Auteur : Steven Nadler

MUCENI, Elena & PITASSI, Maria-Cristina, Le Malebranchisme à l’épreuve de ses amis et de ses ennemis, actes de la journée d’étude organisée à Genève par l’Institut d’histoire de la Réformation (27 novembre 2015), Paris, Honoré Champion, 2018, 245 p.

Les dernières décennies du XVIIe s. français peuvent à juste titre être appelées « l’époque du malebranchisme ». La philosophie de D. demeurait le paradigme philosophique et scientifique dominant, mais le cartésianisme apparaissait sous une version modifiée – étendue, améliorée voire corrigée – par un prêtre oratorien ayant une prédilection pour Augustin : Malebranche [= M.]. M. n’a jamais cessé d’enrichir, modifier, transformer, bricoler son système large et multiforme, depuis la première apparition de la Recherche de la vérité en 1674 à sa dernière édition en 1712. Comme le note E. Muceni dans son introduction à ce volume, on peut voir les Œuvres complètes de M. comme « un véritable laboratoire dans lequel s’est élaborée une pensée qui n’a cessé d’évoluer au fil des ans » (p. 7). Nombre de ces modifications découlaient de motifs « internes », la progressive maturation philosophique de M. ; mais nombre d’entre eux aussi venaient de « l’extérieur », de critiques et alliés. Ces ressources externes déploient une panoplie de positions philosophiques et théologiques caractéristiques de la philosophie moderne, que les protagonistes fussent pro ou anti-cartésiens (Régis, Hobbes), penseurs sceptiques (Foucher), ecclésiastiques orthodoxes ou hétérodoxes (Fénelon, Arnauld) ou inclassables, polymathes intellectuels (Leibniz, Bayle). Les attaques et les défenses de M. eurent un effet non seulement sur M. lui-même, mais également sur la façon dont il était lu par d’autres, y compris par un public s’intéressant à ces engagements polémiques tels qu’ils apparaissent dans des livres et des revues. Ainsi, les débats autour de la philosophie de M. – et donc du cartésianisme – à partir des années 1670 tendent à nous offrir une perspective kaléidoscopique de la vie intellectuelle et culturelle française de cette période. Comme le dit E. Muceni, « dans ce jeu de miroirs sans fin, la philosophie de M. évolue, se disperse en morceaux, est modifiée, adaptée, mais aussi conservée et enracinée dans l’histoire non seulement philosophique mais aussi culturelle de l’époque moderne » (p. 14).

