Auteur : Paul Rateau
David Rabouin, Mathématiques et philosophie chez Leibniz. Au fil de l’analyse des notions et des vérités, Paris, Vrin, « Mathesis », 2025, 396 pages.
L’ouvrage de David Rabouin est né, de l’aveu de l’auteur, d’un sentiment d’insatisfaction à la lecture d’un lieu commun du commentaire, selon lequel mathématiques et philosophie entretiennent des rapports étroits et féconds chez Leibniz, sans pourtant que cette interaction n’ait été jusqu’à présent réellement explicitée. L’étude précise de ces rapports s’impose d’autant plus au vu des progrès actuels de l’édition des œuvres du philosophe de Hanovre – qui donne accès à des textes que nos prédécesseurs ignoraient –, mais également compte tenu de l’abandon, aujourd’hui, de l’idée d’un « système leibnizien » à reconstruire, auquel serait rattachée « une » philosophie leibnizienne des mathématiques. Rien n’indique en effet qu’il y ait eu une telle philosophie unifiée, ni même – tel est l’avis d’Enrico Pasini cité p. 9 – tout simplement une telle philosophie, pleinement accomplie, au sens où on l’entend maintenant. À cet égard, D. Rabouin s’assigne deux tâches, qui en réalité sont bien distinctes et ne s’impliquent nullement : étudier les rapports entre mathématiques et philosophie chez Leibniz et déterminer s’il existe une philosophie des mathématiques leibnizienne.
La longue introduction par laquelle s’ouvre le livre est particulièrement éclairante sur les questions traitées, les difficultés rencontrées – liées notamment aux déclarations apparemment contradictoires du philosophe de Hanovre –, les buts poursuivis, les interprétations en présence, la nécessité de distinguer la réflexion sur les mathématiques et la pratique effective des mathématiques, ou encore la méthode (« généalogique ») employée par D. Rabouin. Celui-ci modère la portée de cette affirmation de Leibniz dans sa correspondance avec Samuel Clarke, selon laquelle les mathématiques relèveraient entièrement du seul principe de contradiction, en montrant que d’autres principes interviennent en ce domaine, au premier rang desquels celui de raison, mais aussi ceux d’harmonie, du meilleur ou de justice (p. 12-13). La remarque est très juste, mais on pourra se demander si ces principes y ont une place analogue à celle qu’occupe le principe de contradiction, érigé en « grand fondement des mathématiques », c’est-à-dire s’ils sont aussi… principiels que lui. On pourra même soutenir que le principe de raison est bien à l’œuvre dans tout processus de reconduction aux identiques et que toute démonstration en est l’application, en dévoilant la raison de la vérité. Mais il est clair qu’en ce cas – et en ce cas seulement – le principe de raison n’a pas le rôle de fondement premier, qui revient au principe de contradiction, auquel il est subordonné. La primauté du principe de contradiction n’exclut donc pas l’usage concomitant des autres, à condition d’être attentif – comme y invite D. Rabouin dans la suite de son ouvrage – aux motifs particuliers qui le justifient à tel ou tel moment particulier du raisonnement mathématique.
L’interprétation à donner de la procédure de réduction aux identiques – qui ne saurait se ramener à la seule formule tautologique A est A de l’« identité absolue », mais autorise une « pluralité de relations identiques » (p. 15 ; voir aussi p. 65) – et la question du statut des objets mathématiques et du type de connaissance qui s’y rapporte (l’imagination, p. 16 sq.), font l’objet d’un traitement spécifique dans le livre. Elles sont rattachées à un problème plus fondamental qu’expose l’introduction. D. Rabouin reconnaît à Dietrich Mahnke le mérite de l’avoir explicitement formulé et, parce qu’il n’y a pas apporté de solution satisfaisante, d’avoir assigné la tâche que se devait d’accomplir tout commentateur en quête d’une élucidation claire de ce « lien intime et fécond entre mathématiques, logique et métaphysique » (p. 20). Il s’agit de montrer comment s’opère – si elle s’opère ! – « la synthèse leibnizienne de la mathématique (universelle) et de la métaphysique (de l’individuation) » (p. 21). Comme le remarque D. Rabouin, le problème est rendu d’autant plus difficile et complexe que l’unité de cette mathématique cache en réalité une multiplicité de systèmes symboliques (calcul logique, calcul différentiel, analysis situs, algèbre, etc.), que la métaphysique porte sur des individus réels quand les objets mathématiques constituent des entités abstraites et fictives, enfin que reste à déterminer le rapport entre la nature représentative de la substance individuelle (qui exprime tout l’univers) et son éventuelle traduction mathématique. L’auteur le reconnaît lui-même : « l’activité de la substance n’est a priori pas du même type que ses expressions phénoménales et la structure mathématique de la seconde ne nous dit rien sur la structuration intime de la première » (p. 22-23).
