Auteur : Victor Béguin

Nadine MOOREN, Hegel und die Religion. Eine Untersuchung zum Verhältnis von Religion, Philosophie und Theologie in Hegels System (Hegel-Studien, Beiheft 66), Hamburg, Meiner, 2018, 253 p.

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2016 à l’Université de Münster, le livre de N. Mooren se donne pour objectif principal de clarifier la célèbre thèse hégélienne selon laquelle religion et philosophie ont le même contenu, mais diffèrent par la forme. Le plan de l’ouvrage est annoncé dès les premières pages : dans une première partie, religion et philosophie sont replacées dans la théorie de l’esprit absolu, ce qui permet de présenter leurs caractéristiques communes et leurs différences spécifiques ; une deuxième partie étudie, dans une perspective épistémique, la manière dont elles se rapportent à leur contenu commun, ce qui est l’occasion d’une mise au point sur le type de savoir qui est en jeu dans la Gemeinde ; enfin, la troisième partie, sans doute la plus riche, accomplit le programme annoncé par le sous-titre de l’ouvrage en étudiant, à partir de la Science de la logique, la signification du couple forme/contenu et la manière dont il éclaire le rapport entre religion et philosophie, ainsi que les positions épistémologiques de Hegel sur la théologie et la philosophie spéculative.

L’exécution de ce programme est servie par une écriture très claire, qui a le mérite de faire régulièrement le point sur l’avancée du raisonnement. L’intérêt de cet ouvrage réside dans son approche essentiellement épistémique : au plus loin de toute controverse religieuse, l’auteure prend au sérieux les affirmations hégéliennes selon lesquelles l’esprit absolu est essentiellement un type de savoir, et construit à partir de là une interprétation résolument non-métaphysique, qui s’appuie notamment sur d’utiles analyses sémantiques visant à dégager les différentes significations d’un terme (par exemple « savoir ») dans le corpus hégélien. Il est intéressant de voir une représentante du courant « non-métaphysique » s’attaquer à la religion : cela renouvelle les questionnements hérités des approches antérieures, qu’elles soient historiques (Jaeschke) ou théologiques (par exemple, Küng ou Brito).

Ce travail s’expose cependant à un certain nombre d’objections. Premièrement, il ne traite que de la religion chrétienne : certes, il s’agit de la religion « accomplie », c’est-à-dire dans sa figure vraie, mais le soin que met Hegel à pister la formation de l’esprit absolu dans la religion déterminée est-il si anecdotique qu’il ne mérite aucune mention ? Deuxièmement, la constitution du corpus étonne : l’auteure ne se réfère qu’à l’Encyclopédie et au manuscrit des Leçons sur la philosophie de la religion de 1821, sans tenir compte des Nachschriften pourtant éditées dès les années 1980, et, surtout, sans jamais justifier ce choix pourtant discutable. Troisièmement, la bibliographie apparaît étonnamment pauvre en littérature secondaire, y compris germanophone (sans même parler des publications francophones, totalement ignorées) : l’auteure se prête peu au jeu du débat interprétatif, et ne mentionne pas les commentateurs qui l’ont précédée dans les voies qu’elle emprunte (par exemple, p. 112-113, on peut avoir l’impression que l’emploi du terme « institution », tel que défini par les sociologues Berger et Luckmann, est une originalité de l’ouvrage : c’est faire peu de cas des travaux de Henrich ou Kervégan). En particulier, l’absence de toute référence aux débats théologiques autour de la philosophie hégélienne de la religion (on cherchera en vain les noms de Barth, Jüngel, Balthasar ou Küng) apparaît comme un manque dans une étude dont la distinction de la philosophie et de la théologie constitue un enjeu explicite. En revanche, la culture « analytique » de l’auteure informe l’ouvrage de part en part, marquant une tendance à nourrir le commentaire hégélien de ressources puisées chez Wittgenstein, Putnam ou Frege (il est au demeurant révélateur que les deux commentateurs hégéliens les plus cités soient Quante et Halbig). Non seulement le profit de cette approche peine à apparaître, mais elle peut même s’avérer délusoire. Ainsi p. 44 : le passage sur la confession fait référence à la théorie des actes de langage, mais ne dit mot de la culture confessionnelle protestante qui rend possible une telle focalisation sur l’acte de la confession d’une doctrine, sur laquelle Hegel s’est d’ailleurs lui-même exprimé dans un texte jamais cité par l’auteure, l’Oratio pour le tricentenaire de la Confession d’Augsbourg (cf. les travaux de Ph. Büttgen). En privilégiant la philosophie analytique du XXe siècle et une base textuelle très restreinte, ce type d’étude risque de perdre de vue les ressources les plus utiles à la compréhension de Hegel, à savoir le corpus hégélien lui-même, et son contexte historique (qu’il est du reste particulièrement important de considérer pour ce qui touche au problème de la religion). Du point de vue du recenseur, ces différentes difficultés ne sont pas sans limiter l’apport de cette interprétation d’inspiration analytique à la lecture de Hegel.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Nadine MOOREN, Hegel und die Religion. Eine Untersuchung zum Verhältnis von Religion, Philosophie und Theologie in Hegels System (Hegel-Studien, Beiheft 66), Hamburg, Meiner, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Thomas OEHL & Arthur KOK (dir.), Objektiver und absoluter Geist nach Hegel. Kunst, Religion und Philosophie innerhalb und außerhalb von Gesellschaft und Geschichte, Leiden-Boston, Brill, 2018, xxii-934 p.

