Auteur : Véronique Decaix

Börje BYDÉN, Filip RADOVIC, The Parva naturalia in Greek, Arabic and Latin Aristotelianism. Supplementing the Science of the Soul, Dordrecht, Springer, « Studies in the History of Philosophy of Mind », 2018, 368 p.

On ne peut que se féliciter que la collection « Studies in the History of Philosophy of Mind », chez Springer, fasse paraître un volume portant sur les Parva naturalia, les Petits traités d’histoire naturelle d’Aristote, selon le choix de la traduction française de Pierre-Marie Morel (Paris, GF, 2000). Jusqu’alors seuls deux collectifs avaient été édités à ce sujet : Les Parva naturalia. Fortune antique et médiévale (éd. Ch. Grellard et P.-M. Morel, Éditions de la Sorbonne, 2001), puis Parva naturalia. Saperi medievali, natura et vita (éd. C. Cristiani, R. Lambertini et R. Martorelli Vico, Macerata, 2004). Cependant, ces derniers ne rendent en rien superflue la parution de ce nouvel ouvrage tant ce corpus de textes et les commentaires qui y sont attachés, restent encore mal connus. Le collectif, dirigé par B. Bydén et F. Radovic, s’en distingue en effet, en se concentrant plus particulièrement sur la première partie des Parva naturalia : les De sensu et sentato, De memoria et reminiscentia, et les trois livres portant sur le rêve, à savoir les De somno et vigilia, De insomnis et De divinatione per somnum. Il ressort de cette sélection l’ambition de rattacher plus fortement les Parva naturalia à la « science de l’âme » dont ils forment un complément (supplement).

Le recueil s’ouvre sur une introduction magistrale de Börje Byden (50 pages) dont la grande érudition offre un état de la question complet et précis, étayé sur une riche bibliographie, sur la constitution du corpus des Parva naturalia et ses diverses interprétations dans les différentes traditions linguistiques et à travers les époques, de l’Antiquité jusqu’à l’aristotélisme du XXe siècle. Il rassemble ensuite treize contributions rangées selon l’ordre des traités des Parva naturalia dans l’édition Bekker et selon une progression historique de l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIe siècle. Dans cet ensemble, trois articles (Ierodiakonou, Hansberger, Demetracopoulos) sont publiés avec une réponse (respectivement de Gregoric, Gannagé, Monfasani), ce qui n’est pas le cas des autres contributions, sans autre explication. La composition de l’ouvrage alterne les articles sur un thème précis (K. Ierodiakonou sur les couleurs dans le De sensu, R. Hansberger sur la notion cruciale de maʻnā dans l’adaptation arabe des Parva naturalia), et d’autres dont l’approche plus historique (M. Trizio, J. A. Demetracopoulos) adopte une perspective plus large, mais non moins riche d’enseignement, avec la réception de ces traités.

Ainsi, les premières études sont consacrées à la sensation et au De sensu et sensato dans la tradition antique. G. Feola pose la question du sens commun et du centre unificateur de la sensation en comparant les Parva naturalia au De anima, Péter Lautner établit le lien avec la tradition byzantine, et en particulier avec la théorie centralisatrice du sens commun chez Michel d’Ephèse, capable de suspendre l’activité des autres sens. K. Ierodiakonou étudie le statut ontologique de la couleur dans le chapitre 3 du De sensu d’Aristote en le comparant à sa paraphrase d’Alexandre d’Aphrodise, ainsi qu’aux Quaestiones et à la Mantissa. Cet article est suivi d’une réponse de P. Gregoric éclairant le statut du diaphane chez ces deux auteurs. Les deux études suivantes portent sur la tradition arabe : R. Hansberger s’intéresse aux maʻnāni dans les adaptations arabes des Parva naturalia, dont elle prépare une édition critique. Elle défend la thèse d’un statut ontologique, ou d’une « spiritualité » propre de ces maʻnāni, ce qui l’amène à traduire de manière originale le terme par « formes spirituelles » (spiritual forms). L’article suivant, d’O. Lizzini, se penche sur le cas du rêve véridique et de la prophétie dont elle distingue deux formes, la prophétie intellectuelle et la prophétie imaginative, dans la tradition avicennienne. Le troisième bloc présente les traditions latines et byzantines de manière enchevêtrée : suivant l’ordre chronologique, le premier, par M. Trizio met en évidence l’importance des Parva naturalia pour la pensée byzantine aux XIe et XIIe siècles. Viennent ensuite deux articles sur la tradition latine, uniquement consacrés aux trois traités que cette tradition a regroupés sous le titre générique de De somno : l’un de S. Donati qui souligne l’importance de la pensée arabe à l’appui d’une étude du commentaire De somno et vigilia d’Albert le Grand, le second, par M. Pickavé, porte sur la question du rêve et de la question de savoir si les pensées peuvent advenir pendant le sommeil dans les commentaires latins (Henri de Gand, Richard de Middleton, Thomas d’Aquin, Pierre de Tarentaise et Pierre de Jean Olivi). S’ensuit un ample article (suivi de sa réponse) sur l’abrégé de Georges Scholarios à la paraphrase de Theodore Metochites aux Parva naturalia : il y met en évidence la critique de G. Pachymeres et la proximité avec la pensée latine, en particulier Thomas d’Aquin. Outre les informations sur la tradition manuscrite des Parva naturalia dans la tradition byzantine, dont l’exhaustivité et la précision satisferont les spécialistes, il offre les éditions des paraphrases de Metochites et Scholarios au De divinatione per somnum dans deux appendices. L’ensemble se clôt sur un article de R. Lo Presti, consacré aux commentaires sur le De memoria et reminiscentia au XVIe siècle, mettant en valeur l’interaction avec les doctrines médicales développées en Italie au tout début de la modernité.

