Auteur : Sophie Serra

Gianluca BRIGUGLIA, Il pensiero politico medievale, Turino, Giulio Einaudi Editore, « Piccola Biblioteca Einaudi », 2018, 235 p.

Poursuivant une entreprise qui se donne pour objet l’analyse des textes de philosophie politique médiévaux, à l’occasion à la fois d’études érudites et minutieuses (par exemple, Le Pouvoir mis à la question. Théologiens et théorie politique à l’époque du conflit entre Boniface VIII et Philippe le Bel, Paris, Classiques Garnier, 2016), de monographies (Marsile de Padoue, Paris, Classiques Garnier, 2014), d’analyse de motifs saillants de la philosophie médiévale (les métaphores corporelles dans Il corpo vivente dello Stato. Una metafora politica, Milan, Bruno Mondadori, 2006), ou encore de la direction d’ouvrages collectifs sur des problèmes clefs de la réflexion politique médiévale (Adam, la nature humaine, avant et après. Épistémologie de la Chute, éd. G. Briguglia et I. Rosier-Catach, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016, ou L’Homme comme animal politique et parlant, coord. G. Briguglia, I. Rosier-Catach et S. Gentili, Philosophical Readings, 12, 2020), Gianluca Briguglia offre une nouvelle contribution notable à ce champ d’études avec Il pensiero politico medievale.

L’ouvrage, assez bref non pas du fait de son nombre de pages mais parce que la lecture en est agréable, est composé de huit parties qui, tout en se déroulant selon l’ordre chronologique, s’attachent chacune à une problématique spécifique de la pensée politique médiévale, particulièrement mise en scène et traitée par un réseau d’auteurs. On y trouve donc, structuré sous la forme d’un large tableau de la pensée politique médiévale, non seulement un ouvrage de synthèse fort complet, mais également une réflexion que continue Gianluca Briguglia sur la manière dont les lecteurs contemporains peuvent se saisir de la pensée politique médiévale. Ce terme de pensée politique, choisi par Gianluca Briguglia pour caractériser l’objet de son étude, est constitutif de la démarche de l’auteur, et son emploi se trouve justifié non seulement dans l’introduction, mais également dans chacun des chapitres et particulièrement à la fin de ceux-ci, à l’occasion de transitions thématiques bien menées. En effet, privilégier l’expression « pensée politique » à celle de « philosophie politique » peut se justifier premièrement par le fait que le champ de la réflexion sur l’action politique, les institutions politiques, s’étend au Moyen Âge bien au-delà de ce que nous aurions coutume de voir avec un prisme contemporain comme strictement philosophique, mais aussi par la pluralité des statuts des acteurs médiévaux de la réflexion politique. Le rôle central de problèmes ecclésiologiques, anthropologiques, juridiques, identitaires, linguistiques, théologiques, amenés bien souvent par des événements historiques concrets (aléas des transmissions textuelles et des traductions, guerres, réformes juridiques…) dans la constitution et la discussion de théories vues aujourd’hui comme ressortissant à la philosophie politique, est manifesté de façon exemplaire ici. Par ailleurs, Gianluca Briguglia souligne à de nombreuses reprises dans son ouvrage qu’il veut rendre compte des « espaces » de pensée et d’action politiques, qui ne cessent de se reconfigurer l’un par l’autre au Moyen Âge. Ce terme d’espace, qui revient fréquemment sous sa plume, est tout à fait pertinent, car son abstraction nous fait comprendre le lien essentiel entre action et théorie politique : un espace, ce peut être autant les contours de ce qui se laisse connaître et appréhender, que le vide et l’inconnu vierge. Mais dans les deux cas, cette notion est pleine de potentialité. Si l’on souhaite travailler sur la pensée médiévale du politique, il faut être en mesure de suivre ses évolutions, les déplacements de ses focales, et donc être en mesure de se rendre attentif à la culture et aux événements qui en constituent la trame. De sorte que c’est tout un champ de vie humaine dans toute sa vitalité qu’il s’agit d’approcher pour en saisir les dynamiques particulières et, surtout, le caractère essentiellement dynamique et créateur. En conclusion de son introduction, en se livrant à l’exercice classique de la justification de l’intérêt de son objet d’étude, Gianluca Briguglia, en rapportant un exercice d’imagination qu’il a proposé à ses étudiants, met ainsi en lumière le fait que la « pensée politique médiévale » constitue notre imaginaire politique contemporain, que nous sommes contemporains des œuvres médiévales que nous considérons, au même titre que nous sommes contemporains de la cathédrale médiévale de Strasbourg que nous pouvons regarder en 2018. Le revers de cette familiarité, pourtant, est que si les œuvres médiévales nous sont contemporaines en un sens, c’est au prix de l’impénétrabilité de leur caractère proprement médiéval. Nous avons beau les étudier en déployant des trésors de minutie, nous ne pouvons les voir vivantes que de notre point de vue d’animaux rationnels, politiques et parlants du XXIe siècle. Ce jeu constant entre familiarité (au sens de la parenté, de la filiation) et radicale altérité est justement, pour Briguglia, ce qui donne tout son charme à cette recherche (« È forse alla congiunzione mobile tra queste direttrici che si produce il fascino di une ricerca, quella della storia intellettuale, per chiamarla cosí, che ci conduce spesso, al tempo stesso, a percipire quelcosa di molto familiare e radicalmente altro », p. 11).

