. Suárez préfigurerait, selon lui, les théories mécanistes modernes en traçant une équivalence entre la compréhension métaphysique d’une entité et la capacité à la reconstruire au moyen des causes efficientes qui l’ont produite. Enfin, la contribution de Lilli Alanen (chapitre 16) s’interroge sur l’usage d’un vocabulaire hylémorphique chez Descartes en vue de décrire l’union de l’âme et du corps, alors que celui-ci défend une position dualiste. Selon L. Alanen, Descartes finirait par privilégier la primauté de l’expérience vécue de cette union sur la cohérence métaphysique du dualisme. Cependant, un tel aveu ne témoignerait pas tant d’un échec du projet de fondation que de la reconnaissance lucide, par Descartes, des limites structurelles de son propre système. À partir de cette lecture, il faudrait donc conclure que le problème corps-esprit, non seulement s’impose à Descartes, mais reste irrésolu dans sa propre philosophie, léguant dès lors cette aporie à ses successeurs.
Alors que l’ouvrage entend proposer une histoire élargie de l’hylémorphisme depuis l’Antiquité jusqu’à la première modernité, on pourra toutefois regretter la place réduite qui est accordée aux scolastiques. L’absence de chapitres sur Duns Scot et Guillaume d’Ockham, pourtant cruciaux en vue de prendre la mesure des innovations de l’hylémorphisme suarézien, constitue une lacune notable, d’autant que l’espace éditorial accorde, en revanche, une place considérable aux adversaires de l’hylémorphisme. David Charles anticipait toutefois cette critique à la fin de sa préface en soulignant que l’ouvrage se présente davantage comme une ouverture programmatique qu’une synthèse définitive (p. viii). Aussi, malgré ces quelques déséquilibres, ce volume offre assurément aux études cartésiennes une riche perspective historique qui permet d’apprécier les transformations de l’hylémorphisme, notamment lors de la période antique, qui ont posé les conditions de possibilité du problème corps-esprit chez Descartes.
Louis Pijaudier-Cabot (Université de Milan)
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Pour citer cet article : David Charles éd., The History of Hylomorphism. From Aristotle to Descartes, Oxford, Oxford University Press, 2023, 432 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.
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Anat Schechtman, « Modality and Essence in Early Modern Philosophy: Descartes, Malebranche, and Locke », in Melamed Y. & Newlands S., Modality: A History, Oxford, Oxford University Press, 2024, p. 61-84
Ce chapitre porte sur le rôle fondationnel des essences à l’égard des faits modaux à l’époque moderne. À travers l’étude de Descartes, de Malebranche et de Locke, l’autrice défend deux thèses solidaires. Premièrement, pour ces philosophes, les faits modaux trouvent leur fondement explicatif dans les essences des choses. Deuxièmement, au fil de la période, une remise en question de ce paradigme se manifeste sous la forme d’une réticence croissante à admettre que certaines propriétés appartiennent aux essences, jusqu’à rejeter l’existence même des essences.
L’analyse de Descartes établit ce paradigme de référence. A. Schechtman montre que la distinction cartésienne entre la substance et le mode requiert que les essences soient premières, alors que les modalités en dérivent. Selon cette interprétation « fondée sur la nature », l’essence d’un mode inclut une relation d’inhérence à sa substance, alors que l’essence d’une substance en est dépourvue. De là, se tirent les vérités modales suivantes : l’impossibilité pour un mode d’exister seul et, inversement, la possibilité d’existence indépendante de la substance. Outre son bénéfice explicatif, cette interprétation permet d’éviter de rendre les corps dépendants les uns des autres – en raison de leurs connexions nécessaires dans un cadre pléniste –, ce qui contredirait leur statut de substances. Malebranche, tout en conservant ce cadre explicatif, en restreint drastiquement l’application. Pour le montrer, l’autrice se concentre sur l’argument occasionnaliste qui établit que seul Dieu est une vraie cause, car celle-ci doit entretenir une connexion nécessaire avec son effet, et que seule la volonté divine satisfait cette condition. Rejetant toute équivoque entre nécessité métaphysique ou nomologique qui pourrait miner cet argument, A. Schechtman propose une lecture univoque : comme ses prédécesseurs, Malebranche affirmerait qu’une vraie cause requiert une connexion nécessaire fondée dans l’essence, mais il se distingue de ces derniers en refusant son application aux créatures. Là où Descartes, et Suárez avant lui, attribuaient des pouvoirs causaux aux corps, Malebranche soutient que l’essence de l’étendue est incompatible avec de tels pouvoirs. Dès lors, si Malebranche maintient que les modalités sont fondées sur les essences, il reste que seul Dieu possède une essence capable de fonder des connexions causales nécessaires. – Enfin, Locke radicalise cette restriction de la portée explicative des essences, au point d’en nier l’existence. Il est généralement admis que, d’un point de vue lockien, notre ignorance des connexions nécessaires entre les qualités sensibles provient de celle des essences réelles qui les fonderaient. Contre cette lecture modérée, limitée à une perspective épistémologique, A. Schechtman développe une lecture éliminativiste. Locke révélerait une tension interne au concept d’essence entre ses deux fonctions, l’une fondationnelle, l’autre classificatoire. Si l’essence doit fonder toutes les propriétés d’un individu, alors elle ne permet plus de le ranger dans un genre naturel. D’un mot, si toutes les propriétés sont essentielles, alors aucune n’est essentielle. À partir de ce constat, A. Schechtman conclut que, selon Locke, les essences n’existent pas réellement. Elles ne seraient que des constructions dépendantes de nos schèmes classificatoires.
Le principal apport de cette étude est de montrer que le scepticisme croissant de certains modernes vis-à-vis d’un projet de fondation des modalités sur les essences ne provient pas seulement de difficultés épistémologiques à concevoir leur lien. Il s’agit, plus fondamentalement, d’une réduction de l’étendue des essences, jusqu’à refuser leur existence. En outre, un avantage important de cette lecture tient à sa capacité à inscrire trois débats apparemment distincts – la distinction entre substance et mode, les pouvoirs causaux des créatures et les connexions nécessaires entre qualités – dans un récit commun, à savoir le déclin progressif de l’idée que les choses possèdent une nature qui fonde ce qui est nécessaire ou possible pour elles, ce qui renforce considérablement sa plausibilité d’ensemble. – On pourra toutefois regretter que l’étude se restreigne à trois auteurs censés être représentatifs de cette tendance. Plus encore, la démonstration s’appuie sur des thèses interprétatives discutables, qu’il s’agisse de l’attribution de pouvoirs causaux aux corps chez Descartes, de l’absence d’équivocité du concept de nécessité dans l’argument de Malebranche contre les connexions causales nécessaires entre créatures, et de l’attribution à Locke d’une position radicalement anti-essentialiste. Mais l’autrice reconnaît pleinement le caractère controversé de ces interprétations et ne manque pas de faire référence aux commentateurs auxquels elle s’oppose. Enfin, ces limites apparaissent justifiées dans le cadre d’une contribution à un ouvrage collectif sur l’histoire des modalités. En s’appuyant sur ces thèses interprétatives, A. Schechtman permet de rendre compte de l’abandon progressif des essences comme fondement des modalités à partir d’une perspective résolument ontologique.
Louis Pijaudier-Cabot (Université de Milan)
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Pour citer cet article : Anat Schechtman, « Modality and Essence in Early Modern Philosophy: Descartes, Malebranche, and Locke », in Melamed Y. & Newlands S., Modality: A History, Oxford, Oxford University Press, 2024, p. 61-84, in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.