Ces articles, tous d’excellente facture, écrits par les meilleurs spécialistes de ces questions, produisent un collectif de grande qualité. On aurait certes pu regretter que les éditeurs aient amputé de moitié les Parva naturalia sans plus de justification, voire déplorer un certain manque d’unité, passant d’un sujet à un autre, mais cet aspect foisonnant est plutôt dû à son objet, les Parva naturalia étant déjà une collection d’une richesse thématique dont l’unité est laissée ouverte aux interprétations. Il était difficile, en l’état, de donner un traitement plus exhaustif d’un domaine qui reste, en majeure partie, encore en friche.

C’est ce manque de connaissance d’un corpus essentiel pour comprendre la psychologie ou, devrait-on dire, la physio-psychologie péripatéticienne, que viennent pallier ces contributions originales. En outre, l’un des grands mérites de ce volume est la part belle accordée à une tradition assez négligée : la tradition byzantine, permettant de mettre en lumière une filiation grecque des Parva naturalia depuis l’Antiquité, véritable fil rouge de l’enquête qui permet de comprendre la manière dont ce corpus a été transmis jusqu’à nos jours. L’attention portée à des matériaux peu étudiés, l’état des lieux des sources manuscrites ou inédites, l’étude de commentaires encore mal connus, placent cet ouvrage à la pointe de la recherche, et espérons-le, au commencement de nouveaux chantiers en philosophie médiévale.

Véronique DECAIX

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « Börje BYDÉN, Filip RADOVIC, The Parva naturalia in Greek, Arabic and Latin Aristotelianism. Supplementing the Science of the Soul, Dordrecht, Springer », in Bulletin de philosophie médiévale XXI, Archives de Philosophie, tome 83/3, juillet-septembre 2020, p. 175-199.

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Anselm OELZE, Animal Rationality, Later Medieval Theories 1250-1350, Leiden, Brill, « Investigating Medieval Philosophy » 12, 2018, 270 p.

L’oxymore de son titre résume à lui seul le problème envisagé dans ce livre, celui d’une « rationalité animale ». Dans cet ouvrage, version remaniée de sa thèse de doctorat, Anselm Oelze choisit de s’intéresser aux parents pauvres de la philosophie : les animaux. Cette étude poursuit le tournant amorcé en philosophie contemporaine (« animal turn », p. XII) en le déplaçant à la pensée médiévale. A. Oelze souligne, à juste titre, dès l’introduction que la question de la rationalité animale se pose avec plus d’acuité pour la période considérée (1250-1320) dans la mesure où la plupart des auteurs du corpus étudié (si ce n’est tous) tiennent la différence anthropologique pour fermement établie. La distinction et la supériorité de l’homme sur le reste du règne animal s’appuient tant sur des fondements théologiques (l’idée de la Genèse selon laquelle l’homme a été créé à l’image de Dieu) que philosophiques (la définition aristotélicienne de l’homme comme « animal rationnel »), dont l’étroite intrication débouche sur une crise en histoire de la philosophie dont la pensée médiévale se fait l’héritière (p. 15-16). L’ambition de cet ouvrage est de considérer les animaux pour eux-mêmes, les faisant accéder au statut d’objet d’étude de plein droit, là où les auteurs médiévaux n’y ont le plus souvent recours qu’à titre de contre-exemple (explanandum p. 26 et p. 207) afin d’expliquer les capacités cognitives de l’homme.