Gianluca Briguglia met à profit ses travaux antérieurs (p. 11) de manière habile, car si le lecteur de ses précédents écrits y retrouvera des figures ou topoi familiers, c’est lors de transitions au service du mouvement global de l’ouvrage. La première partie du livre est consacrée à Jean de Salisbury, et est l’occasion pour Briguglia de présenter ses réflexions sur l’usage et le rôle des métaphores dans le discours politique (notamment p. 33). Suit une partie centrée sur Brunet Latin et, plus largement, en traitant de la réflexion politique dans le cadre des communes italiennes, sur la constitution d’une « culture politique » exigée par l’entrée sur la scène institutionnelle de nouveaux acteurs, notamment laïcs. Gianluca Briguglia souligne à cette occasion que l’accroissement des répertoires textuels, de la diversité des lectorats, du nombre des auteurs, ne saurait être pensé sans l’élargissement conjoint des espaces de communication, des imaginaires de références, des innovations institutionnelles, tous ces phénomènes étant soutenus les uns par les autres (p. 50-53). Une troisième partie, se pare d’un titre particulièrement surprenant, puisque consacrée à l’arrivée de la Politique d’Aristote dans le corpus à disposition des Latins au XIIIe siècle, elle parle pourtant déjà d’un « post-aristotélisme » (p. 91-96), et défend cette position historiographique avec brio, après avoir présenté de façon très précise mais ramassée certaines des thèses de Thomas d’Aquin, Ptolémée de Lucques, Rémi de Florence et Dante. La quatrième partie est consacrée à l’émergence de l’ecclésiologie politique, et s’attache à restituer les événements que l’on aurait tort de cantonner au rôle de simple « contexte » tant l’auteur explique que les débats suscités par la renonciation de Célestin V ou la dispute entre Philippe le Bel et Boniface VIII sont parties prenantes de l’émergence d’une nouvelle structure qui permet de penser et de définir les contours du politique. La cinquième partie poursuit sur cette voie, en restituant aux débats sur les fondements du pouvoir leur épaisseur théologique et sacramentale, mais aussi juridique en pensant la destinée humaine dans le jeu d’opposition entre état d’innocence et état post-lapsaire. La sixième partie est placée sous le signe de la « tempête », et s’attelle à revenir sur les dossiers peut-être plus connus de la philosophie politique médiévale, à savoir les thèses de Guillaume d’Ockham, la querelle franciscaine sur la pauvreté volontaire, et la question historiographique rapidement évoquée dudit « averroïsme latin ». La septième partie poursuit l’interrogation sur les fondements de la notion de dominium précédemment abordée, en montrant l’apport déterminant pour l’imaginaire politique moderne des thèses de John Wyclif sur la Grâce. Enfin, la huitième partie semble opérer un léger retour en arrière, aux « années Charles V » (p. 192) après la partie précédente qui ouvrait l’horizon du XVe siècle. En réalité, si Gianluca Briguglia présente bien Charles V et son rôle dans la circulation des idées politiques en tant que mécène de traductions et de commentaires en langue française de textes politiques (que ceux-ci relèvent premièrement de la théologie, de la politique aristotélicienne, ou encore du droit, puisque, on l’a compris, tous ces champs nourrissent la réflexion politique et en deviennent politiques eux-mêmes), c’est pour aboutir à de très intéressantes pages sur Nicole Oresme et Christine de Pizan, en tant qu’ils agissent l’un en faveur d’« un nouvel horizon théologique » (p. 204) l’autre de « la recherche d’un nouveau monde possible » (p. 213) en se saisissant de leurs rôles d’intellectuels, pensant et par là-même agissant sur le politique.