Cet imposant volume, qui avoisine le millier de pages, recueille 36 variations autour de l’un des thèmes les plus mystérieux et les plus décisifs de l’hégélianisme : le rapport entre esprit objectif et esprit absolu. L’efficace introduction des éditeurs, en plus d’offrir un utile survol du contenu des contributions, situe ce thème à la fois dans le système de Hegel et dans le moment interprétatif actuel. Il en ressort que le problème posé par l’articulation subtile entre l’esprit objectif et l’esprit absolu, qui a souvent mobilisé l’ingéniosité des commentateurs, présente un défi spécifique pour tout un pan de la littérature hégélienne contemporaine, celui qu’unifie un même souci d’« actualisation » : dans un espace identifié par les éditeurs comme « post-habermassien », on s’est surtout, d’après eux, préoccupé du social et de son historicité, ce qui a conduit à se désintéresser de ce que Hegel range sous la rubrique « esprit absolu », stigmatisé comme « métaphysique » et/ou simplement réduit à sa dimension socio-historique.

Cet angle mort du commentarisme (déjà identifié dans des termes proches par H. F. Fulda en ouverture d’un article de 2003, dont la reprise ouvre le présent volume) est ici mis au cœur du volume, auquel il donne sa problématique directrice, ainsi formulée par les éditeurs : « la société et l’histoire sont-elles ou non les horizons ultimes de validité et de description de tout ce qui est spirituel ? » (p. 2) Ou encore, pour le dire en termes d’exégèse hégélienne : comment faire droit à la fois à l’autonomie relative de l’esprit objectif et de l’esprit absolu (i. e. au fait que l’art, la religion et la philosophie soient conçus par Hegel sous une espèce différente des phénomènes simplement « historico-mondiaux »), et à leur articulation (l’esprit absolu ayant manifestement son site dans l’esprit objectif, comme en témoigne l’historicité de ses trois figures) ? On saluera une telle réflexivité, qui honore d’autant plus les éditeurs qu’elle fait parfois défaut aux tendances « actualisantes » de l’hégélianisme contemporain, ainsi que le choix résolu d’une perspective associant – et non opposant – sensibilité aux résonances actuelles de Hegel et solidité de l’ancrage historique, philologique et systématique (selon diverses nuances déclinées au fil des contributions). C’est donc à la fois le problème traité – à tous égards central – et la posture méthodologique adoptée – à la fois pluraliste et rigoureuse – qui font l’intérêt de ce volume : son principal mérite est sans doute de s’atteler (avec plus ou moins de bonheur selon les articles, nécessairement inégaux) à prendre au sérieux (p. 3) l’esprit absolu, en mettant à distance les connotations métaphysiques ou théologiques charriées par cette locution, sans pour autant verser dans un déflationnisme qui, à force de vouloir rendre Hegel acceptable, parvient surtout à le rendre inintéressant.