D. Rabouin présente son ouvrage comme une tentative visant à répondre au « défi » posé par Mahnke, en proposant une « synthèse disjonctive[1] ». […]
[1] Cette « synthèse », qui ne consiste ni en une subordination d’une discipline à l’autre ni en leur opposition radicale, revient plutôt à penser, selon D. Rabouin, une évolution « de concert », à travers laquelle sont délimités « leurs thèses et leurs objets respectifs » (p. 203). Au regard de cette progression parallèle, est-il alors encore pertinent de parler de « synthèse », au sens strict ? Cette synthèse, dont la nature n’est pas davantage précisée, est d’ailleurs présentée comme une « première réponse » en conclusion (p. 363).
Paul Rateau
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Pour citer cette étude critique : David Rabouin, Mathématiques et philosophie chez Leibniz. Au fil de l’analyse des notions et des vérités, Paris, Vrin, « Mathesis », 2025, 396 pages, in Bulletin leibnizien XII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 165-218.
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Gottfried Wilhelm Leibniz, Model of Certainty, Or Demonstrations in Law Expounded in the Doctrine of Conditions, introduction, traduction et notes par Carmelo Massimo de Iuliis, Clark, New Jersey, Talbot Publishing, 2025, LIX + 374 pages.
Après avoir publié une traduction anglaise de la Nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurisprudence (2017, Talbot Publishing), Carmelo Massimo de Iuliis livre ici une édition en anglais d’un autre texte du jeune Leibniz : la Doctrine des conditions (1669), qu’il fait précéder d’un essai introductif et accompagne d’un important et très utile appareil de notes. Cette édition fait suite à la traduction en italien qu’il a fait paraître du même texte en 2020 (Milan, Giuffré Francis Lefebvre).
Dans la Doctrine des conditions, le philosophe juriste – alors au service du prince-électeur de Mayence – entend non seulement rassembler et ordonner les règles et principes dispersés dans le droit romain, mais aussi en déduire soixante-dix théorèmes, ayant trait aux conditions en droit. Comme il le rappelle au début de ses remarques préliminaires : « la doctrine des conditions est une certaine partie de la logique juridique qui traite des propositions hypothétiques en droit » (p. 7). C. De Iuliis estime qu’« aucun autre texte ne fournit une synthèse aussi élégante et complète des fondements culturels des codifications continentales européennes » (p. vii). De ce point de vue, la Doctrine des conditions présente un intérêt qui dépasse le cercle des historiens et des philosophes du droit. Sa publication est encore l’occasion de juger si Leibniz est parvenu au but qu’il s’était fixé : mettre les opinions des anciens jurisconsultes romains sur les conditions sous la forme de démonstrations mathématiques, en suivant la méthode euclidienne.
L’ouvrage de Leibniz est replacé dans le contexte de ses premiers écrits, notamment juridiques – Dispute juridique sur les conditions I et II (1665), Des cas perplexes en droit (1666) et la Nouvelle méthode pour apprendre et enseigner la jurisprudence (1667) –, en insistant sur l’ambition de « géométriser » la connaissance, afin d’atteindre en tout domaine du savoir – et singulièrement dans celui du droit – une certitude mathématique (p. xiv sq.). Tout en soulignant l’originalité du projet, l’auteur évoque l’influence qu’ont exercée sur le jeune philosophe ses professeurs, mais aussi un contexte dans lequel l’exigence de certitude se faisait sentir, afin de mettre fin aux disputes juridiques et théologiques des siècles précédents.
