Auteur : Simon J. G. Burton

 

Claus A. Andersen et Jacob Schmutz (éd.), Distinction and Identity in Late-Scholastic Thought and Beyond, Basel, Schwabe Verlag, « Medieval and Early Modern Philosophy » n° 6, 2025, 444 pages.

En évoquant dans son ouvrage Methodus Theologiae de 1691 les difficultés rencontrées dans la compréhension de la distinction formelle, Richard Baxter se plaignait en ces termes : « Bien que, lorsque je lis les ouvrages des scotistes sur les formalités, je les perçoive comme un fil très subtil et ténu, je n’ose pourtant pas rejeter leur doctrine. » Le fait qu’un puritain anglais du xviie siècle ait pu être aussi familier avec la littérature formaliste des Franciscains du Moyen Âge et du début de l’époque moderne fournit une illustration parfaite de l’argument principal sous-jacent à Distinction and Identity in Late-Scholastic Thought and Beyond, l’impressionnant ouvrage coédité par Claus Andersen et Jacob Schmutz, à savoir que le discours sur les formalités était omniprésent dans la pensée du Moyen Âge et du début de l’époque moderne.

Ce magnifique ouvrage retrace en effet l’influence considérable de la littérature scotiste et les débats qu’elle a suscités, depuis ses origines jusqu’au xviiie siècle. Il montre comment ces débats ont donné naissance à des théories de plus en plus sophistiquées de la distinction et des modes, qui ont ouvert la voie aux avancées métaphysiques novatrices de penseurs tels que Descartes, Spinoza et Leibniz. Un tel récit vient ainsi contredire une tendance regrettable, mais toujours persistante, à minimiser l’importance de la scolastique dans le champ de la philosophie au début de l’époque moderne.

Que cet ouvrage y parvienne si bien témoigne du talent et du dévouement que les deux éditeurs ont manifesté en réunissant une équipe capable de combler le fossé qui sépare la recherche médiévale de celle de cette période. En effet, bien qu’il aborde un large éventail de sujets, Distinction and Identity conserve une cohérence inhabituelle pour un ouvrage collectif. De la scolastique médiévale à l’ontologie du début de l’époque moderne, en passant par la seconde scolastique catholique, les thèmes jumeaux de la distinction et de l’identité constituent le fil conducteur de l’ensemble. Même si l’on aurait peut-être pu en dire davantage sur les thomistes et les nominalistes, ainsi que sur la scolastique byzantine (totalement absente de l’ouvrage), le néoplatonisme de la Renaissance (mentionné en passant) et la Schulmetaphysik protestante (effleurée en quelques pages), il s’agit d’une réussite tout à fait impressionnante. Ce premier ouvrage consacré à la littérature formaliste deviendra sans aucun doute une référence dans ce domaine.

Dans ce qui suit, je ne pourrai qu’évoquer rapidement ces nombreuses contributions. Il apparaît cependant légitime d’accorder une place particulière à la splendide introduction programmatique de Claus Andersen. Celle-ci nous aide à voir comment tous les essais s’inscrivent dans un panorama plus large et souligne la cohérence de l’ouvrage. De façon étonnante, le héros de ce récit n’est pas tant Duns Scot lui-même que le scotiste du xive siècle Petrus Thomae, qui a systématisé les idées éparses de Scot sur la distinction formelle et légué une hiérarchie de distinctions en sept niveaux, à la fin du Moyen Âge et au début de l’époque moderne. En effet, une tension entre Scot et les scotistes traverse tout l’ouvrage, puisque beaucoup de ses disciples franciscains se sont efforcés de comprendre et de développer ses idées en un système cohérent. C. Andersen montre comment leurs succès, leurs échecs et leurs ambiguïtés, ainsi que les nombreux conflits que cela a provoqués, ont continué jusqu’à l’époque moderne et favorisé l’extraordinaire créativité et la fécondité métaphysiques de la littérature formaliste.