Les contributions, qu’il est impossible de résumer ici, se distribuent selon un plan en six parties habilement conçu, dont le principe général est celui d’une multiplication des approches : le rapport entre esprit objectif et esprit absolu est au cœur de tous les articles, mais il sera abordé successivement (1) depuis la Phénoménologie de l’esprit, (2) depuis l’esprit objectif (ce qui est notamment l’occasion de revenir à nouveaux frais sur le rapport entre État et religion ; relevons ici la thèse de T. Dangel, qui soutient que leur réconciliation ne peut s’opérer que dans la philosophie), (3) depuis l’esprit absolu (selon quatre ponctuations : généralités, art, religion, philosophie, ce qui permet notamment d’utiles mises au point sur l’art à l’époque moderne ou la mort de Dieu), (4) depuis la transition systématique de l’un à l’autre (avec en particulier un remarquable article d’A. Arndt sur « l’accomplissement de l’esprit absolu dans l’esprit objectif »), (5) depuis divers éléments de contexte, et (6) depuis la philosophie analytique. Il est toutefois regrettable que la littérature francophone ne soit jamais mentionnée, et cela d’autant plus que les positions défendues par Bourgeois dans son classique Éternité et historicité de l’esprit selon Hegel auraient mérité d’être discutées. En outre, l’intérêt qu’il y a à mêler Hegel aux courants et aux débats analytiques contemporains n’apparaît pas flagrant ; on sera cependant sensible aux manières analytiques de commenter Hegel esquissées dans les articles de P. Stekeler-Weithofer et C. G. Martin, qui se veulent (au moins partiellement) immanentes et pourront, à ce titre, intéresser les plus réticents à ce genre d’approche. L’ouvrage remplit donc son objectif, en offrant à la fois un point de départ solide pour l’étude du rapport entre esprit objectif et esprit absolu chez Hegel, et un panorama des différents types d’interprétations et d’usages auxquels se prête actuellement l’hégélianisme sur ce point.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Thomas OEHL & Arthur KOK (dir.), Objektiver und absoluter Geist nach Hegel. Kunst, Religion und Philosophie innerhalb und außerhalb von Gesellschaft und Geschichte, Leiden-Boston, Brill, 2018 », in Bulletin de littérature hégélienne XXIX, Archives de Philosophie, tome 82/4, Octobre-décembre 2019, p. 815-852.

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Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen über die Philosophie der Religion und Vorlesungen über die Beweise vom Dasein Gottes. Nachschriften zu den Kollegien über Religionsphilosophie der Sommersemester 1821 und 1824 , (Gesammelte Werke, Bd. 29,1), hrsg. von Walter Jaeschke und Manuela Köppe, Hamburg, Felix Meiner, 2017, vi-451 p.

La publication des cahiers de notes prises par les auditeurs des cours de Hegel se poursuit à un rythme soutenu dans la deuxième section des Gesammelte Werke, comme le souligne chaque nouvelle livraison du Bulletin ; voici désormais lancée, avec ce premier volume du tome 29 (qui devrait en compter trois), une nouvelle édition des Leçons sur la philosophie de la religion. Celles-ci sont les dernières à faire leur entrée dans les GW, probablement parce qu’elles étaient, jusqu’au lancement de cette entreprise, les seules à avoir fait l’objet d’un travail systématique de collation et d’édition des sources disponibles réalisé par W. Jaeschke (auteur en outre de travaux fondamentaux sur le texte et le développement de ces Leçons) et publié, également chez Meiner, dans l’ancienne série « bleue » des Vorlesungen (t. 3-5, 1983-1985). En toute logique, c’est encore à W. Jaeschke, en collaboration avec M. Köppe, que revient la tâche d’en procurer une nouvelle édition de référence dans le cadre des GW, dont il est par ailleurs devenu le maître d’œuvre.