Le mérite principal de cet ouvrage est sans conteste de ne rien sacrifier à la précision des analyses tout en permettant une lecture fluide et suivie. En effet, d’une part, le style de Gianluca Briguglia oscille de façon très maîtrisée entre une clarté universitaire et un dynamisme attrayant – par l’emploi notamment d’expressions habiles et accrocheuses souvent utilisées à l’occasion de titres, de transitions ou de retours sur la méthodologie employée (on pense par exemple au sous-titre « Esiste la cattedrale de Strasburgo ? » (« La cathédrale de Strasbourg existe-t-elle ? », p. 5). Le texte, nous l’avons souligné, permet une lecture suivie agréable, est pourtant abondamment accompagné de notes, incluant les références de sources ; les citations étant incorporées dans le corps du texte dans leur traduction italienne plutôt que dans leur langue originale, elles ne créent aucun ralentissement ou rupture de rythme et contribuent à l’impression de lire un essai plutôt qu’un ouvrage d’érudition. Il pensiero politico medievale fait partie de ces ouvrages enthousiasmants, qui ne sacrifient pas la qualité et la précision du propos au style – cela mérite d’être salué – et, nous l’espérons, il mériterait une traduction française permettant à un public plus large de disposer de cette belle synthèse sur la manière dont nous pouvons lire la politique dans les textes médiévaux latins.

Sophie SERRA

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de philosophie médiévale XXI chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Sophie SERRA, « Gianluca BRIGUGLIA, Il pensiero politico medievale, Turino, Giulio Einaudi Editore, 2018 », in Bulletin de philosophie médiévale XXI, Archives de Philosophie, tome 83/3, juillet-septembre 2020, p. 175-199.

♦♦♦

Antoine CALVET, L’Alchimie au Moyen Âge, XIIe-XVe siècles, Paris, Vrin, « Études de philosophie médiévale », 2018, 282 p.

Auteur de nombreux travaux sur l’histoire de l’alchimie médiévale latine, notamment sur les écrits attribués à Arnaud de Villeneuve (Les Œuvres alchimiques attribuées à Arnaud de Villeneuve, Grand œuvre, médecine et prophétie au Moyen Âge, « Textes et travaux de Chrysopeia » 11, Paris-Milan, SEHA-Archè, 2011), Antoine Calvet livre avec L’Alchimie au Moyen Âge, XII-XVe siècles un ouvrage qui a le mérite de présenter de façon précise et claire une immense et foisonnante tradition textuelle couvrant plus de trois siècles.

