Auteur : Mathieu Garcia
Florian Laguens, Eddington philosophe. La nature et la portée de la science physique, Paris, Éditions de la Sorbonne, « Logique, langage, sciences, philosophie », 2023, 326 p.
Parmi les figures scientifiques majeures de la première moitié du XXe siècle, peu ont suscité autant d’admirations et d’interrogations qu’Arthur S. Eddington (1882-1944). En réalité, si la postérité a retenu l’astrophysicien de génie, et notamment l’artisan d’une expédition brésilienne qui viendra confirmer en 1919 la théorie de la relativité générale, elle a souvent, dans le même temps, jeté un voile pudique sur ses engagements épistémologiques et métaphysiques, en les reléguant dans la pénombre des singularités en principe inavouables, là où la pensée devient suspecte de verser dans l’excentricité. Avec cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat, Florian Laguens entend au contraire reconstituer la cohérence interne de l’œuvre philosophique d’Eddington, sans l’assigner à résidence dans l’idiome du privé, mais plutôt en la considérant comme indissociable de la pratique d’une physique en plein chantier.
Il faut en effet rappeler qu’à l’époque où Eddington écrit, le ciel lui-même semble hésiter : la cosmologie traverse une de ces saisons où l’univers change de visage, et les certitudes d’hier se retrouvent soudainement ébranlées. Les équations d’Albert Einstein introduisent en premier lieu une grammaire inédite, qui appelle de nouvelles hypothèses. L’observation astronomique arrache quant à elle le monde à son périmètre familier : elle l’étend au-delà de la Voie lactée et en révèle la dynamique expansive (en particulier grâce aux travaux d’Edwin Hubble). La physique des particules enrichit par ailleurs la notion même de matière, quitte à la fragmenter (au début des années 1930, le neutron et le positron font respectivement leur entrée dans le catalogue des entités admises au sein des laboratoires). La mécanique quantique, enfin, substitue aux trajectoires assurées des amplitudes de probabilité, alors que le principe d’incertitude de Werner Heisenberg interdit la coïncidence parfaite entre position et vitesse. Se déploie par conséquent un double mouvement : plus le monde s’agrandit, plus le savoir s’éprouve borné. Et c’est bien cette dissymétrie – entre un réel dilaté et des prétentions épistémiques nettement contractées – qu’Eddington n’a cessé de pointer, de creuser aussi, en assumant de régulières incursions en terre philosophique, là où la plupart de ses confrères répugnaient à s’aventurer.
Refusant la facilité d’un point d’accès privilégié qui éclairerait instantanément l’ensemble de la pensée eddingtonienne, F. Laguens nous propose un itinéraire séquencé selon une progression tripartite. Il s’attache d’abord à faire entrevoir la continuité du dialogue qu’Eddington entretient avec lui-même, au gré d’une chronologie qui relève moins de la juxtaposition des dates que d’une patiente élaboration, faite de reprises et d’inflexions, d’approfondissements et de tâtonnements. Cette première partie, découpée en trois « phases » successivement dominées par la synthèse (1919-1924), le symbole (1925-1935) et la structure (1936-1944), permet de comprendre comment Eddington, initialement porté par l’unification tensorielle de la relativité générale, en vient à développer son fameux « subjectivisme sélectif ». L’auteur met ainsi en lumière que, dès la première période circonscrite, se dessine une orientation foncièrement opérationnaliste : la grandeur physique n’est plus en effet appréhendée comme une propriété immédiatement donnée, mais comme le produit d’une chaîne d’opérations et de calculs qui la constituent. Le physique, de ce point de vue, est échafaudé selon des procédures normées ; il émerge d’un ensemble de sélections réglées qui en déterminent l’agencement.
Cette orientation débouche sur une clarification décisive : au sein même de la théorie de la relativité, il convient de distinguer ce qui varie avec la position de l’observateur – distance et durée – de ce qui se présente comme indépendant de ces variations, à savoir l’intervalle. Car ce dernier occupe une fonction stratégique : loin de supprimer la relativité des mesures, il en recueille les variations dans une forme stable. L’objectivité n’est dès lors plus définie par l’élimination du sujet, ni traitée comme une pure extériorité : elle correspond plutôt à la mise au jour d’un invariant conquis par la coordination des perspectives (comme l’explique fort bien Michel Bitbol dans la préface de l’ouvrage). Au fil des pages, nous apprenons en vérité qu’Eddington a très tôt cherché, depuis ses premiers textes philosophiques, à rapprocher objectivité et intersubjectivité, dans une veine qui évoque forcément la figure d’Henri Poincaré, au demeurant fréquemment convoquée.
