Auteur : Simon Gissinger

 

Goran Vranešević (dir.), The Idea of the Good in Kant and Hegel, Ljubljana, University of Ljubljana Press, 2024, 248 p.

Les contributions de cet ouvrage étudient la pensée du bien chez Kant, Hegel et dans la philosophie allemande classique, en la faisant dialoguer avec des questions contemporaines. Nous les présenterons à raison de l’intérêt qu’elles nous semblent présenter.

La première partie (« The Impetus of the Good » : l’élan du bien) interroge les principes de la pensée du bien chez Kant et Hegel. Armando Manchisi élucide de façon remarquable les coordonnées de l’idée du bien dans le système hégélien, mettant à profit une distinction de Peter Geach pour tirer au clair les rapports entre son idée logique et le bien dans l’esprit objectif. Il soutient que la première joue un rôle structurel (épistémique et ontologique) dans le système. La contribution également bienvenue de Florian Ganzinger retrace les jalons de la critique hégélienne de la moralité chez Kant. L’auteur répond aux objections que cette critique a soulevées et soutient que le reproche de formalisme vise avant tout le subjectivisme de la conception kantienne. On retiendra enfin les réflexions de Sebastian Rödl sur « le bien non naturel ». À première vue décalées puisque l’auteur n’y aborde Kant et Hegel que de façon indirecte, elles ont en réalité toute leur place ici. Pour définir la vie, l’article reconstruit en une argumentation économe et puissante les déterminations élémentaires de ce qu’est bien agir. Ces réflexions conduisent au résultat que l’humanité n’est pas un genre animal à côté des autres. Puisqu’elle n’est que la conscience de soi du genre (c’est-à-dire le genre lui-même dans son acte simple), la vie humaine n’est pas une vie naturelle mais la vie elle-même. Dialoguant avec G. E. M. Anscombe, Philippa Foot, Michael Thompson, Kant et Wittgenstein, ce raisonnement tire également parti de la logique hégélienne comme de certains enseignements d’Aristote.

La deuxième partie (« Logique et particularité du mal ») commence par l’article de Zdravko Kobe, qui dresse un tableau utile des obstacles à une pensée satisfaisante du mal dans le cadre fixé par la Critique de la raison pratique. L’auteur met en évidence les efforts des contemporains de Kant (et de Kant lui-même) pour résoudre ces tensions, avant d’interpréter la solution hégélienne. Les deux autres contributions s’attachent, pour la première (Giulia La Rocca), à étudier le caractère relatif du mal chez Hegel à partir des acceptions qu’il reçoit (selon l’autrice) dans la Logique ; et, pour la seconde (Bojana Jovićević), à problématiser la conception privative du mal en défendant sa positivité ontologique, pensée comme source de « subjectivation » (p. 156).

La troisième partie (« Entre le bien et le mal ») s’ouvre sur l’article de Martin Hergouth, qui propose un nouveau dialogue entre Kant et Hegel, mais cette fois pour expliquer la signification méliorative étonnante de l’Eigensinn (entêtement) au début des Principes de la philosophie du droit (GW 14,1, p. 16). L’auteur rétablit la cohérence de la signification que Hegel attache à ce terme et montre qu’elle condense sa critique de l’autonomie kantienne ; pour ce faire, il discute certaines interprétations récentes (Terry Pinkard et John McDowell) de la dialectique de la maîtrise et de la servitude. Marcus Quent étudie ensuite la temporalité catastrophique de notre époque, qui ne trouverait plus son telos dans la réalisation du bien mais dans l’effort pour empêcher l’annihilation. Suivant un diagnostic d’Alain Badiou sur l’épuisement du potentiel dialectique du négatif, la crise climatique se distinguerait de la menace atomique en ce qu’elle ne fait pas renaître un concept de l’humanité, fût-il négatif, mais accuse seulement sa dislocation interne. Enfin, Lena Weyand distingue deux types d’aliénation dans les Manuscrits de 1844 de Marx : vis-à-vis du travail, d’une part, du Gattungswesen et des autres hommes, d’autre part. Le premier ne s’expliquant que par le second, Marx pense le bien non comme un être mais comme une relation.

Simon Gissinger (Université Bordeaux-Montaigne)

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Pour citer cet article : Goran Vranešević (dir.), The Idea of the Good in Kant and Hegel, Ljubljana, University of Ljubljana Press, 2024, 248 p., in Bulletin de littérature hégélienne XXXV, Archives de philosophie, tome 88/4, Octobre-Décembre 2025, p. 131-172.

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Stephen HOULGATE, Hegel on Being, London-New York, Bloomsbury Academic, 2021, 884 p. en 2 vol.

Cet ouvrage complète un essai antérieur du même auteur (The Opening of Hegel’s Logic. From Being to Infinity, Purdue University Press, 2006) pour constituer un commentaire intégral de la Doctrine de l’être de 1832.