Il montre cependant les limites de cette tentative leibnizienne d’application de la méthode euclidienne à des problèmes juridiques. L’apport du philosophe serait plutôt dans sa façon de réorganiser le système légal (p. xviii) issu du droit romain. La méthode euclidienne est définie comme une procédure inductive dont Leibniz entend user dans le but d’ordonner les opinions des jurisconsultes romains (consignées dans le Digeste) sous la forme de « démonstrations très certaines et presque mathématiques » (A VI, 1, 330, cité p. xxiii). Il s’agit encore de joindre aux définitions – c’est-à-dire à « l’explication des termes » – les théorèmes fondés sur elles. Si formellement la Doctrine des conditions suit la méthode euclidienne, il n’est pas certain, observe C. de Iuliis, que le contenu même du Digeste puisse s’y conformer. Car les jurisconsultes romains n’appliquent pas une méthode analytique, mais adoptent une approche « topique » pour résoudre les cas à traiter. Autrement dit, ils ne procèdent pas par inférence à partir de prémisses, mais comparent des situations « afin de trouver un équilibre dans l’échange proportionnel de valeurs entre les parties concernées » (p. xxiv). Selon l’auteur, « Leibniz ne semble pas se rendre compte que le système juridique romain est un ensemble complexe de solutions adaptées à des problèmes particuliers, ce qui le rend irréductible à un système unifié. Les juristes recouraient à la méthode topique, où le syllogisme part de prémisses considérées comme des opinions vraies relatives à des cas spécifiques » (p. xxv). Leibniz a par ailleurs lui-même souligné les contradictions que recèle le Digeste dans le traitement d’un même cas. Plusieurs exemples prouvent que la méthode euclidienne n’est pas – et ne peut pas être – entièrement applicable (p. xxvi sq.).
Ce constat n’empêchera pas le juriste, l’historien ou le philosophe du droit de tirer profit de la lecture cet ouvrage – y compris au regard de questions contemporaines touchant à la structure et à l’organisation du corpus juridique –, ni d’apprécier l’effort leibnizien visant à ressaisir la rationalité à l’œuvre dans une matière telle que le droit.
Paul Rateau
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Pour citer cette recension :Gottfried Wilhelm Leibniz, Model of Certainty, Or Demonstrations in Law Expounded in the Doctrine of Conditions, introduction, traduction et notes par Carmelo Massimo de Iuliis, Clark, New Jersey, Talbot Publishing, 2025, LIX + 374 pages, in Bulletin leibnizien XII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 165-218.
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Tahar BEN GUIZA, Le Rationalisme de Leibniz et la culture arabe, Tunis, Nirvana, 2023, 179 p.
Tahar Ben Guiza, professeur de philosophie moderne à la Faculté des sciences humaines et sociales de l’université de Tunis, désormais à la retraite, rassemble dans ce livre dix contributions qu’il a données à l’occasion de différents colloques et congrès, pendant la période 2003-2019. Ces textes illustrent trois aspects qui caractérisent indissociablement son œuvre et en font tout l’intérêt : une connaissance étendue de la pensée du philosophe de Hanovre, la volonté de la confronter aux grands auteurs de tradition musulmane (tels qu’Al-Fârâbî, Ibn Rushd), enfin le souci constant de la rattacher aux questions les plus contemporaines, et particulièrement à la situation actuelle en Tunisie. Trois thèmes de prédilection se dégagent de cet ensemble d’études : le rapport de l’individu à l’universel (« L’individu universel : le problème de l’expression » p. 73-90 ; « La quête de l’Universel d’Al-Fârâbî à Leibniz », p. 123-135), le rapport entre philosophie et théologie (« L’engagement rationaliste de la philosophie de Leibniz », p. 55-71 ; « La variation dans le style d’écriture leibnizien et la tradition philosophique arabe », p. 107-121), la politique (« Leibniz et Louis XIV : le Consilium Aegyptiacum », p. 137-148 ; « Des monades aux peuples », p. 149-159 ; « Les révolutions arabes sont-elles compossibles ? », p. 161-172). Ces trois thèmes s’inscrivent eux-mêmes dans le cadre plus large d’une réflexion sur la signification du rationalisme leibnizien et sa capacité à « résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui, en l’occurrence, ceux du dogmatisme et du fanatisme » (p. 7).