La deuxième période marque une bifurcation notable : la confiance accordée à ce que la science peut dire du « monde physique » se retrouve sapée par les enseignements de la mécanique quantique. F. Laguens dégage à ce titre un motif central : le domaine de l’infiniment petit ne se prête plus à la figuration intuitive ; il échappe aux représentations héritées du sens commun, si bien qu’il devient assez évident qu’il ne peut être approché que par l’entremise de symboles. Ici, comme ailleurs, l’auteur prend soin de dissiper un malentendu : ce recours forcé à la symbolisation ne traduit en aucun cas un positionnement instrumentaliste ; l’idée n’est pas de renoncer au réel, mais bien d’en offrir une voie d’accès indirect. Sauf que le formalisme mathématique qui la fraye s’abstrait de la réalité concrète des phénomènes étudiés. C’est pourquoi Eddington affirmera en 1928 [1] que « la physique n’a rien à dire sur la nature intrinsèque [2] des atomes [et donc sur la nature intrinsèque de toute entité réputée en être composé] » (p. 258). F. Laguens note à raison que, déjà en 1920, le physicien britannique proposait dans Space, Time and Gravitation (p. 226) une allégorie destinée à montrer combien la reine des sciences demeure silencieuse quant à l’essence même des objets qu’elle soumet à ses modélisations. Dans celle-ci, faut-il préciser, nous sommes invités à imaginer un jeu d’échecs dont nous apprendrions l’existence à partir d’un manuel qui en dresse les règles et en retranscrit des parties :
Les parties décrites renvoient à nos expérimentations au sein des sciences physiques. Les règles du jeu que ces expérimentations permettent d’identifier correspondent aux lois de la physique […]. Les pièces de ce jeu sont quant à elles les entités de la physique. […] Or l’étude expérimentale des parties d’échecs ne peut rien nous apprendre sur la nature – ou même sur l’apparence – de ces entités.
L’analyse des parties peut au mieux nous aider à établir la fonction de chacune des pièces dans le déroulement du jeu (elle révèle ce qu’elles accomplissent dans des configurations données, nous renseigne sur les déplacements autorisés). Néanmoins, elle ne nous fournit aucune information au sujet de la « matière » de ces pièces : sont-elles en plastique, en bois, ou en plomb ? Par analogie, savoir ce qu’un électron fait dans telles ou telles conditions ne nous dit rien de ce qu’il est en soi ; connaître ses réactions face à diverses sollicitations expérimentales ne nous permet nullement de connaître le matériau dont il est supposément constitué. On nous explique, il est vrai, qu’il est doté d’une masse et d’une charge négative. Mais dire qu’un électron possède une masse revient en réalité à décrire la manière dont il tend à se « comporter » dans certaines situations bien précises. De même, spécifier qu’il est chargé négativement équivaut à signifier une propension à repousser ce qui lui est semblable, et à attirer ce qui lui est opposé. La caractérisation est donc intégralement relationnelle : l’identité de l’entité se profile dans la trame des effets qu’elle produit et subit. L’être se laisse penser à l’aune des positions qu’il occupe dans un réseau d’interactions. D’où cette remarque d’Eddington, que F. Laguens rapporte et commente, peut-être un peu rapidement : « en physique, c’est la structure qui compte, et non la substance [3] ».
On aurait tort, comme cela est signalé, de voir dans ce thème de la structure la trace d’un revirement tardif, né d’un ultime effort de systématisation. Le parti pris « structuraliste » d’Eddington ne surgit pas ex nihilo au cours de cette troisième et dernière phase (de 1936 à 1944) que distingue l’auteur. On découvre qu’elle s’esquisse déjà à l’occasion d’un examen détaillé, puis d’une généralisation de la théorie du mathématicien allemand Hermann Weyl, venu inspirer un positionnement qui, loin de dissoudre le réel, en décante le mode d’intelligibilité. Cependant, lit-on encore, c’est seulement avec The Philosophy of Physical Science (1939) que cette nouvelle orientation atteint sa pleine extension – l’insistance lexicale elle-même en témoigne, puisque le terme de « structure » y revient abondamment, comme si le mot devait porter le poids d’un déplacement significatif.