La première partie du premier volume présente les principaux enjeux de la logique hégélienne ainsi que sa méthode. Stephen Houlgate y défend l’idée que la Logique constitue une profonde critique de la métaphysique et un renouvellement de l’ontologie, remettant ainsi en question l’opposition parfois jugée indépassable de ces deux démarches (ch. 2 et 5). Ces chapitres mettent également en évidence le caractère non-présupposant (et par conséquent essentiellement immanent) de la déduction dialectique des catégories qui s’opère dans la logique (ch. 1, 3 et 4). L’apport original de cette discussion réside surtout dans un examen de l’« Idée absolue » visant à expliquer que la progression linéaire de la Logique ne contredit pas, mais est au contraire exigée par sa circularité (p. 95). En conclusion de cette partie, l’auteur se penche sur la lecture de Robert Pippin et corrige certains de ses jugements antérieurs à son égard tout en faisant nettement apparaître ce qui en distingue sa propre interprétation (p. 127). Notons d’emblée que la dernière partie du premier volume est principalement consacrée à une discussion équitable et lucide de la critique de la seconde antinomie (ch. 15 et 16) : si l’auteur n’escamote pas davantage ici qu’au début du volume les simplifications de plus ou moins bonne foi auxquelles se livre Hegel en s’attaquant à Kant, l’analyse ne renonce jamais à la hauteur de vue qu’exige l’appréciation d’un tel débat, et montre que la pertinence des critiques formulées par Hegel ne saurait être réduite à leur rigueur philologique parfois contestable. Mais l’essentiel de ce volume réside bien plutôt dans sa partie centrale qui, loin de la gigantomachie des éternelles questions du commentaire hégélien, s’efforce de comprendre Hegel avant tout par lui-même, à la faveur d’une « méthode » qui s’astreint à suivre le plus rigoureusement possible le « chemin se construisant lui-même » que constitue la Logique (ici, la doctrine de la qualité et son passage dans la quantité), allant parfois jusqu’à corriger l’exposé hégélien quand il procède à des anticipations jugées illégitimes (p. 175). Loin des caricatures, une inlassable attention à la subtilité et au détail du texte de la Logique y révèle l’œuvre d’un « miniaturiste » (p. 165). En une langue limpide qui ne le cède en rien à la rigueur argumentative, il fait ainsi éclater au grand jour la richesse et la radicalité de la pensée hégélienne non moins que sa rare finesse.

Le second volume de l’ouvrage aborde les deux autres parties de la Logique de l’être, la quantité et la mesure. La lecture patiente, particulièrement claire et pédagogique de ces passages réputés difficiles offrira aux lecteurs un guide précieux. On retiendra tout particulièrement le commentaire de l’infinité quantitative (ch. 7), la clarification de la discussion hégélienne de la première antinomie de Kant (p. 171-179) et surtout l’analyse des remarques sur le calcul différentiel conduite dans le ch. 10. Ce chapitre présente à la fois un exposé très accessible des principes du calcul différentiel et une analyse de la réhabilitation que Hegel entend en proposer sur une base conceptuelle (notamment par la critique de l’inexactitude introduite par la conception de dx et de dy comme grandeurs, voir ici p. 217). La méthode du commentaire linéaire du texte est appliquée de manière tout à fait judicieuse puisqu’elle est l’occasion d’une mise en perspective constante du propos de Hegel, que ce soit dans l’histoire de la philosophie, dans celle des sciences et dans celle de la logique. Ainsi, l’analyse du nombre est l’occasion d’une discussion avec les théories platonicienne et aristotélicienne (et avec les mathématiques grecques en général, ch. 1-2). Le ch. 3 discute de manière très fine la distinction entre le synthétique et l’analytique à partir du « 7 + 5 = 12 » de Kant. À l’autre extrémité du volume, le ch. 14 analyse l’indifférence, et présente ainsi une discussion informée avec Schelling et Spinoza, où l’auteur démontre que les limites de la lecture hégélienne peuvent toutefois produire des effets particulièrement intéressants. Du côté de l’histoire des sciences, la compréhension hégélienne est toujours présentée en discussion avec les théories de son temps, que ce soit dans le champ des mathématiques (ch. 10, avec Newton, Euler, Lagrange et Cauchy), de la physique (ch. 11, avec Galilée et Kepler) ou de la chimie (ch. 12, avec Berthollet). La restitution de ces analyses présente l’avantage de ne jamais être isolée de la continuité de l’argumentation. En supplément d’une telle lecture, l’auteur propose, dans le cadre de l’analyse hégélienne du nombre, une longue discussion entre Hegel et Frege (ch. 3 à 5, environ un quart du volume), particulièrement riche et fructueuse. L’originalité de cette analyse ne réside pas simplement dans un relevé des différences et des similitudes (cela avait déjà été aperçu par Pirmin Stekeler-Weithofer, Robert Brandom, Stephan Käufer ou Elena Ficara), qui occupe le ch. 3, mais dans une discussion de Frege à partir d’une logique qui serait sans présuppositions. On assiste ainsi à une authentique critique des présupposés frégéens à partir de Hegel, notamment dans la conception du nombre (ch. 5). La confrontation avec la question de la logique formelle ou avec le contextualisme frégéen (ch. 4) peut ainsi donner lieu à une utilisation judicieuse de la logique hégélienne comme capacité à éclairer, et donc à relativiser, d’autres logiques et d’autres ontologies.

Simon GISSINGER (Université Bordeaux Montaigne) & Florian RADA (Université Paris-I Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Stephen HOULGATE, Hegel on Being, London-New York, Bloomsbury Academic, 2021, 884 p. en 2 vol., in Bulletin de littérature hégélienne XXXII, Archives de philosophie, tome 85/4, Octobre-Décembre 2022, p. 167-204.</p

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