Cependant, ce n’est ni la différence métaphysique, ni la différence éthique de l’homme qui se trouvent mises en question dans cet ouvrage, mais bien le problème de la connaissance (cognition). Anselm Oelze s’interroge avec beaucoup de finesse : si les animaux ne possèdent ni l’intellect ni la raison, faut-il leur dénier toute forme de rationalité ? Cette rationalité n’est-elle que le fruit d’un anthropomorphisme ou une manière métaphorique de décrire leurs comportements ? L’auteur adopte un angle pertinent, une perspective behaviouriste, non pour postuler la raison en eux, mais pour inférer l’existence de processus rationnels chez les animaux : par exemple, le fait de chercher les meilleurs moyens pour obtenir une fin visée, la capacité de résoudre des problèmes, la création d’outils. Cette distinction entre l’opération (le processus rationnel) et la faculté (la raison) lui permet de défendre la thèse audacieuse d’une « rationalité sans raison » (partie 6). L’enquête procède avec clarté en suivant l’ordre des actes de l’intellect : la formation des concepts et des universaux (partie 2), le jugement (partie 3), le raisonnement (partie 4). L’ensemble est solidement argumenté sur un large corpus, comprenant Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Jean Duns Scot, Guillaume d’Ockham, Pierre de Jean Olivi, Gilles de Rome, Grégoire de Rimini, Adam de Wodeham, Jean Buridan, Nicole Oresme, et des auteurs peut-être moins connus comme Adélard de Bath ou Jean Scot Érigène. Les textes, distribués selon ces axes permettant d’éviter une approche trop chronologique, sont étudiés avec beaucoup de nuance. Sans prétendre ici restituer l’ensemble de cette étude approfondie, il ressort de ce premier moment d’enquête que les animaux supérieurs sont capables de s’élever à un niveau de généralité en formant des proto-concepts, des idées générales (les intentions), et d’effectuer des quasi-raisonnements et des jugements instinctifs. S’ensuit un second moment, encore plus novateur, consacré à ce que l’auteur nomme, reprenant l’expression de Jones, des zones de flou (« grey areas », partie 7). Oelze s’intéresse alors aux capacités qui ne sont pas l’œuvre de la raison proprement dite, mais sont parties prenantes d’une certaine rationalité : la mémoire du passé, mais surtout la prévision et l’anticipation d’une situation future. Les pages consacrées à la prudence (prudentia, sagacitas) sont à cet égard tout à fait convaincantes en ce qu’elles établissent une « quasi-rationalité » ou une « prudence imparfaite » chez les animaux supérieurs dont l’auteur estime qu’elle est, pour les auteurs du Moyen Âge, ce qui se rapproche le plus d’une forme d’« intelligence animale ». Cette étude se poursuit par une comparaison entre les théories médiévales et les deux thèses concurrentes des Animal Studies, l’« assimilationisme » et le « différentialisme », qui sait restituer à la pensée médiévale son contexte et sa particularité.

Le grand mérite de cet ouvrage est de mettre la différence anthropologique en question en s’interrogeant sur la limite entre la connaissance des « animaux non-humains » et celle des êtres humains. Il se fonde un vaste corpus de textes souvent négligés par les études médiévales (non seulement les Libri de animalibus du Pseudo-Pierre d’Espagne et d’Albert le Grand, mais aussi les Parva naturalia), n’hésitant pas à aller chercher des éléments de réponse jusque dans des contextes qui sembleraient moins convenus pour un tel sujet, par exemple dans les Commentaires sur les Sentences (Grégoire de Rimini), ou dans les Commentaires sur la Physique (Roger Bacon). Toutefois, la thèse d’une « rationalité sans raison » ne tient que si l’on accepte un sens large du terme de « cognition », englobant tout un panel d’opérations telles que la sensation, l’anticipation, le rêve, etc., emprunté aux théories contemporaines, qui ne semble pas pouvoir s’appliquer – ou du moins être transposé à l’identique – à la pensée médiévale, ni être équivalent à ce que les médiévaux entendent comme relevant du rationnel ou de la « rationalité », ainsi que le suggère l’auteur (p. 10). Il n’en reste pas moins que le grand-angle permis par l’idée de « cognition » permet de mettre en valeur une forme d’« intelligence animale » en portant attention à des capacités cognitives telles que la prudence, la mémoire, etc., qui offrent autant de cas-limites (« litmus-tests ») remettant en cause une frontière trop strictement tracée entre l’homme et les autres animaux. Cette approche, à la fois historique et systématique, de la rationalité animale aboutit à une étude passionnante, dont le propos, agrémenté de nombreux exemples, allie la clarté à l’élégance. Nul doute que cette étude maîtrisée d’un corpus et d’un réseau de questions originaux constitue une contribution majeure à l’histoire de la philosophie médiévale.