Tahar Ben Guiza défend la « pertinence » de ce rationalisme, son actualité, l’urgence d’y recourir et de s’en inspirer. Par là, de façon originale et convaincante, il opère délibérément un double déplacement : dans le temps, en invitant le lecteur à se plonger dans la pensée d’un philosophe du passé, pour y trouver des outils conceptuels adéquats et utiles, au regard des enjeux d’aujourd’hui ; dans l’espace, en faisant le pari d’une rencontre fructueuse de l’Europe avec le monde arabo-musulman, contre une attitude de défiance, devenue systématique, à l’égard de l’homme occidental, suspecté d’analyser tous les problèmes, de comprendre et de juger toutes les cultures à partir de son point de vue propre, considéré comme le seul valable. Leibniz était européen, chrétien certainement – quoiqu’il ait pu paraître suspect aux théologiens de son époque – et a travaillé toute sa vie à la réunion des Églises. Il a également proposé à Louis XIV un projet d’invasion de l’Égypte pendant son séjour à Paris. Cela suffit-il à discréditer son œuvre, à ne lui reconnaître aucun intérêt ni aucune valeur pour qui se réclamerait d’une culture non européenne et non chrétienne, ou encore pour le ressortissant d’un pays jadis colonisé ?
Tahar Ben Guiza répond par la négative et trace une voie singulière, distincte, selon nous, de trois attitudes possibles (qui peuvent évidemment se combiner). La première consiste à rejeter une pensée, au motif qu’elle serait par principe eurocentrée parce que son origine est européenne, et sous prétexte que sa prétention universelle reviendrait à une forme de justification théorique de la colonisation et de tous ses méfaits. La deuxième consiste à la contester, parce que le rationalisme qu’elle promeut mène à un échec inéluctable : il « a conduit à une instrumentalisation de la raison dévastatrice et ravageuse des valeurs d’humanité et de sauvegarde de la nature et de la liberté » (p. 8). La troisième consiste à voir dans le rationalisme, quel que soit son représentant, passé ou présent, un danger, l’outil d’une critique de l’autorité religieuse, et, par conséquent, l’ennemi de la théologie et de la foi. Si la raison est européenne, blanche, coloniale, destructrice de la nature et de l’homme par la technique (dont elle est la mère), sinon encore totalitaire, enfin athée, pourquoi lire et étudier aujourd’hui un auteur tel que Leibniz ? Aussi la question de Tahar Ben Guiza « comment être leibnizien dans un pays arabe comme la Tunisie ? » (p. 8 et p. 31) pourrait-elle être radicalisée et formulée en ces termes : « comment être leibnizien tout court ? »
On peut l’être – leibnizien – dès lors que l’on admet que la raison n’appartient pas à l’Europe ni n’est son privilège exclusif, qu’elle est émancipatrice, qu’elle est la force de qui peut apparaître « faible » sur le plan politique, social, ou économique, et qu’elle peut être l’alliée du croyant dont la foi se fortifie par l’épreuve d’un examen critique. La colonisation, l’exploitation à outrance des ressources naturelles, les multiples formes d’aliénation humaine, l’athéisme et le prétendu « matérialisme » qui en serait le corollaire, ne sauraient être mis au compte de cette raison, dont Leibniz et d’autres ont défendu ardemment l’usage, à moins d’opérer des raccourcis fallacieux et de procéder à des confusions grossières. Ces griefs ne sont adressés à la « lumière naturelle » – comme on la nommait au XVIIe siècle – que pour la disqualifier, favoriser l’ignorance et ce que Tahar Ben Guiza appelle le dogmatisme et le fanatisme. « N’a-t-on pas plutôt besoin pour mieux nous situer dans le monde, de retenir de [Leibniz] sa valorisation de la différence, son souci de se mettre à “la place d’autrui”, sa pensée de la conciliation, du concordat et de l’universalité ? » (p. 8). Cette différence, soulignée par l’auteur de la Monadologie, fait droit à « toutes les expressions humaines à travers la diversité des langues et des civilisations » (p. 9) ; l’universalité qu’il défend ne s’oppose pas au particulier ni ne dissout l’individuel ; le concordat qu’il soutient rappelle le projet d’Ibn Rushd de livrer à la religion musulmane « la philosophie qu’elle mérite » (p. 9).
