Auteur : Vincent Legeay

Henri ATLAN : Cours de philosophie biologique et cognitiviste. Spinoza et la biologie actuelle. Préface de Pierre Macherey, Paris, Odile Jacob, 636 p.

L’auteur entend faire le point sur les usages possibles de certains résultats de la biologie contemporaine par et pour l’histoire de la philosophie. Ces résultats fournissent rétrospectivement des possibilités de réinterpréter les systèmes philosophiques classiques, dont celui de Spinoza en particulier. On s’empressera d’ajouter : et réciproquement. En effet, l’ouvrage veut également mesurer les effets de la pensée du philosophe du XVIIe siècle sur notre compréhension des découvertes biologiques contemporaines, afin de mettre en avant la façon dont un système conceptuel peut configurer diverses réceptions des avancées scientifiques sans pour autant les prévoir ou les préfigurer.

Que la configuration conceptuelle mise en place par Spinoza permette d’intégrer, comme prospectivement, les futures avancées de la science biologique, c’est ce que l’auteur prend au sérieux dès la première partie, qui considère des éléments transversaux à la science biologique tels qu’ils peuvent être compris par une théorie spinoziste. Les grandes assertions de l’Éthique sont donc restituées directement sous le rapport général qu’elles peuvent avoir avec l’interprétation contemporaine de la biologie. Parmi d’autres : la Nature comme cause de soi, la covariance irréductiblement psychophysique des affections, l’impossible causalité du corps et de l’esprit, l’ambition d’un programme de différenciation des individus compatible avec l’inachèvement de la science à une époque. Sont ainsi revisitées et clarifiées les conditions de compréhension spinoziste de certaines grandes avancées de la discipline : le réductionnisme, le matérialisme, la complexité et ses niveaux de description, la théorie des sentiments pour les neurosciences, le type de « mémoire » corporelle engagée dans certaines descriptions de l’immunologie, ou enfin l’essence du programme génétique. L’originalité de la méthode est immédiate : les lignes directrices données par Spinoza continuent de modifier notre compréhension des découvertes récentes, permettant de se les réapproprier de façon critique.

Henri Atlan consacre la seconde partie à l’étude de l’épistémologie philosophique de la biologie. Certaines grandes théories peuvent trouver de nouvelles significations au prisme de la pensée du philosophe du XVIIe siècle : néo-vitalisme de Jonas, causalité intentionnelle de Searle, théorie non-mentaliste de l’intention d’Anscombe, psychologie expérimentale de James ou encore identité synthétique des propriétés de Davidson. Pour Atlan, cette lecture est notamment rendue possible par la présentation spinoziste des prémisses de physique dans le scolie de la proposition 13 de la deuxième partie de l’Éthique. En effet, ayant sciemment laissé ouvertes les connaissances postérieures qui pourraient s’y inscrire, Spinoza a permis de formuler un programme d’investigation sur les corps des individus qui se nourrirait des futures avancées biologiques. En repérant ces éléments d’ouverture du texte, Atlan permet que l’on puisse à la fois situer les avancées biologiques dans une histoire philosophique précise et restituer à cette conceptualité philosophique ancienne des observations qui la rendent encore légitime.

On lira cet ouvrage en complément de plusieurs textes. D’abord en continuité avec Les Étincelles de hasard, dans lequel le même auteur esquissait un rapprochement entre Écritures bibliques et grille spinoziste de lecture des concepts de la science parfois difficiles à interpréter. Le passage de certaines notions de cet ouvrage vers le Cours de philosophie biologique et cognitiviste (on retient particulièrement celle de l’identité synthétique des propriétés) rend compte de la diversité d’application des usages notionnels spinozistes, qu’ils soient religieux, politiques ou scientifiques. Du même auteur, on relira à l’occasion de cette parution les ouvrages Entre le cristal et la fumée et Le vivant post-génomique qui ont constitué des travaux fondamentaux dans sa théorie de la détermination, de l’aléatoire, de la nécessité et de l’auto-organisation, pour ne citer que quelques éléments.

Enfin, on lira peut-être ce Cours en complément de l’ouvrage : Spinoza. Une physique de la pensée, classique des études spinozistes. Henri Atlan n’y fait pas référence, mais certains de ses passages sur les neurosciences cognitives continuent notamment l’analyse des lois de la physique cogitative débutée par François Zourabichvili.

Vincent LEGEAY

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Pour citer cet article : Vincent LEGEAY, « Henri ATLAN : Cours de philosophie biologique et cognitiviste. Spinoza et la biologie actuelle. Préface de Pierre Macherey, Paris, Odile Jacob, 2018 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XLI, Archives de Philosophie, tome 82/4, octobre-décembre 2019, p. 853-890.

