Auteur : Raphaël Authier

Jean-Luc GOUIN, Hegel. De la Logophonie comme chant du signe, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, 200 p.

S’il rassemble des études de provenances diverses, l’ouvrage de Jean-Luc Gouin se présente comme la tentative de « cerner […] le foyer, ou la racine » de la pensée hégélienne (p. xiii), essentiellement à travers une discussion de la thèse hégélienne selon laquelle la réalité est rationnelle. L’auteur ne s’inscrit ni à proprement parler dans le champ universitaire, bien qu’il s’adresse parfois aux commentateurs de Hegel, ni dans celui de la vulgarisation, mais se propose plutôt d’accéder au noyau de la pensée hégélienne par d’autres voies que celles du raisonnement universitaire traditionnel. Son texte présente assurément des caractéristiques formelles inhabituelles : inclination marquée pour les jeux de mots, multiplication de préciosités de vocabulaire (dont l’éventuel effet de saturation est soigneusement neutralisé par autant de références à la chanson populaire), goût pour les allitérations et les épanorthoses, moments d’abandon à une sorte de lyrisme fragmentaire. Il ne saurait donc être question d’apprécier cet ouvrage à l’aune de critères strictement académiques. Mais on pourra tout de même regretter certaines étrangetés : le trop grand nombre de citations données sans référence, le curieux usage du subjonctif imparfait (qui semble convoqué souvent davantage pour des raisons euphoniques que pour des raisons de sens ou de concordance), ou la surprenante inclusion au sein du livre des « abstracts » ayant accompagné les articles qui le constituent lors de leur publication en revue.

La thèse principale de l’auteur se trouve dans le deuxième chapitre de la première partie, dont l’objectif est de fournir « une clé susceptible d’ouvrir la voie à une saisie véritablement compréhensive de la philosophie de Hegel » (p. xiii). Ce chapitre propose, en commentant certains passages de Hegel, une bonne analyse du caractère rationnel de la réalité elle-même, soulignant que cette rationalité n’est pas arbitrairement imposée de l’extérieur. Mais il semble laisser de côté une partie importante du raisonnement de Hegel. Quel sens peut-on donner par exemple à l’idée selon laquelle, « pour connaître la raison dans l’histoire, ou bien pour connaître rationnellement l’histoire, il faut, à dire vrai, apporter la raison avec soi » (Hegel, Introduction du cours de 1822-1823, GW 27,1, p. 20 ; trad. in La Philosophie de l’histoire, dir. M. Bienenstock, Paris, LGF, 2009, p. 127), lorsqu’on défend, comme le fait l’auteur, que « poser que la réalité est rationnelle, c’est encore un mouvement irrationnel » (p. 33) ? Une telle ambiguïté pourra laisser certains lecteurs perplexes. De la même façon, lorsque l’auteur souligne à juste titre que « le propre de la rationalité, au contraire, réside en sa capacité de rendre raison de soi » (p. 33), il semble en tirer pour conclusion que la rationalité découverte par l’activité philosophique ne proviendrait que de l’objet dont elle parle, comme si la critique de Kant par Hegel allait jusqu’à nier tout rôle constitutif à la rationalité du sujet connaissant. Comment comprendre par exemple, si l’on s’engage dans cette voie, les sections « Conscience de soi » et « Raison » de la Phénoménologie de l’esprit ?

Quant au reste de l’ouvrage, il s’avère assez disparate, notamment lorsque l’auteur se lance dans une analyse de Merleau-Ponty sans que son lien avec le reste du livre soit évident, ou lorsqu’il reproduit une surréaliste (dans presque tous les sens du terme) ébauche de correspondance entre lui-même et Michel Onfray (sans que l’on sache laquelle des deux parties de la correspondance se révèle la plus déroutante). L’ensemble est conçu comme une introduction au noyau de la pensée hégélienne, mais s’avère sans doute trop personnel pour remplir exactement la fonction qu’il s’était proposée. Si la sincérité de l’auteur ne semble pouvoir être mise en doute, reste que la clarté et la rigueur du raisonnement qui s’y déploie s’éloignent sans doute trop des pratiques courantes pour que son propos soit parfaitement compris et précisément discuté.