Cette nouvelle édition, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas une simple redite de la précédente. On peut d’abord supposer que, de même que pour les autres volumes de la série, les cahiers ont fait l’objet d’un travail de transcription nouveau. Ensuite, les principes éditoriaux adoptés diffèrent ici sur au moins trois points : premièrement, contrairement à l’ancienne édition qui adoptait un ordre thématique (un volume par grande partie du cours), les leçons sont ici données dans l’ordre chronologique adopté par les autres volumes de la série, ce qui rend plus aisée la lecture d’une année de cours dans sa continuité ; deuxièmement, contrairement à l’ancienne édition qui prenait le parti d’une reconstruction par agglomération des différents cahiers, la présente édition donne le texte de la Nachschrift jugée la meilleure, renvoyant en note les variantes et/ou compléments apportés par les autres cahiers pour demeurer au plus près du texte tel qu’il nous a été transmis ; et, troisièmement, l’orthographe et la ponctuation d’origine ont ici été conservées.

En ce qui concerne le cours de 1824, pour lequel le texte de base est, comme en 1983, le remarquable cahier von Griesheim, cette nouvelle édition n’introduit pas de nouveauté fondamentale, et son apport tient essentiellement à son appareil critique exhaustif (qui donne notamment accès à l’ensemble des intéressantes variantes du cahier Pastenaci) et à la prise en compte des leçons alternatives tirées de la Nachschrift Dove, qui n’était pas connue dans les années 1980. Pour le cours de 1821, en revanche, ce volume présente (p. 1-110) un nouveau document : le cahier d’A. Ph. Ganzoni, là où aucune Nachschrift de ce cours n’était connue à l’époque de l’ancienne édition. Il est particulièrement intéressant de pouvoir comparer cette prise de notes avec le manuscrit autographe de Hegel, édité par W. Jaeschke dans le t. 17 des GW (comparaison facilitée par le rappel, en marge de l’édition du cahier Ganzoni, de la pagination de ce dernier volume) : c’est une occasion rare de pouvoir mesurer, quoique de manière nécessairement partielle, l’écart entre le cahier dont Hegel se servait pour faire cours et ce qu’un auditeur a noté de sa parole vivante. Le cahier Ganzoni est, comme on peut s’y attendre, plus synthétique et accessible que le manuscrit autographe, dont la lecture est rendue difficile par la densité de son écriture elliptique et souvent très paratactique, mais semble en même temps préserver la trace de ce que l’on peut supposer être des développements proprement oraux ; on peut en prendre pour exemple l’intéressant passage sur les oracles dans la religion grecque (p. 67-68), qui non seulement éclaire en les reformulant, mais aussi développe par certains aspects les remarques du manuscrit. Ce matériau nouveau ne manquera donc pas de susciter l’intérêt des chercheurs et d’enrichir notre connaissance de cette partie du système ; il faudra cependant attendre la parution du t. 29,3 pour avoir accès à l’appareil philologique permettant de tirer tout le profit possible de ce nouveau volume.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Georg Wilhelm Friedrich HEGEL, Vorlesungen über die Philosophie der Religion und Vorlesungen über die Beweise vom Dasein Gottes. Nachschriften zu den Kollegien über Religionsphilosophie der Sommersemester 1821 und 1824 , (Gesammelte Werke, Bd. 29,1), hrsg. von Walter Jaeschke und Manuela Köppe, Hamburg, Felix Meiner, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Die Bibliothek Georg Wilhelm Friedrich Hegels, (Gesammelte Werke, Bd. 31), hrsg. von Manuel Köppe, Hamburg, Felix Meiner, 2017, 1990 p. en 2 vol.