Les études consacrées au xive siècle sont décisives pour mettre en évidence le rôle de Petrus Thomae, ainsi que de son rival principal, François de Meyronnes, dans l’élaboration de la tradition formaliste primitive. Elles révèlent également l’importance des modes. Alors que certains chercheurs ont eu tendance à les considérer comme des innovations dues avant tout au début de l’époque moderne, les études de cet ouvrage mettent en lumière leurs origines scotistes et médiévales. Celle de Garrett Smith montre comment le scotisme primitif s’est divisé entre deux versions de la distinction formelle – en gros, l’oxonienne et la parisienne – et comment cela s’est traduit par la lutte entre Meyronnes et Thomae. Vitaly Ivanov désigne Thomae comme le premier à avoir développé une métaphysique modale systématique. D’une manière significative, en soutenant la thèse du caractère ex natura rei des modes, il a fait naître un débat durable sur la relation entre la distinction formelle et la distinction modale. L’étude d’Apaoan Ramos Machado sur la littérature formaliste viennoise montre clairement comment dès le xive siècle différentes versions du formalisme assimilaient diversement la hiérarchie des distinctions et certaines règles régissant leur coïncidence. L’étude de William Duba sur Nicolas Bonet montre comment le formalisme a façonné et imprégné toute une vision métaphysique et physique du monde. Il souligne également le souci qu’a Bonet de fonder le formalisme sur Aristote et son principe de non-contradiction. Pourtant, la contribution de W. Duba, ainsi que les questions logiques et métaphysiques qui sont clairement à l’arrière-plan de la réflexion de G. Smith, de V. Ivanov et d’A. R. Machado soulèvent une interrogation sur l’influence non seulement d’Aristote, mais aussi de Platon. Car Platon reste étonnamment absent de cet ouvrage.

Les études portant sur le xve siècle témoignent de la place prise par le formalisme dans les discussions de l’époque. Ainsi, l’article de C. Andersen met en lumière son rôle central dans le scotisme parisien, lorsqu’Étienne Brulefer et Antoine Sirect continuaient à se débattre avec les notions de modes, de formalités et leur relation. Il souligne également un contexte théologique crucial pour ces débats, à savoir la question de la simplicité divine. Les divergences sur le caractère autonome des modes et la modification de l’essence – chez Antoine Sirect et Antoine Trombetta –, abordées par Sylvain Roudaut, montrent comment les scotistes du xve siècle étaient encore aux prises avec un grand nombre des questions que Meyronnes et Thomae se posaient déjà. Le chapitre de Rafael Ramis-Barceló sur le scoto-lullisme est un ajout bienvenu à ce volume. C. Andersen et lui ont en effet montré comment les tentatives du xve siècle pour fusionner le scotisme et le lullisme ont fait naître un courant important qui, à travers des figures comme Bernard de Lavinheta, a influencé des personnalités de premier plan comme Johann Heinrich Alsted et Leibniz. Alors que d’autres chercheurs avaient souligné les tendances à l’univocation et à la formalisation chez Lulle, R. Ramis-Barceló présente les systèmes de Scot et de Lulle comme inconciliables, ce qui suggère une entreprise hautement créative de la part des scoto-lullistes. Une fois encore, tout comme C. Andersen et S. Roudaut, il atteste que ce débat était allé bien au-delà de ses origines – tout comme les multiples façons qui s’offrent désormais pour rendre systématique un Duns Scot qui ne l’était pas, pour reprendre la formulation mémorable et provocante proposée par V. Ivanov.

Au xvie siècle, on assiste à la confrontation entre la littérature formaliste et les écoles rivales, notamment thomiste et jésuite. C’est un thème majeur du chapitre d’Igor Agostini, qui révèle comment la réaction contre la distinction formelle menée par Jean Capréolus et le cardinal Cajétan a été jugée inappropriée par Francisco Suárez – en particulier parce qu’elle soutient l’existence de rationes en Dieu, concédant ainsi trop de terrain aux scotistes. C’est seulement grâce à la théorie de Suárez sur la distinction de raison implicite et explicite – ou sur la distinction virtuelle mineure et majeure – que le problème fut résolu, ouvrant ainsi la voie à l’inclusion réciproque des attributs divins – de sorte qu’ils partagent une identité conceptuelle et pas seulement une identité réelle ou formelle –, doctrine qui devint la pierre angulaire du néothomisme. Daniel Heider met également en lumière l’importance de l’inclusion réciproque chez Suárez dans ce qui motive sa distinction virtuelle. Il montre comment c’était indispensable pour consolider une conception robuste de la distinction de raison fondée sur la chose et clarifier la conception scotiste de la non-identité formelle. Pourtant, D. Heider présente également des preuves nouvelles et convaincantes qu’en dépit de sa polémique ultérieure contre la distinction formelle de Scot, le jeune Suárez l’a prolongée de manière créative dans sa conception de la relation entre les âmes humaines supérieures et inférieures. Ce faisant, il offre également une perspective nouvelle sur cette « nominalisation du scotisme » que lui-même et d’autres (par exemple Ludger Honnefelder) ont considérée comme un trait distinctif non seulement de Suárez, mais aussi d’une branche importante de la tradition métaphysique du début de l’époque moderne.