Véronique DECAIX

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « Anselm OELZE, Animal Rationality, Later Medieval Theories 1250-1350, Leiden, Brill », in Bulletin de philosophie médiévale XXI, Archives de Philosophie, tome 83/3, juillet-septembre 2020, p. 175-199.

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Andrea COLLI, Alberto magno e la Nobiltà. Genesi et forme di un concetto filosofico, Pisa, Edizioni ETS, 2017, 229 p.

Dans le prolongement de son ouvrage paru en 2016, La nobilità nel pensiero medievale, Andrea Colli fait paraître un second livre issu de son projet de recherche sur le concept de « noblesse » (nobilitas), consacré plus précisément à Albert le Grand. Dans la fréquence de ce terme, l’auteur décèle la clef de voûte, et une clé de lecture possible, du système albertinien. Sur la base d’une étude lexicale raisonnée des occurrences de nobilitas-nobilis dans le corpus albertinien, l’auteur propose une étude systématique de ce concept, tout en tâchant d’en montrer la valeur herméneutique pour sa pensée.

La première partie de l’ouvrage, consacrée aux sources, donne un état des lieux des occurrences du terme nobilis-nobilitas, parfois étendu aux concepts connexes tels que honorabilis, melior, dignor ou optimum. Cette partie tente d’ordonner la pluralité des sources (Aristote, Averroès, le néoplatonisme, la tradition chrétienne, etc.) et des lieux d’occurrence (De anima, Metaphysica, Ethica Nichomachea) en vue de faire émerger un « concept cohérent » de noblesse. Il en ressort l’importance de la version arabo-latine d’Aristote et d’Averroès par Michel Scot, dont le choix d’un terme unique (nobilitas-nobilis) pour rendre la diversité des termes grecs d’origine (ἄριστος, βελτίων, Ευγένιος etc.) a eu une influence décisive pour la pensée d’Albert le Grand.

Les parties suivantes sont organisées autour d’un couple conceptuel, grâce à une analyse lemmatique des adjectifs nobilis-simplex, nobilis-separatus, nobilis-agens. Les deux dernières parties, sur nobilis-homo et nobilis-scientia montrent la manière dont l’idée de noblesse se voit investie d’une « fonction métaphysique », permettant de reconstruire la physique et l’anthropologie d’Albert le Grand, et formant le soubassement de la division des sciences autour de l’idée de « métaphysique de la noblesse ». Dans chacune, le parti pris est de suivre la chronologie des œuvres du Docteur universel, ce qui, certes, permet de faire ressortir la genèse du concept de noblesse, mais ne va pas sans un certain effet de répétition, en raison de la transversalité des lemmes repérés dans l’anthropologie et la division des sciences des chapitres ultérieurs. À cet égard, il convient de s’interroger sur le motif sous-tendant le choix de ces binômes, plutôt que d’autres tels nobilis-intellectus ou nobilis-anima, abordés au fil de ces parties.

Pour cette raison, le lecteur ne peut qu’émettre quelques doutes sur le bien-fondé de cette méthode lexicométrique appliquée aux textes, qui tend à produire de l’équivoque en rassemblant une diversité terminologique sous l’idée de « noblesse », et à synthétiser les différents champs (la zoologie, la métaphysique, la noétique etc.) de la pensée du Maître sous l’unité de ce concept. Un exemple est le traitement du concept de noblesse (Nobilità, Adelkeit) dont la richesse polysémique, tant vertu intellectuelle que statut politique ou social, a fait l’objet de recherches approfondies en philosophie médiévale (Castelnuovo, Robiglio), et dont le lien avec la présente étude est assez peu établi, si ce n’est en conclusion, lorsque l’auteur aborde, succinctement, la postérité de cette idée chez Bonaventure, Eckhart ou Dante. En dépit de cette réserve sur la pertinence de l’analyse lemmatique en histoire de la philosophie, et plus généralement pour la pensée, cette étude, précise et fouillée, en redistribuant des pans entiers de l’œuvre d’Albert le Grand autour du concept cardinal de noblesse, donne une lecture rigoureuse et cohérente de sa pensée.