Dans une brève introduction, qui s’ouvre par un passage obligé sur la mauvaise réputation entachée d’ignorance dont souffrait encore l’étude de l’histoire de l’alchimie il y a peu, l’auteur présente son objet d’étude. L’alchimie médiévale, dont l’image relayée dans la littérature qu’il se plaît à évoquer régulièrement (Mallarmé p. 7, Shakespeare p. 175, Racine p. 177) est celle d’une vaine quête de l’or qui ne fait que précipiter ses protagonistes dans le péché, la ruine et le désespoir, n’est pourtant jamais, rappelle-t-il, « le produit aléatoire d’expériences accomplies dans l’atelier sans qu’elles soient légitimées, étayées par des théories » (p. 8). C’est à l’histoire de ces théories, leurs sources, leurs parentés réelles ou forgées, les milieux dans lesquels elles ont émergé, qu’est consacré cet ouvrage. Antoine Calvet pose d’emblée une distinction importante dont il se sert à de nombreuses reprises entre les textes « mytho-poétiques » et les textes d’alchimie théorique et expérimentale. Le fait est que si une défense de la dignité de l’alchimie comme objet d’étude pour l’historien et le philosophe des sciences est parfaitement légitime en raison de sa seule présence dans la culture et les pratiques médiévales, Antoine Calvet rejoint de surcroît dans sa démarche – et on le comprendra au fil de l’ouvrage à l’aide de cette distinction – la recherche de reconnaissance des alchimistes latins eux-mêmes auprès de leurs contemporains.

L’ouvrage est composé de quatre parties, dont les longueurs inégales se trouvent parfaitement justifiées. Les deux premières parties en effet, en proposant respectivement un point sur la réception des textes alchimiques arabes (22 pages) et une présentation détaillée des principaux textes du corpus alchimique arabo-latin (39 pages), donnent au lecteur les références nécessaires pour comprendre la formation d’une alchimie proprement latine à l’histoire de laquelle est consacrée la troisième partie qui constitue le cœur du texte (128 pages). Une quatrième partie, assez brève (30 pages), ouvre vers l’horizon de la Renaissance, en s’intéressant principalement à quatre axes particulièrement structurants pour comprendre les transformations ultérieures de la discipline : l’importance croissante de l’iconographie alchimique, la diversification des langues de traduction et de rédaction des textes alchimiques, l’interrelation entre alchimie et littérature et, enfin, l’interrelation entre alchimie et liturgie.

Antoine Calvet consacre donc l’essentiel de cet ouvrage à une présentation des auteurs dont les écrits constituent le corpus alchimique latin. Il s’agit, dans un premier temps intitulé « Le XIIIe siècle : l’alchimie et la scolastique », d’exposer la manière dont les auteurs latins, utilisant le corpus arabo-latin pour pratiquer et théoriser l’alchimie, ont défini leur discipline en regard de la scolastique naissante et avec ses outils. Le texte retenu par Calvet pour poser la première pierre de son édifice de reconstruction de ce « moment latin » de l’alchimie est l’Ars alchemiae attribué à Michel Scot, qui exemplifie parfaitement cette double polarité : déplorant le manque d’intérêt des Latins pour l’alchimie, regrettant l’existence d’alchimistes mauvais et peu expérimentés (reprenant en cela des topoi des textes arabo-latin comme le Morienus qui mettent l’accent sur le caractère initiatique et ésotérique de l’Art), le texte entreprend de remédier à ces maux en adoptant non pas une posture d’ermite ou de renégat, mais en incluant au contraire l’alchimie dans la typologie des sciences aristotéliciennes et en évacuant la dimension merveilleuse au profit d’une stricte rationalité. La tension qui résulte de cette orientation prise par l’alchimie latine, entre la déférence pour une rationalité aristotélicienne latine et la défense d’une place pour l’alchimie dans une organisation aristotélicienne des sciences qui n’en prévoit pas, se manifeste chez les auteurs étudiés dans le sort qu’ils feront à l’autorité d’Aristote tirée du quatrième livre – apocryphe – des Météorologiques : sciant artifices. Si l’alchimie cherche à se donner une dignité dans le monde scolastique, ne doit-elle pas en effet souscrire à l’autorité du Philosophe, qui semble affirmer que la transmutation n’est pas possible ? Antoine Calvet poursuit en étudiant précisément cette question de l’identité de l’alchimie, ses méthodes, son objet, son inscription dans l’organisation des savoirs, au moyen de courts chapitres consacrés chacun à un auteur : Michel Scot, donc, mais aussi Albert le Grand, Vincent de Beauvais, Thomas d’Aquin, Constantin de Pise, Roger Bacon, le pseudo-Geber. Loin de morceler le propos, cette organisation de l’étude offre au contraire des pauses dans la lecture qui sont autant d’occasions de faire le point sur le réseau serré de textes et d’auteurs qui se tisse sous nos yeux au fur et à mesure. Partant en effet du corpus alchimique oriental initial avec la première partie de l’ouvrage, l’auteur a présenté en deuxième partie les textes arabo-latins traduits, réarrangés, auxquels s’adjoignent les œuvres pseudépigraphiques ou anonymes. Dans cette troisième partie, Antoine Calvet ajoute encore une troisième strate à l’édifice, en présentant les textes alchimiques pseudépigraphiques latins (ceux attribués à Albert le Grand, le fait est bien connu, ainsi qu’à Thomas d’Aquin et à Roger Bacon, dont les noms seront utilisés en raison de leur prestige ou de certaines de leurs thèses favorables à l’alchimie).