Bien sûr, il ne s’agit pas de reprendre tel quel le « rationalisme » leibnizien, sans en montrer aussi les limites et les insuffisances, sinon l’opération ne consisterait qu’à substituer une autorité (philosophique) à une autre (celle de la religion, de la tradition, de l’État, etc.). En même temps qu’il justifie un recours fécond à Leibniz, Tahar Ben Guiza n’entend pas éluder « la question de la validité du modèle rationaliste occidental, qui s’avère souvent incapable de penser l’Autre autrement qu’à travers le prisme du centre et de la périphérie » (p. 10). On ne peut revendiquer l’héritage théorique d’un auteur, et par là même en reconnaître la puissance conceptuelle et l’intérêt aujourd’hui, sans satisfaire à l’exigence de la contextualisation historique ni exercer le droit d’en faire un inventaire critique. À cet égard, Tahar Ben Guiza refuse aussi bien l’adhésion sans nuance que le rejet pur et simple, en évitant deux excès : d’une part, un présentisme qui évalue les doctrines du passé à l’aune des « vérités » d’aujourd’hui et projette sur elles les préjugés du temps actuel – attitude dont la « culture de l’annulation » ou de « l’effacement » (cancel culture) peut être considérée comme un débouché pratique – ; d’autre part, un contextualisme qui creuse un fossé avec les doctrines du passé, dont elles sont jugées absolument inséparables, au point de rendre sinon illégitime en tout cas contestable toute appropriation ou reprise contemporaine – attitude dont le relativisme culturel est la conséquence, lui qui pose que conceptions et idées ne sont valables et appréciables que dans le cadre d’une époque et civilisation données.
Le présent ouvrage de Tahar Ben Guiza est à replacer dans un travail consacré à Leibniz marqué notamment par son livre de 2001 intitulé Le Rationalisme concordataire de la philosophie de Leibniz (Publication de la Faculté des sciences humaines et sociales de Tunis), et par des traductions en arabe d’écrits du philosophe de Hanovre. Il manifeste un engagement sincère et constant de l’auteur en faveur de ce qu’il appelle la conciliation, l’ouverture, le dialogue entre des cultures et des traditions différentes. Ces cultures et ces traditions, notre collègue de Tunis est le témoignage vivant de leur riche, heureuse et féconde harmonie, faite d’affinités et de convergences mais aussi de contrastes et de différences.
Paul Rateau
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Pour citer cet article : Tahar BEN GUIZA, Le Rationalisme de Leibniz et la culture arabe, Tunis, Nirvana, 2023, 179 p., in Bulletin leibnizien X, Archives de philosophie, tome 87/3, Juillet-Septembre 2024, p. 163-202.
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Matteo FAVARETTI CAMPOSAMPIERO, Mattia GERETTO, Luigi PERISSINOTTO (dir.), Theodicy and Reason. Logic, Metaphysics, and Theology in Leibniz’s Essais de Théodicée (1710), Venise, Edizioni Ca’ Foscari, Philosophica 2, 2016, 240 p.
Ce volume, qui rassemble les contributions de dix chercheurs italiens, porte sur les Essais de Théodicée, ainsi que sur la réception de certaines des thèses qui y sont développées. Les auteurs ont choisi d’aborder le fameux texte de 1710 à travers trois principaux thèmes, qui forment les trois grands chapitres : (1) la logique et la rhétorique, (2) la métaphysique, (3) le rapport entre raison et Révélation et la question du mal. Le but est de montrer la raison leibnizienne pour ainsi dire à l’œuvre : quel usage est fait du langage, des fictions et des métaphores, comment sont employés certains arguments pour élaborer des thèses métaphysiques majeures (telles que l’action des créatures, la nature du temps, les mondes possibles ou encore l’harmonie préétablie), enfin de quelle façon sont pensées la confrontation de la philosophie à l’enseignement scripturaire et la justification du mal dans le cadre d’une théologie naturelle.
Stefano di Bella ouvre la première partie par une comparaison entre la fable de Sextus qui clôt la Théodicée et le mythe de Deucalion et Pyrrha qui sert d’apologue au De libertate, fato, gratia Dei (écrit vers 1686-1687). Il montre que la fonction de ces deux histoires n’est pas seulement illustrative, dans la mesure où elles sont l’occasion pour Leibniz de préciser certains aspects théoriques importants, concernant le choix des possibles, la nature des contrefactuels, ou encore la connexion des individus appartenant au même monde. Cristina Marras partage également l’idée que les images, les analogies, les métaphores qui fourmillent dans le discours leibnizien n’ont pas un rôle uniquement ornemental et didactique, mais qu’elles participent de la pensée philosophique elle-même, sans qu’elles soient pour autant toujours susceptibles d’être ramenées à un discours « littéral » (non métaphorique). S’appuyant notamment sur l’étude de l’image du labyrinthe, l’auteure étudie comment les métaphores (structurées en réseau) permettent de relier différentes parties de la philosophie leibnizienne. Enrico Pasini se consacre plus particulièrement aux comparaisons de nature mathématique utilisées dans la Théodicée. Il s’intéresse à l’expression, récurrente sous la plume de Leibniz, essentiae rerum sunt sicut numeri, que d’aucuns ont cru d’origine pythagoricienne ou platonicienne, alors que sa source est aristotélicienne. Il examine également le rôle que joue la référence au calcul de maximis et minimis et aux « lieux géométriques » de points dans la doctrine des mondes possibles.