Une des accusations les plus graves et courantes portées contre M. était d’avoir sapé la liberté divine avec sa notion de « Dieu obligé », c’est-à-dire un Dieu dont les volitions sont « déterminées » par les lois de l’Ordre. Dans son chap. éclairant, « Le ‘Dieu obligé’ : vicissitudes et contrariétés d’un syntagme malebranchien », G. Gori propose de corriger la lecture – défendue par Arnauld, Fénelon et autres, et suivie par les spécialistes – selon laquelle le Dieu de M. est soumis aux lois qui régissent ses choix avec une nécessité mathématique et physique et soutient que c’est une « obligation » morale que Dieu observe, qui est propre à un agent libre et rationnel. Dieu n’est soumis qu’à une loi qui existe à l’intérieur de lui-même et qui est coéternel avec lui. – Dans « Malebranche et Hobbes : anthropologie et politique », R. Carbone aborde la relation intéressante mais peu étudiée entre ces deux grands penseurs. M. ne fait explicitement référence à Hobbes qu’une seule fois, mais on trouve de fréquentes allusions ; et comme le montre Carbone, on peut dresser une comparaison fructueuse entre leurs conceptions respectives de la relation entre anthropologie et théorie politique. – Le chapitre de J.-C. Bardout, « La puissance ou la raison : remarques sur l’anti-malebranchisme de Fénelon », considère la longue « réfutation » du système de M. par l’archevêque de Cambrai, attaque influente trop souvent négligée au profit de la critique similaire (et également longue) de Arnauld. – La relation complexe entre M. et Bayle est le sujet de la belle étude de J.-L. Solère, « Liberté et volonté chez Bayle et Malebranche ». L’A. fait valoir que, malgré la « sympathie » de Bayle pour certains aspects du système de M., en part. sa métaphysique, il ne pouvait accepter les vues de l’oratorien sur le libre arbitre. Surtout, pour Bayle (et contrairement à M. tel qu’il le lit), la liberté de volonté ne se prête pas à une démonstration philosophique ; elle ne peut être qu’une affaire de foi basée sur la révélation. De plus, si elle existe, il ne peut s’agir, au mieux, que d’une liberté compatibiliste. – A. del Prete aborde la question de la relation complexe de Régis avec M. dans « Polémiques manifestes et influences tacites : Régis, Malebranche et la conscience ». Elle considère à la fois la critique par Régis de l’épistémologie de M., en part. la doctrine de vision en Dieu, et son accord tacite avec les vues de M. sur la connaissance de l’âme par elle-même. – Dans « Un plaisir divin : Malebranche, Lamy (et les autres) », M. Priarolo analyse le débat sur le plaisir et l’amour entre M. et François Lamy, un penseur qui mérite plus d’attention qu’il n’en reçoit habituellement. Elle examine en part. le « parcours tourmenté » suivi par un M. soucieux de formuler une notion cohérente de l’amour de Dieu. – Aucun recueil d’études sur M. et ses contemporains ne serait complet sans au moins un chapitre sur Leibniz. Dans « D’une question à l’autre : Leibniz et les adversaires de la noétique malebranchienne », M. Picon affirme que Leibniz était initialement d’accord avec M. sur le fondement des vérités éternelles, et était donc relativement indifférent à la critique sceptique de Foucher concernant la connaissance du monde extérieur ; cependant, vers la fin des années 1680, l’orientation de Leibniz avait suffisamment changé pour qu’il se préoccupe davantage des problèmes soulevés par Foucher. S’appuyant sur les travaux antérieurs de Charles McCracken (Malebranche and British Philosophy, Oxford, 1983), S. Brown, dans « Les admirateurs de Malebranche dans l’Angleterre des années 1690 », décrit un milieu sélectif d’adeptes anglais de M. dans les années 1690, notamment à Oxford et à Londres. Il interroge les raisons pour lesquelles M. a reçu une telle attention dans les îles britanniques durant la dernière décennie du siècle. – Et dans « Quand le Malebranchisme s’invite dans l’histoire de la médecine : la théorie de l’influence de l’imagination maternelle sur le fœtus », E. Muceni examine l’approche de M. face à une question embryologique soulevée dans D. et reprise par M., ainsi que les réponses variées à la solution de M., jusqu’au XVIIIe s., par les « imagionistes » (comme La Mettrie) et les « anti-imagionistes » (Buffon).

Ce court mais riche recueil d’études menés par des chercheurs confirmés nous offre une série de perspectives éclairantes sur M. et sa réception. Un précieux apport à l’histoire de la philosophie moderne.

Steven NADLER (University of Wisconsin-Madison) [trad. D.A.]

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Pour citer cet article : Steven NADLER, « Elena Muceni & Maria-Cristina Pitassi, Le Malebranchisme à l’épreuve de ses amis et de ses ennemis, actes de la journée d’étude organisée à Genève par l’Institut d’histoire de la Réformation (27 novembre 2015), Paris, Honoré Champion, 2018 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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PELLEGRIN, Marie-Frédérique, éd., dossier « Malebranche », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 140, 2015, p. 451-542.