Dans un second temps, l’auteur s’efforce de mettre en lumière la continuation de cette histoire de l’alchimie latine au XIVe siècle, entre « extension » et « crise ». En effet, pourvue de son identité propre et de ses textes de références, l’alchimie latine continue à se développer avec les figures d’Arnaud de Villeneuve, de Raymond Lulle et de Petrus Bonus. Ce chapitre est l’occasion pour Antoine Calvet de présenter le rôle stimulant de la doctrine franciscaine de la pauvreté méritoire dans l’émergence d’un nouveau type de légitimation de l’alchimie – elle libérerait de l’esclavage de l’argent par la maîtrise de l’aurification, de la même manière que la médecine libère du souci de la maladie par la mise en pratique de ses connaissances théoriques. L’alchimie ne se trouve alors plus simplement mise en regard de la philosophie de la nature, mais aussi de la théologie. L’intervention nécessaire de la Grâce, en plus du savoir-faire de l’alchimiste, pour réussir la transmutation, est ainsi particulièrement mise en évidence dans l’œuvre de Petrus Bonus, et il s’agit peut-être de l’une des thèses qui, poursuivie au xve siècle, contribuera à une nouvelle inflexion de l’alchimie latine.

Enfin, cette troisième partie se clôt par un passage dédié à ce que l’auteur appelle « alchimie diversifiée », c’est-à-dire « libérée de l’appareil théorique forgé aux XIIIe-XIVe siècles » et « plus spécialement centrée sur l’expérimentation » (p. 195).

Le travail d’Antoine Calvet, qui entreprend de reproduire ce maillage alchimique extrêmement dense tout en fournissant des notes de bas de page souvent détaillées sur le status quaestionis le plus récent (citant les travaux de B. Obrist, J.-M. Mandosio, C. Crisciani, S. Moureau, W. Newman par exemple, à de nombreuses reprises), est considérable. Dans ces conditions, il serait vain de souligner quelques petits passages du texte que l’on aurait souhaité voir développer (par exemple, les considérations sur l’hermétisme, p. 101), ou bien une interrogation de forme sur les raisons pour lesquelles Antoine Calvet désigne certains auteurs médiévaux par leur nom latin (Petrus Bonus), certains par leur nom vernaculaire (Walter of Odington), et certains par leur nom francisé (Arnaud de Villeneuve). Nous retiendrons plutôt que L’Alchimie au Moyen Âge est une contribution de valeur à l’étude de l’histoire de l’alchimie, un domaine qui bénéficie de plus en plus d’attention, ce qui continuera à n’en pas douter, avec la continuation des chantiers d’édition et d’analyse que l’auteur appelle de ses vœux.