Quand on en arrive au xviisiècle, la diversité et la complexité de la littérature formaliste apparaît d’une manière parfaitement claire. Si d’autres traditions peuvent occuper le devant de la scène, le scotisme reste souvent en arrière-plan. C’est très clair dans l’exposé de Gabriel Müller sur l’atomiste du xviisiècle David van Goorle et sur sa rencontre avec le « creuset » de la scolastique du début de l’époque moderne. Il révèle une réflexion toujours en prise avec les distinctions réelles et formelles et l’importance croissante de la catégorie de l’intelligible – également tout à fait évidente chez le catholique Pedro da Fonseca, le réformé Clemens Timpler et le cartésien Johann Clauberg. Cela met parfaitement en évidence cette catégorie peu étudiée qu’est la distinction fictive ; mais à la lumière des travaux de Richard Cross et de Giovanni Gellera, qui relient cette tradition à Scot et à Bonet, on aurait peut-être pu en dire davantage sur les racines de cette distinction dans l’esse intelligibile chez Scot lui-même, ainsi que sur la manière dont cette notion a stimulé une nouvelle réflexion sur l’intelligible et d’autres super-transcendantaux. Le thème des transcendantaux est en effet pertinent pour la contribution de Roberto Hofmeister Pich, qui révèle l’engagement remarquable du scotisme latino-américain dans la réflexion sur les distinctions, ce qui démontre comment le nouveau cursus philosophicus est devenu un moteur important du formalisme à cette époque. Atteignant un sommet impressionnant de sophistication, les contributions de Jerónimo Valera, Alfonso Briceño et Juan de Fuica montrent la manière dont les formalités se sont ancrées dans l’interaction subtile de l’être et de son affection transcendantale d’unité.

Daniel Novotný met également en évidence l’importance du formalisme dans le discours en Espagne et en Europe centrale, en montrant comment Juan Caramuel y Lobkowitz – celui qui a dit, dans une phrase restée célèbre, que l’école scotiste comptait plus de représentants que toutes les autres réunies – a à la fois soutenu, avec une certaine prudence, la distinction formelle et minimisé les divergences avec les thomistes. Révélatrices ou non d’une vision proto-wittgensteinienne, comme le suggère D. Novotný, ces nuances indiquent en tout cas une approche éclectique caractéristique d’un certain nombre de scotistes du début de l’époque moderne. La place accordée par Caramuel à cette conception dans ses Metalogica ainsi que ses tendances ramistes soulèvent le problème du rapport entre la dynamique méthodologique du début de l’époque moderne et le formalisme, notamment à la lumière des éléments attestant la distinction formelle chez Rudolf Agricola ou dans la tradition lulliste et ramiste. On peut soutenir qu’une telle question est également pertinente pour Leibniz, sujet de l’étude conclusive de Jean-Pascal Anfray. Ce dernier montre à quel point une connaissance approfondie de la littérature scolastique sur les distinctions se révèle cruciale pour résoudre des questions fondamentales dans la métaphysique et la monadologie de Leibniz. En particulier, il indique comment les efforts de celui-ci pour rattacher la distinction réelle à la séparabilité l’ont conduit à revenir subrepticement à la distinction formelle qu’il avait auparavant rejetée en élaborant sa nouvelle conception de la simplicité. Ce faisant, J.-P. Anfray nous ramène à notre point de départ, à Scot, à Petrus Thomae, et à la tension entre les versions réalistes et moins réalistes de la distinction formelle qui a animé la littérature formaliste pendant des siècles. C’est une conclusion tout à fait appropriée pour un ouvrage vraiment remarquable qui, à n’en pas douter, suscitera discussions et débats pendant les décennies à venir.

Simon J. G. Burton

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Pour citer cette recension : Claus A. Andersen et Jacob Schmutz (éd.), Distinction and Identity in Late-Scholastic Thought and Beyond, Basel, Schwabe Verlag, « Medieval and Early Modern Philosophy » n° 6, 2025, 444 pages, in Bulletin de philosophie du Moyen Âge XXVII, Archives de philosophie, tome 89/3, Juillet-Septembre 2026, p. 219-255.

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