Constituant une manière de commémoration du 300e anniversaire de la mort de Malebranche [= M.], les articles réunis dans ce numéro abordent la question de l’actualité de sa pensée : en somme, la philosophie de M. est-elle aujourd’hui vivante ou morte ? Et que signifie qu’une philosophie soit encore « vivante » (ou « morte ») plusieurs siècles après la disparition de son auteur ? De manière fort bien sentie, le volume s’ouvre par une très pertinente préface de M.-F. Pellegrin inspirée des réflexions de M. sur la mort dans ses Entretiens sur la mort (« Malebranche mort ou vif », p. 451-455). (1) Dans sa contribution (« Il filosofo e la sua famiglia. Contributo alla storia di Malebranche vivant », p. 467-472), G. Gori étudie diverses influences des cercles familiaux et intellectuels sur l’évolution philosophique et religieuse de M. Loin d’en proposer une étude archéologique, l’A. mobilise des sources jusqu’à présent inexploitées, notamment s’agissant du rôle de l’oncle maternel Jean de Lauzon et de son frère aîné, pour accroître notre connaissance de l’évolution intellectuelle de M. en le remettant dans son contexte et dans son époque. (2) Dans son étude « M. et les mondes impossibles » (p. 473-490), J.-C. Bardout, reconnaissant dans les figures de M. et de Leibniz des acteurs cruciaux de « la première époque des mondes possibles », examine un problème qui mine sérieusement la théodicée malebranchienne dans la mesure où elle exige que Dieu choisisse le monde actuel parmi une série infinie de mondes possibles. L’A. soutient que, du fait de certains « ingrédients doctrinaux et réquisits théoriques » auxquels il est astreint, M. ne peut rendre compte de l’individuation des mondes possibles non actuels. Il est impossible non seulement de concevoir ce qui distingue le contenu de chaque monde possible, mais même simplement de concevoir qu’il y ait une multiplicité de mondes possibles. (3) L’étude de V. Geny, « Le plaisir et la grâce chez Malebranche » (p. 491-504) étudie la manière dont la théologie de M. est fondée sur son interprétation de la nature humaine, même si cela implique le rejet d’un élément traditionnel de la pensée chrétienne : l’A. met en effet l’accent sur le rôle du plaisir dans la théodicée de M. Ce dernier met l’âme en mouvement et constitue l’invariable objet du désir et donc l’essentiel du bonheur. L’ « hédonisme chrétien » de M. constitue ainsi une révision originale et philosophiquement motivée de la morale de la religion chrétienne, ce qui aura amené Fontenelle à le surnommer « Le protecteur des plaisirs ». (4) D. Arbib, dans « Malebranche, le stoïcisme et les trois erreurs de l’orgueil » (p. 505-524) pose la question du rapport de M. à la philosophie stoïcienne (et aussi bien cartésienne) relativement à la question des passions. Il analyse les articulations subtiles de la critique malebranchienne, formulée d’un point de vue chrétien en dépit de nombreux éléments apparemment stoïciens, du motif stoïcien du contrôle des passions et du fait qu’une passion puisse être corrigée par une autre. La principale coupable, aussi bien dans la philosophie stoïcienne que dans la morale cartésienne (encore stoïcienne) est l’orgueil. (5) Enfin, l’article de D. Antoine-Mahut, « Malebranche sur le terrain des théories contemporaines de la reconnaissance : un révélateur » (p. 525-538), propose d’étudier les aléas de l’appropriation et de l’interprétation de la philosophie de M. Il analyse l’absence de M. dans les études récentes portant sur les antécédents philosophiques du concept de reconnaissance avant Hegel, ou dans le processus de formation du self individuel en tant qu’il est confronté aux autres. Le point de vue de l’étude est donc à la fois interne aux études malebranchistes – leur incapacité à prendre en compte la dimension politique du corpus malebranchiste – et très contemporain puisqu’il se confronte aux théories récentes de la « reconnaissance ». L’acteur central de cette histoire est A. Honneth, du fait du rôle joué par sa « reconstruction empirique » de Hegel dans la postérité de la philosophie de M., autour de la question du moi.

Alors, à la fin, M., mort ou vivant ? Cet intéressant recueil d’études provocatrices plaide de manière convaincante pour la seconde option.

Steven NADLER [trad. D.A.]

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Pour citer cet article : Steven NADLER, « PELLEGRIN, Marie-Frédérique, éd., dossier « Malebranche », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 140, 2015 » in Bulletin cartésien XLVI, Archives de Philosophie, tome 80/1, Janvier-mars 2017, p. 147-224.

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Du même auteur :

  • Steven NADLER, « L’ombre de Malebranche. Providence divine et volonté générale dans la correspondance entre Leibniz et Arnauld », 3, 2015, 152 p. », Archives de Philosophie, 2015, 78-1, 131-151.