Sophie SERRA

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de philosophie médiévale XXI chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Sophie SERRA, « Antoine CALVET, L’Alchimie au Moyen Âge, XIIe-XVe siècles, Paris, Vrin, 2018 », in Bulletin de philosophie médiévale XXI, Archives de Philosophie, tome 83/3, juillet-septembre 2020, p. 175-199.

♦♦♦

Thomas D’AQUIN, La Royauté, au roi de Chypre, introduction, traduction et notes par Delphine Carron, Paris, Vrin, coll. « Translatio », 2017, 296 p.

Après Sur le bonheur, qui regroupait en 2006 des extraits de Thomas d’Aquin et Boèce de Dacie (trad., intro. et notes par R. Imbach et I. Fouche) puis en 2016, Le Maître (intro. R. Imbach, trad. Bernadette Jollès), la collection « Translatio » se tourne à nouveau vers le Docteur angélique. Mais à la différence des deux ouvrages précédents, il s’agit cette fois non pas d’extraits d’œuvres, mais d’un opuscule à part entière. Le De regno ad regem Cypri (nouvellement traduit et présenté dans cette collection bilingue par Delphine Carron avec la collaboration de Véronique Decaix), texte inachevé de Thomas, est en effet proposé au lecteur comme un texte philosophique à part entière, présentant une doctrine politique non seulement consistante, mais également cohérente avec les positions défendues par Thomas dans d’autres œuvres (Somme contre les Gentils, Somme théologique, Commentaire à la Politique et Commentaire à l’Éthique).

Delphine Carron ne fait pas mystère de la difficulté que pose la lecture de ce texte, et choisit au contraire d’en faire la matière même de son introduction. Sans parti pris cependant, elle propose un véritable travail historiographique et cherche à mettre en perspective les raisons pour lesquelles La Royauté est un opuscule souvent mal aimé, reconnaît-elle, ou du moins négligé. En dépit d’un apparent manque de structuration et de profondeur conceptuelle, La Royauté est en réalité un texte dont la « validité relative » apparaît, dès lors que l’on a pris connaissance « de ses propres prémisses et de son contexte historique » (p. 70).

C’est pour s’atteler à une telle entreprise de contextualisation que D. Carron consacre une première partie de son ample introduction (p. 7 à 75) à une synthèse de la littérature secondaire. La Royauté semble en effet embarrassant pour quiconque souhaiterait prêter à la pensée de Thomas d’Aquin dans son ensemble une cohérence absolue. Thomas y défend en effet l’idée que la royauté est le meilleur régime politique, tandis que dans son commentaire à la Politique notamment, c’est le gouvernement mixte qui reçoit ses faveurs, de façon apparemment plus conforme avec ses positions éthiques et métaphysiques. Pour dénouer ce problème, la solution la plus évidente serait de reconduire La Royauté à son caractère d’ouvrage circonstanciel, adressé au roi de Chypre dont il importerait de diriger les actions en s’étant d’abord assuré son adhésion – peut-être au prix d’une certaine compromission philosophique. Afin de pouvoir examiner l’impact de cette inscription dans un contexte historique dense, D. Carron commence donc par rappeler les spéculations ayant eu cours au long du XXe siècle sur l’identité présumée du roi de Chypre dédicataire de l’opuscule et sur l’authenticité de l’ouvrage.

Cette entrée en matière très didactique permet ainsi au lecteur de découvrir de manière synthétique, mais précise et documentée la pensée politique de Thomas d’Aquin, ainsi que les principaux jeux de force animant la vie politique de l’Europe du sud au XIIIe siècle.