Un tel déplacement n’est vraisemblablement pas seulement terminologique, en ce qu’il répond à une inquiétude plus profonde, déjà repérable dans New Pathways in Science (1935), où la lucidité du physicien qui refuse d’être dupe de ses mesures confine au scepticisme le plus médusant. Si le monde physique ne se laisse atteindre qu’à travers un appareillage symbolique, que subsiste-t-il de l’ambition proprement scientifique ? Que reste-t-il à connaître quand on souhaite l’incarner ? Où l’on comprend que cette troisième période délimitée par F. Laguens ne renie rien des analyses antérieures d’Eddington, qui s’emploie in fine à montrer que la reconnaissance des limites de la physique n’entraîne pas la ruine de ses possibilités. L’intention du physicien, en ce sens, est assez claire : attirer l’attention sur le fait que renoncer à pénétrer l’intimité des choses, ce n’est pas renoncer à connaître – il s’agit de connaître autrement, en se tenant au niveau où la science est effectivement opérante (ce qui vient ainsi conjurer le risque sceptique).
La deuxième partie de l’ouvrage a vocation à replacer la philosophie d’Eddington dans l’épaisseur d’une existence. Car il n’est pas indifférent que le savant soit aussi croyant, que le théoricien soit engagé, et que la spéculation croise une éthique (ainsi que des espoirs). L’auteur ne cède pas à la tentation de la psychologisation (« Eddington adhère au quakerisme, de sorte qu’il spiritualise »). Il restitue plutôt une unité vivante, où la science, la foi et la responsabilité civique ne se superposent pas comme des couches étrangères, mais se répondent selon une harmonie parfois tendue. F. Laguens souligne à cet égard comment certains thèmes religieux – la « lumière intérieure », l’idée d’un « monde invisible », une sensibilité pacifiste et internationaliste – agissent comme autant de schèmes d’interprétation qui peuvent influencer les manières de poser les questions, sans altérer l’autonomie des démonstrations. Le chapitre sur le « monde ouvert » est particulièrement réussi dans sa manière d’articuler histoire des sciences et philosophie. L’épisode faisant intervenir Georges Lemaître sert notamment d’étude de cas : il permet en effet d’illustrer comment une cosmologie en pleine évolution, riche d’implications métaphysiques, contraint à préciser la démarcation entre science et religion, tout en invitant à examiner la façon dont la notion de temps transforme l’idée même de « réalité physique ». Le chapitre consacré au « déclin du déterminisme » contribue d’autre part à mieux cerner cette « oscillation », si souvent reprochée à Eddington, entre épistémologie et ontologie. Car un tel déclin, provoqué par la mécanique quantique, dévoile d’après F. Laguens les conditions à partir desquelles la science délimite son objet. Il révèle que le champ du connaissable se construit ; que le monde physique est érigé, à l’issue de certaines décisions (là réside « l’influence sélective de l’esprit [4] »). Si bien que cette « nouvelle physique » semble d’un côté exhumer l’indétermination au cœur du réel, et de l’autre exposer les limites de ses propres instruments de description. Enfin, « Étoiles et atomes » brosse un portrait d’Eddington en méthodologue, et donc en astrophysicien. L’auteur en profite pour s’intéresser à la confiance – raisonnée – que ce dernier accorde à l’intuition, entendue comme une capacité à pressentir un ordre derrière la diversité des phénomènes.
La troisième partie est sans doute la plus philosophique. Le rapprochement avec Bertrand Russell, à l’endroit duquel Eddington admet volontiers sa dette, constitue l’un des apports majeurs. Notamment parce que F. Laguens ne s’en tient pas à la filiation (qui n’est d’ailleurs pas à sens unique) : il en dégage les lignes de fracture, en particulier autour du monisme « neutre » – ou plus exactement de cet adjectif utilisé pour le qualifier. L’accusation d’idéalisme est également instruite. Et l’on découvre finalement, moyennant un retour à Kant, que sous plusieurs aspects le réalisme (métaphysique) d’Eddington est bien plus affirmé que ne le suggèrent certaines lectures. En fait, la position intermédiaire que ce travail laisse entrevoir, à mi-chemin entre le réalisme naïf et le solipsisme, nous rappelle s’il le fallait que ces étiquettes ne fonctionnent pas toujours. La référence à Descartes, enfin, vient compléter ce jeu de comparaisons. Elle est conduite avec une retenue qui évite l’assimilation. F. Laguens ne confond en effet jamais le programme eddingtonien avec un déductivisme débridé qui prétendrait élucider l’architecture de l’univers à partir d’un petit nombre de principes souverains. Ce qu’il met en évidence, outre un « tempérament rationaliste », c’est une attitude commune : celle qui consiste à adopter, face à des habitudes de pensée installées, une position volontairement extrême afin d’en corriger les excès contraires.