Raphaël AUTHIER (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Raphaël AUTHIER, « Jean-Luc GOUIN, Hegel. De la Logophonie comme chant du signe, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Eric Michael DALE, Hegel, the End of History, and the Future, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 (2e éd.), 256 p.

La réédition de ce livre initialement paru en 2014 offre une riche mise au point sur la question de la fin de l’histoire chez Hegel, question certes très classique, mais qui a donné lieu à tant d’interprétations et de contresens qu’il reste utile de se pencher sur elle. Nettement divisé en neuf chapitres, qui forment autant d’unités relativement autonomes, l’ouvrage présente deux, voire trois ensembles aux intérêts différents.

Dans une première partie, convaincante bien qu’assez composite, l’auteur retrace la genèse de l’idée de fin de l’histoire, c’est-à-dire de l’idée d’un achèvement du mouvement de progression de l’esprit vers la liberté, à partir de la critique de Hegel menée par Nietzsche et par Engels. Le premier a affirmé que Hegel aurait dû, pour être cohérent avec lui-même, proclamer la fin de l’histoire ; le second a soutenu que l’idée de fin de l’histoire était présente dans les textes hégéliens eux-mêmes, bien qu’elle l’ait été sous la forme d’un motif conservateur ajouté à une méthode intrinsèquement révolutionnaire. Cette tradition interprétative aboutit chez A. Kojève à une systématisation du motif de la fin de l’histoire, lu à travers la dialectique du maître et de l’esclave et à travers l’identification du concept et du temps à la fin de la Phénoménologie de l’esprit : il y aurait fin de l’histoire au sens où le concept se serait intégralement réalisé dans le temps. L’auteur souligne que ces vues sont erronées quant à l’interprétation de Hegel (pour ce dernier, l’histoire mondiale n’est pas achevée, et le philosophe ne peut de toute façon pas se prononcer sur l’avenir), et remarque que ce que Kojève appelle fin de l’histoire est en réalité, et paradoxalement, bien plus proche du moment de l’histoire où apparaît la conscience historique (p. 101). On pourra regretter que le dernier texte important de Kojève (Le Concept, le temps et le discours, Gallimard, 1990), de façon assez surprenante, ne soit ni étudié ni même mentionné.

Dans la deuxième partie du livre, l’auteur s’attache à corriger la vision ordinaire de la philosophie hégélienne de l’histoire, d’abord en la caractérisant comme intermédiaire entre celle de Herder, dont Hegel partage l’attention au contenu de l’histoire, et celle de Fichte, dont il partage l’ambition spéculative (ch. 5 et 6), puis en détaillant les lignes directrices de la vision hégélienne de l’histoire (ch. 7, 8 et 9). Ces derniers développements présentent à la fois de très utiles mises au point (sur le caractère rationnel de l’histoire, sur le sens très particulier des notions hégéliennes de réalité et d’effectivité, sur le motif de la ruse de la raison, sur le fait que l’histoire ne puisse avoir de fin au sens où il y a une fin de l’art…), et aident à comprendre le positionnement critique de l’auteur, qui juge que Hegel ne parvient pas tout à fait à résoudre la tension entre son refus de concevoir l’avenir comme prédéterminé et sa volonté d’éliminer la contingence. Cela dit, deux difficultés en particulier laissent le lecteur sur sa faim : d’une part, l’auteur voit bien que le thème de l’histoire ne se limite pas à l’esprit objectif, mais il ne propose pas d’explication claire de l’articulation entre l’histoire au sens de l’esprit objectif et l’histoire au sens de l’esprit absolu. D’autre part, le positionnement d’ensemble de l’auteur, qui affirme fermement que la philosophie hégélienne est d’inspiration religieuse et constitue une théologie, tout en défendant l’idée d’une interprétation non-métaphysique, mériterait sans doute quelques éclaircissements.

Raphaël AUTHIER (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Raphaël AUTHIER, « Eric Michael DALE, Hegel, the End of History, and the Future, Cambridge (uk), Cambridge University Press, 2017 (2e éd.) », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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