La seconde partie de l’introduction est, quant à elle, consacrée à l’examen de l’hypothèse « concordiste » défendue par D. Carron : La Royauté présenterait une position compatible avec le reste des œuvres magistrales de Thomas. La traductrice cherche à tout le moins à mettre en œuvre une lecture honnête et bienveillante du texte, et à prévenir son lecteur contre la tentation d’une lecture trop rapide et facile qui n’en retiendrait avec amertume que les redondances et les circonvolutions apparentes. En suivant trois axes qu’elle estime centraux dans La Royauté (le caractère naturel pour l’homme de la vie en communauté ; la royauté comme meilleure forme de gouvernement ; le rapport entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel), elle élabore un guide de lecture du traité, en mettant en lumière de façon tout à fait convaincante les articulations parfois un peu lâches du texte. La seconde partie de l’ouvrage, en particulier, prend grâce à ces éclaircissements une nouvelle dimension, puisque tous les développements sur l’office royal peuvent être compris comme l’aboutissement d’une réflexion sur la nature de l’organisation politique humaine, nullement incompatible avec les positions thomasiennes sur la grâce et la rédemption, ailleurs exprimées.

Cherchant à offrir un accès aisé au texte de Thomas sans en sacrifier la précision, la traductrice offre une langue française claire et fluide. Le lexique médiéval de la philosophie politique n’est pourtant pas effacé, et la correspondance latin-français de certains termes particulièrement centraux est récapitulée dans un tableau (p. 74) afin que le lecteur ne soit pas troublé lors de sa lecture par la rencontre avec un mot étonnamment familier (« chef » pour « dux ») ou au contraire vieilli (« office » pour « officium »).

L’ouvrage est de surcroît agrémenté d’un glossaire des mots-clés de la philosophie politique médiévale, qui confirme la volonté de la traductrice de faire de cette édition un ouvrage lisible par le plus nombre, voire une porte d’entrée vers ce champ d’études. Y figurent notamment les termes potestas et dominium, multitudo et congregatio – deux couples de notions dont les ambiguïtés sont bien connues et rendent les traductions délicates. On pourrait regretter qu’à l’entrée societas ne réponde pas, pour des raisons comparables, une entrée civitas, mais D. Carron précise en note que si ces termes possèdent des inflexions différentes, ils sont quasi synonymes chez Thomas d’Aquin et elle renvoie le lecteur à J. Habermas (Théorie et pratique. Critique de la politique. I, 1975) pour de plus amples précisions (p. 267).

C’est là l’une des grandes vertus de cet ouvrage : le recours aux notes de bas de page est mesuré et facilite une lecture suivie. Dans l’introduction, les références à la littérature secondaire sont nombreuses, mais l’essentiel des points doctrinaux est traité dans le corps du développement ; et dans la partie dévolue au texte de Thomas lui-même, seules les sources bibliques, antiques ou médiévales de Thomas sont indiquées sans autre développement, de manière à ne pas interrompre le déroulement argumentatif. L’objectif simple, mais important recherché par D. Carron – offrir un accès au texte, débarrassé de méfiances et de préconception à son endroit – est donc parfaitement atteint et matérialisé par cette attention supplémentaire.

Cette parution confirme le regain d’intérêt pour la philosophie politique médiévale auquel on assiste depuis quelques années. Il semble donc que le jury de l’agrégation de philosophie 2018, en mettant La Royauté au programme de l’épreuve de texte latin, n’ait pas ainsi simplement salué les qualités pédagogiques indéniables de cette nouvelle parution, mais ait également pris acte de l’importance de ce texte pour l’histoire de la philosophie médiévale latine. C’est donc avec impatience que nous attendons, pour compléter la lecture de ce texte dorénavant lu avec plus de justesse, la traduction de sa continuatio par Ptolémée de Lucques, annoncée par D. Carron (p. 75).

Sophie SERRA (ENS)

Retrouver ce compte rendu et l’ensemble du Bulletin de Philosophie médiévale XIX chez notre partenaire Cairn

Pour citer cet article : Sophie SERRA, « Thomas D’AQUIN, La Royauté, au roi de Chypre, introduction, traduction et notes par Delphine Carron, Paris, Vrin, coll. « Translatio », 2017 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

♦♦♦