La deuxième partie commence par une contribution de Francesco Piro sur l’action des créatures et le concours divin, objet des paragraphes 381-404 de la Théodicée. À travers Bayle, Leibniz vise les « nouveaux cartésiens », c’est-à-dire les « occasionalistes » (tel Malebranche), et défend contre eux l’efficace des créatures. Il montre que, quoique conservées à chaque instant par la puissance de Dieu, celles-ci produisent leurs propres accidents. Cette conception des rapports entre substances et accidents se fonde sur une métaphysique des dispositions et des propriétés dispositionnelles. Federico Perelda, pour sa part, aborde la doctrine leibnizienne du temps à partir d’un cadre théorique et de débats contemporains. À ses yeux, Leibniz soutiendrait une forme d’« éternalisme » (conception selon laquelle passé, présent et futur seraient également réels) qui serait « dynamique ». Les deux contributions suivantes ont en commun de traiter de la réception de thèses leibniziennes dans la philosophie allemande du XVIIIe siècle. Matteo Favaretti Camposampiero analyse avec précision la doctrine de l’infinité des mondes possibles telle qu’elle est développée dans la Théodicée, puis examine quels arguments les successeurs de Leibniz (Wolff, Bilfinger) ont déployés pour la justifier. Trois principaux arguments apparaissent : la possibilité de concevoir des contrefactuels, l’imagination de fictions non-contradictoires ou encore l’affirmation de la contingence des lois de la nature. Gualtiero Lorini étudie, pour sa part, la place de l’hypothèse de l’harmonie préétablie dans le débat sur la causalité et montre de quelle manière et, éventuellement, avec quels aménagements elle est reprise par Wolff et Baumgarten.
Dans la dernière partie – dont l’unité apparaît sans doute moins que dans les deux premières –, Mattia Geretto souligne le lien étroit qui unit philosophie et théologie révélée dans les Essais de Théodicée. Il montre que la complémentarité entre raison et révélation est rendue possible par l’affirmation de la pureté de la première, qui, selon Leibniz, outre qu’elle est présente en chaque homme, n’a pas été corrompue par le péché originel. Geretto relie cette idée au concept médiéval de synderesis. Il termine sa contribution par un commentaire des paragraphes 91 et 397 qui traitent de la manière dont les âmes humaines parviennent à la raison. Le rapport de la raison avec la foi est également traité par Stefano Brogi, mais par le biais de la confrontation avec Bayle. Brogi voit dans la Théodicée un ouvrage écrit d’abord et avant tout contre l’auteur du Dictionnaire historique et critique, car celui-ci conteste, comme on sait, la conciliation entre philosophie et théologie au profit d’un « fidéisme » (réel ou de façade). Le volume s’achève par un texte de Gian Luigi Paltrinieri qui, reprenant à Deleuze l’image du pli et l’idée d’une pensée baroque, critique la lecture proposée par Heidegger du rationalisme de Leibniz.
Si les textes sont de qualité inégale – comme c’est le lot de tout ouvrage collectif –, l’ensemble offre indéniablement des perspectives intéressantes et nouvelles sur un ouvrage majeur – au regard de l’œuvre leibnizienne comme du point de vue de l’histoire de la philosophie – dont les commentateurs n’ont pas fini d’explorer toute la richesse.
Paul RATEAU
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Pour citer cet article : Paul RATEAU, « Matteo FAVARETTI CAMPOSAMPIERO, Mattia GERETTO, Luigi PERISSINOTTO (dir.), Theodicy and Reason. Logic, Metaphysics, and Theology in Leibniz’s Essais de Théodicée (1710), Venise, Edizioni Ca’ Foscari, Philosophica 2, 2016 » in Bulletin leibnizien IV, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 563-639.