Deux traits font la valeur durable de ce livre. Le premier tient à sa capacité à tenir ensemble l’histoire savante et la reconstruction conceptuelle. Loin d’aligner des études isolées, il compose une trajectoire, où les reformulations d’Eddington sont envisagées à partir des problèmes qui les ont suscitées ; celui de « l’expérience », c’est-à-dire, ici, de la conscience, étant probablement l’un des plus brûlants. Le second est lié à l’attention portée à la question des valeurs (sur laquelle l’auteur s’attarde en conclusion). La science, telle qu’Eddington la conçoit, n’est pas réductible à l’accumulation des mesures et des symboles ; elle rencontre, tôt ou tard, la question du sens, et généralement celle des modalités d’« enchantement » – ou de réenchantement – du monde. F. Laguens, qui met l’accent sur ces éléments, se garde d’en tirer une leçon moralisatrice : il s’en saisit pour souligner, dans le sillage de celui dont il a décortiqué les productions et les correspondances, que l’entreprise scientifique a toujours une enveloppe axiologique, fût-elle dissimulée.
On peut toutefois formuler deux réserves, non pour amoindrir la qualité de l’ouvrage, mais pour en situer les choix. D’abord, la reconstruction « organique » d’une pensée risque parfois de rendre trop harmonieux ce qui demeure véritablement conflictuel. F. Laguens signale certes cet écueil, mais le lecteur pourra se demander si certaines propositions eddingtoniennes ne résistent pas, en droit, à la mise en cohérence. Ensuite, bien que l’insistance sur Russell, Kant et Descartes soit heuristique, elle laisse en arrière-plan d’autres voisinages possibles (par exemple, certaines affinités avec des débats actuels, en philosophie analytique, sur les versions épistémiques versus ontiques du réalisme structural, sur la pertinence de l’option panpsychiste relativement au Mind-Body Problem, ou encore sur les épistémologies de l’instrumentation) – non que l’auteur les ignore, puisque cela est peu probable, mais parce que son fil directeur est d’abord interne à Eddington et à son époque (sur laquelle nous apprenons beaucoup). Sans doute faut-il y voir un choix de méthode : produire une base solide avant de multiplier les comparaisons.
Cela dit, il faut reconnaître à F. Laguens le mérite d’une réhabilitation sans indulgence : les obscurités d’Eddington ne sont pas minimisées, en tant qu’elles sont rendues lisibles ; les critiques – parfois acerbes – qu’il reçoit de la part de ses contemporains sont reprises et discutées ; son « mysticisme » n’est pas mentionné comme une anomalie à écarter : il est inspecté, dans sa genèse et ses effets. Et son ouvrage en vient au passage à rappeler, à la suite de Bergson, que comprendre un philosophe demande de recomposer sa pensée avec ce qui n’est pas elle – influences extra-philosophiques, contexte social, pratiques quotidiennes – afin de rejoindre, autant que possible, ce noyau de simplicité qui l’anime sans jamais pouvoir se livrer tout entier.
En définitive, nous avons affaire, avec cette monographie érudite, à un exercice de philosophie des sciences au sens le plus noble ; à une enquête branchée sur les aspirations des physiciens, menée à partir d’un auteur qui fut simultanément praticien, théoricien, vulgarisateur, et – qu’on le veuille ou non – philosophe. Et au fond, si l’on cherchait une raison de lire aujourd’hui Eddington – et, plus encore, de le lire en étant aiguillé –, alors la voici fournie avec ce livre.
[1] Dans The Nature of the Physical World.
[2] Je souligne.
[3] Space, Time and Gravitation, p. 242.
[4] The Nature of the Physical World, p. 244.
Mathieu Garcia
Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de philosophie anglaise V chez notre partenaire Cairn
Pour citer cet article : Florian Laguens, Eddington philosophe. La nature et la portée de la science physique, Paris, Éditions de la Sorbonne, « Logique, langage, sciences, philosophie », 2023, 326 p., in Bulletin de philosophie anglaise V, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 169-224.