À titre de supplément aux GW paraissent aujourd’hui deux imposants volumes d’un millier de pages chacun présentant un inventaire raisonné de la bibliothèque de Hegel. Voilà enfin réalisé un projet annoncé dès les années 1960 comme cinquième « Beiheft » des Hegel-Studien, mais abandonné après plusieurs vicissitudes éditoriales, le volume n’ayant finalement jamais paru ; et cela, grâce au travail magistral de Manuela Köppe, qui vient achever ce qu’avaient commencé Friedhelm Nicolin, Klaus Düsing et Ingo Rill. Les principes de son travail sont, comme il est d’usage dans les GW, exposés avec tous les détails historiques et philologiques requis dans l’Editorischer Bericht placé à la fin du second volume, auquel nous renvoyons d’emblée pour plus de détails. La bibliothèque de Hegel ne nous est pas parvenue, car elle a été vendue après la mort du philosophe par sa femme et ses fils, pour des raisons qui ne sont d’ailleurs pas complètement éclaircies (p. 1816) ; la liste complète des ouvrages qu’elle comportait a cependant été dressée par le catalogue de la vente aux enchères ayant eu lieu à partir du 3 mai 1832. Ce dernier offre donc une image précise de ce qu’était, à la veille de sa mort, la bibliothèque personnelle de Hegel, et présente de ce fait un intérêt capital pour la compréhension de sa pensée : c’est ce document qui est édité, avec un impressionnant luxe de détails, dans ces deux volumes.

On peut aisément imaginer l’ampleur de la tâche de l’éditrice, qui a consisté à retrouver tous les ouvrages décrits dans ce catalogue pour les identifier ; pour chacun d’entre eux sont données, dans une présentation claire, la page de titre et, autant que possible, la table des matières, ce qui rendra à coup sûr de grands services ; le classement adopté est celui, thématique, du catalogue de 1832. L’éditrice rappelle cependant que l’édition de ce catalogue, si précise et exhaustive qu’elle soit (et elle l’est ici incontestablement), ne saurait régler une fois pour toutes la question, devenue centrale dans la recherche hégélienne, des sources à partir desquelles Hegel a travaillé, bien qu’elle y apporte une contribution décisive ; en effet, la comparaison entre le catalogue de 1832 et les sources mentionnées par Hegel dans ses ouvrages, ses cours ou sa correspondance fait apparaître des manques. On peut donc supposer que Hegel a consulté en bibliothèque certains ouvrages qu’il ne possédait pas personnellement (p. 1815), ou s’est défait avant sa mort de livres possédés au cours de sa vie, comme le suggère par exemple l’absence, dans le catalogue de 1832, de son exemplaire personnel de la Differenzschrift, qu’un chercheur japonais a récemment retrouvé chez un libraire de Tōkyō (p. 1819). N’attendons donc pas plus de ces volumes qu’ils n’en peuvent offrir ; ils n’en apportent pas moins, par la richesse et la précision du matériau nouveau qu’ils livrent au public, une importante contribution à la Hegel-Forschung en renforçant son assise philologique : les recherches à venir ne manqueront pas d’en tirer profit. Un seul exemple : tous ceux qu’intéresse l’étude des sources de la philosophie de la nature, naguère initiée par Michael J. Petry, feront sans doute leur miel de la cinquième section (« Mathématiques, sciences naturelles et médecine ») du catalogue.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Die Bibliothek Georg Wilhelm Friedrich Hegels, (Gesammelte Werke, Bd. 31), hrsg. von Manuel Köppe, Hamburg, Felix Meiner, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Jean-Renaud SEBA & Guillaume LEJEUNE (dir.), Hegel : une philosophie de l’objectivité, Paris, Kimé, 2017, 302 p.

