Auteur : Pierre-Luc Desjardins

Éric MANGIN, La nuit de l’âme. L’intellect et ses actes chez Maître Eckhart, Paris, Vrin, « Études de philosophie médiévale », 2017, 256 p.

La nuit de l’âme. L’intellect et ses actes chez Maître Eckhart d’Éric Mangin (Maître de conférence à l’université catholique de Lyon), présente une lecture de la pensée noétique eckhartienne. Cherchant à restituer la progression de l’âme vers Dieu en comprenant le sens des différentes étapes délimitées par le réseau lexical que constituent les verbes associés à ses huit différents chapitres (« Dépouiller » ; « Élever » ; « Unir » ; « Saisir » ; « S’émerveiller » ; « Chercher » ; « Écouter » ; « Prêcher »), le livre de Mangin nous propose, davantage qu’une « étude de plus » (p. 19), une approche de l’œuvre du Thuringien qui se veut autant lexicale (terminologique) que spirituelle : une « lecture, avec lui, de son œuvre » (ibid.), formule empruntée à Jean-Louis Chrétien, dont l’auteur se réclame, affirmant l’influence exercée par la méthode de l’ouvrage Saint Augustin et ses actes de parole sur le développement de sa propre approche.

Autant d’actes de l’intellect (p. 20), les huit verbes structurant la progression de l’argumentaire de Mangin témoignent du parcours de l’intelligence – de la raison, de l’intellect, Vernunft (p. 10) –, lequel parcours constitue une ascension vers le Verbe divin qui vient se dire en elle, et l’élever (p. 65) par-delà son individualité. L’auteur nous guide ainsi de manière limpide au cœur de la pensée eckhartienne, exposant clairement et schématiquement les moments essentiels de la vie de l’esprit telle que la conçoit le Thuringien, de manière à rendre intelligible au néophyte, comme au spécialiste, son œuvre de Lebemeister et de Lesemeister.

Mangin construit son ouvrage sur le fondement procuré par le concept de nuit, central dans l’œuvre de Maître Eckhart, concept d’une « certaine cécité » (p. 10 ; p. 15), et limite fondamentale de la pensée rationnelle humaine. Cette cécité, ou nuit de l’âme, dans laquelle elle n’est plus active mais passive, laissant parler en elle le Verbe de Dieu (p. 207 ; p. 240), permet de penser un type de connaissance-union ayant moins trait au connaître prédicatif et rationnel qu’à l’être simpliciter. En tant qu’elle se tourne naturellement vers des objets de science déterminés, c’est-à-dire les species universelles des choses sensibles (p. 37), l’âme ne parvient pas à la liberté (p. 10) – la négativité et l’indétermination absolues – qui peut être sienne lorsque, s’humiliant (p. 53) devant Dieu, elle se vide entièrement et se place dans l’attente et l’écoute (p. 184) qui la disposent à la parole divine, permettant ainsi sa béatitude. La voie eckhartienne est celle du dépouillement : une voie par laquelle la connaissance du monde est abandonnée au profit d’un repli sur soi, sur l’intériorité la plus propre (celle de l’être) ; ce repli qui nourrit la vie de l’âme, n’est autre que Dieu lui-même (p. 67), à qui il convient de s’unir en acte.

Axé principalement sur une lecture de l’œuvre allemande de Maître Eckhart (non en raison de la reconduction d’une dichotomie souvent rejetée par les spécialistes, entre œuvre latine et œuvre allemande, mais en raison principalement de l’aspect « expérientiel » (p. 19) de l’approche eckhartienne de l’intellect dans le corpus des traités et sermons allemands), l’ouvrage constitue donc une approche de sa pensée favorisant ce qu’il conviendrait d’appeler son aspect « spirituel ». Par-delà ses sources conceptuelles (qu’elles soient péripatéticiennes ou plus proprement théologiques), que l’ouvrage de Mangin ne se donne pas pour fin « d’étudier de manière exhaustive » (p. 85), la pensée de Maître Eckhart accorde une importance capitale au vécu de l’esprit : sa noétique, si elle s’articule autour d’un usage de la théorie aristotélicienne de l’intellect, est subordonnée à une conception de la béatitude pour laquelle connaître Dieu et être Dieu se confondent – une conception de la béatitude en laquelle la voie menant à la contemplation intellectuelle est celle d’un repli sur soi par lequel l’intellect expulse la connaissance mondaine au profit de ce fond intangible de lui-même (p. 95) dans lequel il se fond en Dieu.

C’est donc le portrait global de la pensée vécue d’un penseur d’une richesse spirituelle rarement égalée que propose Mangin, un ouvrage rédigé dans une langue claire qui en fait une contribution aussi sérieuse qu’accessible aux études eckhartiennes.

Pierre-Luc DESJARDINS

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Pour citer cet article : Pierre-Luc DESJARDINS, « Éric MANGIN, La nuit de l’âme. L’intellect et ses actes chez Maître Eckhart, Paris, Vrin, 2017 », in Bulletin de Philosophie médiévale XX, Archives de Philosophie, tome 82/3, juillet-septembre 2019, p. 647-672.

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