Auteur : Valentin Denis

 

Adeline Barbin, La Démocratie des techniques, préfacé par Andrew Feenberg, Paris, Hermann, « Technologica », 2024, 272 pages

La philosophie politique semble s’être autonomisée, et avoir du même coup conquis sa forme moderne, plusieurs siècles avant la philosophie des techniques. On fait souvent remonter conventionnellement, et quelque peu arbitrairement, l’émancipation de la première à la figure de Machiavel, et celle de la seconde aux Principes d’une philosophie de la technique (1877) d’Ernst Kapp, premier ouvrage à mobiliser cette expression.

Or c’est seulement depuis quelques décennies que ces deux branches de la philosophie sont véritablement entrées en dialogue, mettant fin à une difficulté pluriséculaire à penser les interpénétrations pourtant toujours plus profondes entre la technique et la politique dans les sociétés modernes. Comme l’ont notamment relevé Bruno Latour et Michel Callon dans une relecture du Léviathan de Hobbes [1], la philosophie politique moderne s’est en effet montrée largement indifférente au rôle des médiations techniques dans la constitution de la vie sociale proprement humaine. Quant aux diverses théories critiques, si elles traitent souvent des effets sociaux et politiques du progrès technique, l’influence qu’exerce sur elles l’idée d’une autonomie de la technique [2] sous de nombreuses variantes n’en recèle pas moins un puissant ferment de dépolitisation, en ce qu’elle tend à largement minorer la marge d’action collective dont les sociétés disposent pour déterminer leurs propres structures matérielles.

Dès son titre, le premier livre d’Adeline Barbin marque sa volonté de franchir ce gouffre entre philosophie politique et philosophie des techniques. L’autrice ne prétend bien évidemment pas être la première philosophe à tenter ce geste : elle s’inscrit délibérément dans diverses traditions de pensée ayant entrepris, depuis le dernier quart du XXe siècle, de reconceptualiser les rapports entre technique et politique dans un même cadre théorique. C’est forte d’une connaissance à la fois ample et précise des courants en question qu’elle élabore, dans son ouvrage, une véritable philosophie politique des techniques. Le livre se présente à la fois comme la synthèse de plusieurs décennies de recherche sur les rapports entre technique et démocratie, et comme une contribution personnelle aux débats ayant entouré cette question en sciences sociales et en philosophie, l’autrice agençant ses lectures des auteurs du domaine comme des étapes de son propre raisonnement. Même si l’ouvrage ne se résume aucunement à ses vertus pédagogiques, il offre de ce point de vue un panorama très éclairant sur les transformations qui ont affecté la philosophie des techniques depuis le temps d’André Leroi-Gourhan, de Jacques Ellul ou d’Herbert Marcuse, et ce au-delà de ce qu’on a parfois appelé son « tournant empirique ».

L’autrice revendique également, par le titre même de son livre, une forme d’indépendance théorique. Elle préfère en effet parler de démocratie des techniques plutôt que de démocratie technique, pour réserver cette seconde appellation à sa discussion de la théorie de l’acteur-réseau, où l’expression a selon elle fait florès [3]. Ce choix terminologique s’avère d’autant plus judicieux qu’il permet de dissiper une équivoque parfois charriée par cette expression. On pourrait en effet avoir le sentiment qu’elle désigne un appel à « techniciser la démocratie » ou, au contraire, la critique d’un parasitage de cette dernière par une dérive technocratique. Parler de « démocratie des techniques » désigne plus clairement l’idéal politique en question : « faire entrer les techniques en démocratie », pour paraphraser le sous-titre des Politiques de la nature de B. Latour [4].

Cette problématique centrale est exposée de manière limpide dans les premières lignes du livre, qui esquissent la double direction dans laquelle il s’engage : réfléchir non seulement au « caractère démocratique des décisions » prises au sujet des techniques, mais aussi aux « effets politiques engendrés par le type de moyen technique conçu et choisi [5] », soit « envisager que les techniques puissent, en elles-mêmes, être plus ou moins porteuses de valeurs démocratiques à travers les modes d’organisation qu’elles proposent [6] ». Faire entrer les techniques en démocratie, c’est en effet non seulement encadrer collectivement leur socialisation, mais c’est aussi œuvrer en amont, pour réfléchir à ce que, dans leur conception même, on puisse inscrire en elles des valeurs démocratiques. Son attention aux deux principaux versants de la réflexion permet à l’autrice de couvrir une très grande partie des questions qui animent cet ensemble de recherches.

L’ouvrage est construit en quatre grandes parties. La première (« Nature de la technique ») […]

[1]. Bruno Latour et Michel Callon, « Unscrewing the Big Leviathan; or How Actors Macrostructure Reality, and How Sociologists Help Them to Do So ? », in K. Knorr et A. Cicourel (dir.), Advances in Social Theory and Methodology. Toward an Integration of Micro and Macro Sociologies, London, Routledge & Kegal Paul, 1981, p. 277-303 ; repris et traduit dans Madeleine akrich, M. Callon et B. Latour, Sociologie de la traduction. Textes fondateurs, Paris, Presses des Mines, 2006, p. 11-32.

 

[2]. Sur ce thème, voir Langdon winner, Autonomous Technology. Technics-Out-of-Control as a Theme in Political Thought, Cambridge et Londres, MIT Press, 1977.

 

[3]. Yannick barthe, M. Callon et Pierre Lascoumes, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001 ; M. Callon, « Des différentes formes de démocratie technique », Annales des Mines/Responsabilité & Environnement, 1998, n° 9, p. 63-73.

 

[4]. B. Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, « Armillaire », 1999.

 

[5]. A. Barbin, La Démocratie des techniques, op. cit., p. 22.

 

[6]. Ibid., p. 15.

 

Valentin Denis (EHESS)

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Pour citer cet article : Adeline Barbin, La Démocratie des techniques, préfacé par Andrew Feenberg, Paris, Hermann, « Technologica », 2024, 272 pages, in Note de lecture, Archives de philosophie, tome 89/2, Avril-Juin 2026, p. 143-148.

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