Le volume édité par J.-R. Seba et G. Lejeune présente les actes d’un colloque qui s’est tenu à l’Université de Liège du 12 au 14 novembre 2015. Il rassemble douze contributions en trois langues (français, anglais, allemand) consacrées à la place de la notion d’objectivité dans la pensée de Hegel et aux différents aspects qu’elle revêt dans son œuvre. Cet angle d’approche est original et neuf ; il permet d’aborder des textes plus rarement commentés que d’autres (ainsi la section « Objectivité » de la Doctrine du concept), de proposer des éclairages transversaux innovants et de relativiser quelque peu l’image d’un Hegel unilatéralement « penseur de la subjectivité », héritée par exemple de la lecture naguère conduite par Heidegger à partir de sa notion de « métaphysique de la subjectivité ». La remarquable variété avec laquelle ce thème est traité dans le volume – variété aussi bien des aspects du système abordés que des approches (systématique, historique et/ou pragmatique), des traditions interprétatives et des aires linguistiques dont proviennent les auteurs – doit être soulignée, tant elle contribue à sa réussite d’ensemble. Les analyses rassemblées dans l’ouvrage s’organisent selon quatre axes. Une première partie étudie les « présuppositions objectives du système », c’est-à-dire les conditions historiques (R. Legros) et phénoménologiques (J.-R. Seba) de sa validité, ainsi que la manière dont le système réfléchit son rapport à ses propres présuppositions (S. Stein). Une seconde, la plus développée, présente cinq études des différentes figures de l’objectivité dans la Science de la logique qui se concentrent sur le chapitre éponyme de la Doctrine du concept (E. Renault revient sur sa situation à première vue surprenante au sein de la logique subjective, B. Haas y déchiffre à la fois une théorie d’ensemble et une typologie des modèles scientifiques, J.-G. Schülein offre un éclairage utile et précis sur sa fonction dans le dispositif d’ensemble de la Logique, et A. Sell en commente plus précisément le sous-chapitre consacré à la téléologie), mais sans s’interdire des excursions dans d’autres parties de la Logique (avec un article de R. Pippin sur l’effectivité). Une troisième partie aborde la question de l’objectivité de et dans la nature, occasion pour G. Marmasse de proposer une mise au point précise sur le rapport entre objectivité et subjectivité dans la nature, et pour G. Lejeune de s’interroger sur la conception de la nature impliquée par une approche philosophique de celle-ci opérée du point de vue de l’esprit. Une quatrième partie, enfin, est consacrée à l’esprit objectif, avec deux contributions de J.-F. Kervégan (qui se demande, dans une synthèse magistrale de ses travaux sur la philosophie du droit, quelle est exactement l’« objectivité » de ce dernier) et É. Djordjevic (qui l’aborde d’un point de vue plus thématique en revenant sur l’articulation entre le social et le politique). Mais l’intérêt de ce volume ne tient pas seulement à celui des contributions qu’il rassemble : les éditeurs leur ont en effet adjoint un important appareil scientifique, comportant une précieuse introduction à la fois historique et systématique, une conclusion qui rassemble les résultats des analyses présentées sous forme d’une « clarification sémantique du concept d’objectivité » chez Hegel, un glossaire et une bibliographie sélective, qui font de cet ouvrage, plus que de simples actes de colloque, un véritable instrument de travail.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Jean-Renaud SEBA & Guillaume LEJEUNE (dir.), Hegel : une philosophie de l’objectivité, Paris, Kimé, 2017 », in Bulletin de littérature hégélienne XXVIII, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 821-856.

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Alain BADIOU, L’Infini. Aristote, Spinoza, Hegel (1984-1985), Paris, Fayard, 2016, 318 p.

Le développement de la pensée d’Alain Badiou s’est de longue date accompagné d’un dialogue serré avec la logique hégélienne, dialogue dont un certain nombre de publications ont déjà marqué les étapes, depuis « La subversion infinitésimale » (Cahiers pour l’analyse, n° 9, 1967) en passant par sa contribution au volume Le Noyau rationnel de la dialectique hégélienne (1977), son premier traité philosophique personnel, Théorie du sujet (1982), la quinzième « méditation » de L’Être et l’événement (1988), jusqu’au chap. II.2 de L’Être et l’événement II : Logiques des mondes (2006), assorti d’une longue note dans laquelle Badiou, coutumier de ces exercices de rétrospection, récapitule lui-même les principales étapes de cette explication. C’est aujourd’hui une pièce centrale de ce dossier qu’il livre au public avec la publication du séminaire de 1984-1985 consacré à une analyse du concept d’infini chez Aristote, Spinoza, Pascal et Hegel.

