Auteur : Philippe Danino

Hélène BOUCHILLOUX : Spinoza. Les deux voies du salut, Paris, L’Harmattan, 95 p.

Dès la correspondance avec Blyenbergh, Spinoza admet l’existence de deux voies de salut hétérogènes : l’une par la philosophie et l’intelligence, l’autre par la religion et la charité ; l’une relève d’une certitude démonstrative, l’autre, d’une certitude morale. H. Bouchilloux, dans cet ouvrage court et dense, en hommage à Jean-Marie Beyssade, s’attache à rendre compte de la coexistence, singulière au XVIIe siècle, de ces deux voies de salut, qui « appartiennent l’une et l’autre à l’immanence » (p. 95).

Comment situer le salut par l’intelligence par rapport au salut par l’obéissance ? Blyenbergh, d’un côté, admet la lumière de l’intelligence, mais dit préférer la loi dès que les vérités de la lumière naturelle contredisent celles que fait connaître la foi. Pour Descartes, d’un autre côté, le salut par la foi vient couronner le salut par la raison. Or, pour Spinoza, la philosophie se suffit à elle-même et donne à la fois la certitude et le bonheur.

Toutefois, si la libération spinozienne relève des progrès de l’intelligence accroissant continûment sa puissance de penser, et donc tout autant de la joie qui s’attache à cet accroissement, alors l’affect de joie n’est pas un mode ontologiquement différent de l’idée. Ce contenu du salut philosophique conduit l’A., dans un deuxième temps, à l’examen du fameux problème de l’indétermination du mode infini médiat dans l’attribut de la pensée, à partir de la discussion d’un bref article de J.-M. Beyssade (1994). C’est, selon ce dernier, l’amour intellectuel de Dieu qui répond aux critères permettant d’identifier un tel mode, critères parmi lesquels figure la différence modale entre l’amour et l’idée. Mais l’A. s’attache à montrer qu’il est impossible, comme le fait Beyssade, de rabattre la conception spinozienne du rapport de l’affect à l’idée sur celle de Descartes : là où l’affect est un mode différent de l’idée (Descartes), il n’y a, chez Spinoza, qu’une distinction de raison. Et pas plus l’affect, dans l’esprit humain, ne diffère de l’idée, pas plus l’amour intellectuel de Dieu (aux deux sens du génitif) ne diffère de l’idée de Dieu (aux deux sens du génitif). La démonstration de Beyssade ne vaut donc pas : ce n’est pas dans l’amour intellectuel de Dieu qu’il est possible de repérer le mode infini médiat dans l’attribut de la pensée.

Un troisième moment s’attache dès lors à montrer qu’il peut, en droit, ne pas y avoir de mode infini médiat dans l’attribut de la pensée : de ce que Dieu n’a pas l’intelligence de lui-même sans s’expliquer par l’intelligence des hommes, « il y a dans l’attribut pensée un seul et même intellect divin qu’on peut considérer soit immédiatement, soit médiatement » (p. 49). De mode de constitution (de l’essence de tous les esprits) qu’il est immédiatement, l’intellect divin est médiatement mode constitué (de toutes les intelligences humaines). Aussi n’y a-t-il pas lieu de « chercher dans l’attribut de la pensée divine un autre mode infini que l’intellect divin ou l’idée de Dieu » (p. 62), idée unique et constituée de toutes les intelligences humaines.

La « voie de l’intelligence », celle du sage, consiste à percevoir, démonstrativement, que la nécessité et la perfection divines s’expriment en toute chose comme en lui-même. Mais la « voie de la charité », montre l’A. dans un dernier moment, consiste à mener une vie et à être uni à Dieu, comme le philosophe vit sous la conduite de la raison et est uni à Dieu. Aussi y a-t-il « une parfaite analogie » (p. 74) entre les deux voies du salut, même si elles sont et doivent être indépendantes. Que le philosophe, de la sorte, juge possible le salut par l’obéissance à la loi de la charité, voilà qui interroge l’accusation récurrente d’athéisme à l’encontre de Spinoza. Certes, la philosophie, connaissance vraie de Dieu, se suffit à elle-même, et le Dieu des philosophes est inconciliable avec celui de la religion chrétienne. Cependant, pas plus identifier Dieu à la nature n’est être athée et matérialiste, pas plus le salut par la philosophie – dont la voie religieuse est « une transposition imagée et parabolique » (p. 91) – n’a quoi que ce soit d’athée et de matérialiste.

L’ouvrage établit ainsi « la compatibilité de la philosophie et de la religion sur la base de leur hétérogénéité » (p. 80) en traçant, pour ce faire, une solution indéniablement intéressante au problème de l’absence – finalement normale – du mode infini médiat dans l’attribut de la pensée.

Philippe DANINO

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Pour citer cet article : Philippe DANINO, « Hélène BOUCHILLOUX : Spinoza. Les deux voies du salut, Paris, L’Harmattan, 2018 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XLI, Archives de Philosophie, tome 82/4, octobre-décembre 2019, p. 853-890.

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