Véronique DECAIX

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « Andrea COLLI, Alberto magno e la Nobiltà. Genesi et forme di un concetto filosofico, Pisa, Edizioni ETS, 2017 », in Bulletin de Philosophie médiévale XX, Archives de Philosophie, tome 82/3, juillet-septembre 2019, p. 647-672.

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Alain de LIBERA, L’invention du sujet moderne. Cours du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2015, 267 p.
Alain de LIBERA. L’archéologie philosophique, Séminaire du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2016, 267 p.

Les éditions Vrin publient les cours (L’invention du sujet moderne) et séminaires (L’archéologie philosophique) professés en 2013-2014 au Collège de France par Alain de Libera, titulaire de la chaire d’Histoire de la philosophie médiévale, recréée une soixantaine d’années après qu’elle avait été occupée par son illustre prédécesseur, Étienne Gilson. Ces deux ouvrages peuvent et doivent être lus de manière complémentaire : le premier expose le volet théorique de la recherche d’A. de Libera, et le second offre, comme en miroir, une approche réflexive sur la méthodologie du médiéviste, en révélant la nature et le sens d’une démarche « archéologique » en philosophie, et plus spécialement en histoire de la philosophie.

Dans L’invention du sujet, A. de Libera se livre à une véritable investigation philosophique, dont le point de départ est l’affirmation provocante de Foucault, relayée par Veyne, selon laquelle « La question du sujet a fait couler plus de sang au XVIe siècle que la lutte des classes au XXe siècle » (p. 14, p. 225). L’interrogation directrice, la « question du sujet », trouve sa formulation initiale dans le cours du 20 mars 2014 : « Comment le sujet pensant est-il entré en philosophie ? Plus précisément : Comment l’homme est-il entré en philosophie en tant que sujet et agent de la pensée et du vouloir ? » (p. 58). Le présent livre s’attache à la partie théorique, c’est-à-dire au sujet pensant et au sujet de la pensée, et sera complété par la publication des cours 2014-2015 consacrés à la partie pratique sur la volonté et l’action. Animée par le soupçon que la question du sujet aurait une origine bien antérieure au XVIe siècle, cette entreprise critique déconstruit le présupposé selon lequel Kant, le premier, aurait introduit la subjectivité (Subjectivität) en philosophie (p. 53), ou même que le sujet moderne serait né avec Descartes. C’est en archéologue de la pensée, en historien de la philosophie et en médiéviste qu’A. de Libera retrace la manière dont le sujet se constitue progressivement en « question », c’est-à-dire comme objet problématique dans l’histoire de la pensée. Le fil directeur de l’enquête est donc la « question de la question du sujet » ou, en termes heideggériens, le « devenir-question » du sujet dont l’histoire se trouve inextricablement enchevêtrée à celle de la « question de l’homme ».

La publication de son séminaire, L’archéologie philosophique propose quant à elle une réflexion sur la méthode archéologique en histoire de la philosophie, placée sous l’égide de Michel Foucault et de Robin G. Collingwood, se distinguant à la fois de l’histoire des idées (Ideengeschichte) et de l’histoire des problèmes (Problemgeschichte). À Collingwood, Libera emprunte deux outils : sa matière, les « complexes constitués de questions et de réponses » (complexes of questions and answers, abrégé en CQR) et la ré-effectuation des questionnements du passé dans le présent (Constructive Reenactment). Car, comme l’indique A. de Libera : « réactiver un questionnaire, c’est en refaire le questionnement » (L’archéologie philosophique, p. 18). Afin d’expliciter sa démarche, Libera l’applique ensuite à trois dossiers, la querelle des universaux, le statut ontologique du mal, et le mode d’existence des fictions, et il livre une version condensée mais limpide de ses thèmes de prédilection, développés dans d’autres ouvrages, notamment La querelle des universaux (1996).