Ce séminaire forme un diptyque avec celui sur l’Un, publié l’année dernière et consacré quant à lui à Platon, Descartes et Kant. Le statut de ces deux textes est complexe : il s’agit à la fois, pour Badiou, d’accompagner la préparation de L’Être et l’événement en « pass[ant] au filtre de la grande histoire de la philosophie quelques concepts majeurs du livre en préparation » (p. 7), de se livrer à l’exercice du commentaire des grands textes de la tradition, mais aussi de proposer une manière toute personnelle de faire de l’histoire de la philosophie, qui consiste à lire y compris et peut-être surtout dans les creux et les impasses des grandes philosophies des élaborations de la catégorie sans doute la plus centrale de la pensée badiousienne, celle de sujet. Il y a là d’ailleurs, notons-le en passant, une proximité troublante avec l’histoire hégélienne de la philosophie, dans laquelle Hegel lit les philosophes de la tradition à l’aune de son propre concept de l’esprit absolu comme sujet.

C’est donc autant sur Badiou que sur les auteurs qu’il étudie que l’on en apprendra en lisant ce texte. Mais on aurait tort de minimiser le profit d’une telle lecture, par exemple pour un hégélien ; certes, ce dernier trouvera sans doute beaucoup à redire, mais une fois accepté ce texte pour ce qu’il est, à savoir une explication qui n’est pas de simple exégèse avec le concept hégélien d’infini, on ne peut (malgré d’inévitables approximations) qu’en reconnaître les grandes qualités philosophiques, dont la moindre n’est pas de s’attacher à dramatiser la radicalité de l’hégélianisme, qu’il faut d’après Badiou se garder de normaliser par la paraphrase savante. Cette lecture centrée sur L’Être de 1812 n’est pas gratuitement irrévérencieuse, mais prend au sérieux le caractère partiellement contingent de l’« obscurité » d’un texte écrit dans l’urgence pour pointer la nécessité d’en déplier patiemment le fonctionnement sans se départir d’une certaine vigilance critique, ni céder à la fascination que peuvent exercer des expressions trop vite hypostasiées comme « le savoir absolu » – toutes exigences qui, bien que mises en œuvre sous la forme d’une lecture « symptomale » parfois violente qui ne fera pas l’unanimité, ne nous en paraissent pas moins devoir être méditées par les hégéliens. Du point de vue méthodologique, c’est donc paradoxalement le caractère profane et critique de cette lecture qui en fait l’intérêt.

Quant à son intérêt philosophique, il tient à ce qu’on y voit Badiou ferrailler de manière à la fois bienveillante et distanciée avec une pensée qui représente peut-être, dans l’histoire, la plus majestueuse tentative d’accomplir la tâche qu’il assigne lui-même à la philosophie, à savoir articuler une pensée du sujet à une doctrine de l’absolu. Cette approche latérale – ce qui en fait l’originalité – amène le texte à proposer plusieurs analyses très suggestives : on y trouvera par exemple un stimulant commentaire du chapitre sur l’être-là (p. 226 sq.), une critique pertinente du Hegel de Gérard Lebrun (p. 251-253), deux pages frappantes sur la critique kierkegaardienne de Hegel (p. 260-261) ou encore une analyse dense et profonde de la dialectique comme processus d’explicitation/rétroaction (p. 298 sq.) et, en fin de compte, le texte le plus détaillé consacré à ce jour par Badiou à la pensée hégélienne.

Victor BÉGUIN (Université de Poitiers)

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Pour citer cet article : Victor BÉGUIN, « Alain BADIOU, L’Infini. Aristote, Spinoza, Hegel (1984-1985), Paris, Fayard, 2016 » in Bulletin de littérature hégélienne XXVII, Archives de Philosophie, tome 80/4, Octobre-décembre 2017, p. 773-802.


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