Auteur : Lucas Petuaud-Letang

Will D. DESMOND, Hegel’s Antiquity, Oxford, Oxford University Press, 2020, 391 p.

Comme l’indique son titre de manière transparente, ce livre concerne la complexe appropriation par Hegel de l’Antiquité, en particulier de l’Antiquité gréco-romaine. Le but que l’auteur s’est fixé est de « synthétiser, de manière aussi objective et complète que possible, les caractéristiques saillantes de la compréhension hégélienne de la plupart des figures et phénomènes antiques dont il avait connaissance » (p. 41). Ce faisant, il ne cherche pas à introduire une thèse nouvelle sur la nature de la philosophie hégélienne, mais plutôt à montrer dans quelle mesure les Grecs et les Romains « parlent » encore dans et à travers l’allemand de Hegel – pour reprendre les termes de la conclusion (p. 351). Autrement dit, l’auteur veut montrer qu’on ne peut situer Hegel uniquement par rapport à ses futurs disciples ou critiques, mais qu’il faut d’abord rapporter sa pensée au passé grec et romain. À cette fin, les quatre chapitres centraux suivent le fil des textes de la maturité qui sont pertinents, en les mettant en relation avec l’antiquité grecque et romaine ; c’est-à-dire : les Principes de la philosophie du droit (ch. 2), l’Esthétique (ch. 3), les Leçons sur la philosophie de la religion (ch. 4) et enfin les Leçons sur l’histoire de la philosophie (ch. 5). La Philosophie de l’histoire est constamment convoquée.

Ce livre a de nombreux mérites. Il constitue d’abord une impressionnante synthèse sur le rapport de Hegel à l’Antiquité. L’originalité de l’ouvrage, comparé à d’autres portant sur le même thème, réside dans son caractère général et englobant, donc dans le refus de donner la priorité à tel ou tel thème déjà travaillé (l’Antigone de Sophocle, Platon, la dialectique, le scepticisme, etc.). Si cette perspective ambitieuse s’appuie sur une très bonne connaissance de Hegel, des textes antiques et de la littérature secondaire, on peut regretter que la bibliographie soit presque exclusivement anglophone. Synthétique, le texte ne craint pourtant pas d’entrer dans le détail de certaines questions, de la conception grecque du mariage (p. 67) à la philosophie pythagoricienne (p. 258 sq.) en passant par les gladiateurs romains (p. 219 sq.). Deuxièmement, Will Desmond ne se contente pas de suivre les interprétations proposées par Hegel : celles-ci sont régulièrement discutées, pour en souligner les limites ou pour reconnaître leur pertinence ; il insiste également sur les auteurs ignorés par Hegel, notamment Augustin (p. 229, 231-232). Troisièmement, les analyses de Hegel sont mises en relation avec celles de ses contemporains, ce qui permet d’apprécier leur originalité. Cette attention au contexte produit sans doute les pages les plus intéressantes du livre ; par exemple, celles où l’auteur relie la conception de la religion romaine comme « religion de l’utilité » à une controverse avec Bentham et Schleiermacher (p. 225-228).

La nature synthétique de l’ouvrage explique en même temps ses défauts. Le principal est le traitement rapide de certains concepts ou auteurs. Seules une soixantaine de pages sont consacrées aux dimensions éthique, politique et historique de l’antiquité gréco-romaine (p. 43-104) ; concernant la philosophie, le scepticisme antique – dont Will Desmond reconnaît l’importance pour Hegel – est expédié en trois pages (p. 313-315). En outre, cette perspective synoptique rend parfois la position de l’auteur peu convaincante : ainsi se réfère-t-il à plusieurs reprises aux Principes de la philosophie du droit comme à une œuvre « utopique » (p. 45-46), nonobstant le rejet hégélien du terme, car elle considère le meilleur possible, le rationnel qui est effectif. Une désignation si étrange devrait appeler une justification plus consistante que celle qui a pu être donnée. Ces défauts ne doivent cependant pas masquer la grande utilité de cette contribution aux études hégéliennes.

Lucas PETUAUD-LETANG (Université Bordeaux Montaigne)

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Pour citer cet article : Will D. DESMOND, Hegel’s Antiquity, Oxford, Oxford University Press, 2020, 391 p.in Bulletin de littérature hégélienne XXXI, Archives de philosophie, tome 84/4, Octobre-Décembre 2021, p. 141-180.

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