Suivant la même méthode, L’invention du sujet invite à se demander pour qui, quand, comment, pourquoi la question du sujet s’est posée et l’être de l’homme progressivement redéfini comme « sujet ». C’est dans une histoire au long cours, passant de Kant au XVIe siècle, et du XVIe au Concile de Chalcédoine, que l’auteur retrace l’émergence de la notion d’un sujet, agent et suppôt de la pensée. Dans ce dédale, il s’agit de retracer le fil, en suivant les déplacements de sens du terme de sujet (cours du 27 mars 2014), le subjectus ou subditus, le sujet assujetti politique et le subjectum, le sujet logique de prédication et substrat ontologique d’inhérence afin d’évaluer la manière dont se constitue, par enrichissements et stratifications successifs, la définition d’un sujet, auteur et acteur de ses actes de pensée. L’intuition fondamentale est que pour « saisir le lien du politique et du psychologique, il faut en revenir à l’aspect logique » (p. 22), c’est-à-dire à l’ὑποκείμενον aristotélicien, le sujet-substrat tel que défini dans Les Catégories, et opérer le nouage conceptuel entre ce sujet d’attribution et son sens judiciaire, le sujet d’imputation. Dans le massif sédimenté de l’Histoire de la pensée, plusieurs strates sont alors sondées et forment autant de « moments » (Kant, Descartes, mais aussi Aristote et surtout Augustin). À partir d’une lecture de Locke (cours du 3 avril 2014), A. de Libera établit que le « sujet » se fonde sur l’« attribuabilité », c’est-à-dire sur la capacité d’attribuer les actes de pensée comme à un soi (self) et de les imputer à soi-même comme étant les siens propres, avant de montrer, à la suite de Strawson, que cette auto-attribution fonde une hétéro-attribution, c’est-à-dire la capacité de postuler qu’il y a cette même capacité chez d’autres êtres. Cette inférence, Libera l’appelle la « supposition du sujet » (p. 224). Il se focalise alors sur une analyse serrée du débat entre Pierre de Jean Olivi, Thomas d’Aquin et Mathieu d’Acquasparta (p. 127-222). Dans la pensée d’Olivi se trouve conceptualisé un modèle attributiviste où la perception de ses actes psychiques, et la possibilité de se les attribuer, dépendent de la perception préalable et fondamentale, d’une expérience de soi comme sujet de ses actes. Cette connaissance intuitive, sensible et quasi tactile (inspiratio) ouvre ensuite sur une dimension intersubjective où le sujet reconnaît, par une inférence toute sensible (une « puissante conspiratio », p. 218) que d’autres sont également sujets de leur pensée (cours du 19 juin 2014). Sur la base de ces textes médiévaux, le soupçon de l’archéologue se vérifie : l’invention du sujet – sa découverte et sa conceptualisation – doit être reculée de quelques siècles, du XVIe au XIIe siècle : elle trouve son origine dans les débats sur la connaissance de l’âme par elle-même et s’articule dans le quadrilatère médiéval formé par ces quatre questions : Qui pense ? Quel est le sujet de la pensée ? Qui sommes-nous ? Qu’est-ce que l’homme ? (cours conclusif du 26 juin).

La démonstration est magistrale et il serait impossible de résumer ici cette enquête passionnante dont l’ampleur n’a d’égale que la concision, et dans laquelle l’immense érudition s’allie à la plus grande clarté. L’invention du sujet et L’archéologie philosophiqueverbatim des Cours au Collège de France enrichi de notes et d’index – en ont conservé les marques d’oralité, ainsi que les répétitions et moments de reprise nécessaires à tout enseignement, ce qui donne au propos toute sa vivacité, et au lecteur, l’impression réelle d’y assister. Ces livres forment un volet didactique, où se trouvent résumés, remaniés, et redistribués des pans entiers de l’œuvre considérable de l’auteur (Archéologie du sujet, également publiée chez Vrin : A. de LIBERA, Archéologie du sujet I. Naissance du sujet, Paris, Vrin, 2007 [22010] ; Archéologie du sujet II. La Quête de l’identité, Paris, Vrin, 2008 [22010] ; Archéologie du sujet III. L’acte de penser 1. La double révolution, Paris, Vrin, 2014), et plus généralement de sa carrière, en vue de les rendre accessibles au plus grand nombre, dans l’esprit du Collège. Par là, A. de Libera montre qu’il n’est pas seulement le grand médiéviste que l’on sait, mais également un excellent professeur. C’est pourquoi ces ouvrages fournissent un magnifique compendium à qui voudrait découvrir son œuvre foisonnante.

Véronique DECAIX (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne)

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Pour citer cet article : Véronique DECAIX, « LIBERA, Alain de L’invention du sujet moderne. Cours du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2015 et L’archéologie philosophique, Séminaire du Collège de France 2013-2014, Paris, Vrin, 2016 » in Bulletin de Philosophie médiévale XIX, Archives de Philosophie, tome 81/3, Juillet-septembre 2018, p. 641-672.

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