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Leibniz – De Volder : Correspondance, traduction, annotations et introduction par Anne-Lise Rey. Préface de Michel Fichant, Paris, Vrin, 2016, 287 p.
ÉTUDE CRITIQUE (suivie de la réponse de l’auteure)
« […] je sens s’allumer de vous à moi une lumière qui me donne le sentiment que je comprends mieux mes positions quand je lis les vôtres [6]. » Par ces mots, Leibniz indique bien l’importance particulière que revêt pour lui la correspondance qu’il a engagée depuis 1698 (et qu’il poursuivra jusqu’en 1706) avec le philosophe hollandais Burchard De Volder (1643-1709), et la fonction qu’elle remplit à ses yeux. Le professeur de Leyde, d’abord cartésien puis critique de Descartes, peut-être tenté par le spinozisme, n’a certes pas l’envergure d’un Arnauld – avec lequel Leibniz entretint l’un de ses échanges épistolaires les plus fructueux. Cependant ses interrogations, ses demandes, ses objections sont pour le philosophe de Hanovre l’occasion d’aller beaucoup plus loin que ce que les exposés publics avaient déjà pu faire connaître [7], sans néanmoins toujours l’approfondir, sur la substance, la force qui lui est attachée et cette science nouvelle, la dynamique – science de la puissance et de l’action – dont il était l’inventeur. La correspondance, dont il faut souligner l’unité thématique, va cependant au-delà du simple éclaircissement, de l’explication ou de la diffusion d’une pensée définitivement fixée et sûre d’elle-même auprès d’un public à convaincre. Dans ses lettres à De Volder, sans jamais se soustraire à ses obligations envers son interlocuteur qui le questionne, Leibniz est d’abord et surtout en colloque avec lui-même. Ce commerce épistolaire – peut-être plus qu’un autre – l’aide à se comprendre lui-même, en ce moment crucial de sa carrière intellectuelle où il se voit progresser conjointement dans la philosophie naturelle, par ses démonstrations de l’estime des forces (les voies a posteriori et a priori), et en métaphysique, avec l’invention du concept de monade, par lequel toute la réalité doit en dernière instance pouvoir être saisie et ordonnée. Le lien entre ces deux domaines théoriques était bien sûr établi depuis longtemps dans son esprit (il l’est depuis la réhabilitation des formes substantielles en 1679). La correspondance permet cependant de mieux le ressaisir et de l’approfondir. Telle est en effet la découverte fondamentale que Leibniz veut partager avec De Volder : que « les sources de l’action et de l’unité sont les mêmes [8] » (p. 224). Dynamique et métaphysique puisent à la même source.
Étant donné l’intérêt philosophique de ces trente-six lettres échangées sur pratiquement huit ans, mais aussi leur caractère parfois très technique [9], l’ouvrage publié par Anne-Lise Rey – et préfacé par Michel Fichant – a deux grands mérites qu’il faut d’emblée saluer. Il offre pour la première fois en français [10] une traduction complète des textes disponibles, établis à partir de l’édition académique et, pour la partie non encore publiée dans celle-ci, de l’édition Gerhardt – que la traductrice a pris soin de confronter aux manuscrits conservés à la bibliothèque de Hanovre. Il est enrichi d’utiles notes et, surtout, d’une introduction – intitulée L’ambivalence de l’action – qui ne se contente pas d’une présentation générale des protagonistes, des différentes étapes et des enjeux de leur discussion, mais constitue un véritable essai interprétatif, qui propose une lecture originale de la philosophie leibnizienne, à partir de la notion d’action et de son usage conjoint dans la dynamique et dans la métaphysique. […]
Paul RATEAU
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Pour citer cet article : Paul RATEAU, « Leibniz – De Volder : Correspondance, traduction, annotations et introduction par Anne-Lise Rey. Préface de Michel Fichant, Paris, Vrin, 2016, 287 p. » in Bulletin leibnizien III, Archives de Philosophie, tome 80/3, avril-juin 2017, p. 561-623.
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Du même auteur :
- Paul RATEAU, « Lire Leibniz aujourd’hui : présentation du dossier », Archives de Philosophie, 2014, 77-1, 5-15.
- Paul RATEAU, « L’univers progresse-t-il ? Les modèles d’évolution du monde chez Leibniz », Archives de Philosophie, 2014, 77-1, 81-103.