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Gaye ÇANKAYA EKSEN : Spinoza et Sartre. De la politique des singularités à l’éthique de générosité. Préface de Chantal Jaquet, Paris, Classiques Garnier, 2017, 293 p.

L’ouvrage Spinoza et Sartre de Gaye Çankaya Eksen propose d’analyser une problématique commune à deux grands auteurs en fonction de la question de la constitution d’un groupe à partir d’une série comme modèle de compréhension du passage de l’état de nature à l’état civil. En pointant les différences qui s’établissent entre les théories politiques sartrienne et hobbesienne, l’auteure entend montrer que ces points de divergences plaident pour une convergence entre Spinoza et Sartre. Cette convergence en creux, vis-à-vis de Hobbes, est complétée par un point de ralliement théorique tout à fait positif : celui de la constitution d’une communauté libre à partir d’individualités irréductiblement singulières, tout en pensant la communauté constituée à partir de l’état de nature, ou du groupe à partir de la série, dans une continuité et non, contrairement à Hobbes, dans une rupture. Chez Sartre, de la même façon que chez Spinoza, le maintien de l’état de nature dans l’état civil, avec la continuation de l’activité commune originaire, permettrait seul la garantie totale de la liberté individuelle.

De même, l’A. propose que cette convergence positive en ce qui concerne la constitution libre de la communauté se retrouve dans la perpétuation communautaire comme continuation de la concorde et de la paix. La définition de cette dernière comme désir actif de fermeté et de générosité chez Spinoza offre un biais inédit pour fonder le rapprochement établi, étant donné que la conception de la liberté absolue chez Sartre fut tributaire de cette même générosité, facteur de connivence sans réserve entre les individualités du corps politique. Dans chacun de ces cas, l’articulation entre éthique et politique fonctionne comme un puissant adjuvant dans le rapprochement des auteurs, pourtant si difficilement compatibles sous d’autres aspects. Dans chacun de ces cas également, il est tout à fait étonnant de voir les deux pensées se rejoindre dans la même notion de générosité, qui n’est pas seulement un moyen d’explication du maintien de la liberté individuelle dans l’organisation politique, mais un outil productif et heuristique d’organisation de la vie politique. L’effectivité structurelle de l’organisation politique, dans chacune de ces deux pensées apparemment opposées, repose sur un désir de vivre-ensemble tout à fait actif, et qui doit être retracé dans une anthropologie éthique.

La réflexion de Gaye Çankaya Eksen bifurque alors, dans un dernier moment de l’ouvrage, pour repérer si, dans les deux conceptions, la visée du maintien de sa propre liberté sous des conceptions actives peut représenter une fin du corps politique lui-même. L’A. observe alors que l’analyse comparée des philosophies montre que dans chaque cas il existe une exacte correspondance entre un principe de conservation de soi et un principe d’alliance, qui s’entrelacent l’un l’autre comme deux versions dialectiques d’une même tentative de constitution d’une individualité libre fondamentale.

L’A. conclut sur la ressemblance des deux philosophies en ce qui concerne le type de réflexion proprement ontologique engagé par leurs éthiques, au fondement réel de leurs considérations politiques. Dans les deux cas, les considérations de la constitution de la communauté libre se font dans un prolongement direct avec le type d’interaction ontologique liant les individus, par le désir et par la volonté. L’agir ensemble politique est sans cesse, selon l’auteure, relu selon la rationalité adéquate d’une ontologie suffisamment puissante et compréhensive pour posséder des implications au niveau macro-individuel (l’ontologie étant pourtant différente chez Sartre et chez Spinoza).

On lira donc ce livre en complément du très classique Individu et Communauté d’Alexandre Matheron, puisque c’est à partir de cet auteur que la problématique est posée dans l’ouvrage. On le lira encore comme une recherche à la suite de celle, non moins classique, de Laurent Bove dans La stratégie du conatus, qui s’était déjà efforcé de situer le conatus dans une stratégie de résistance et d’alliance. On le consultera enfin en contrepoint de l’ouvrage très récent de Knox Peden, Spinoza Contra Phenomenology, lequel argumente pour une disjonction de l’éthique et de la politique chez Spinoza, contre l’interprétation phénoménologique du début du XXe siècle essayant – comme Gaye Çankaya Eksen, quoique d’une toute autre façon – de dériver l’ensemble des fondations politiques d’assertions ontologiques antérieures.

Vincent LEGEAY

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Pour citer cet article : Vincent LEGEAY, « Gaye ÇANKAYA EKSEN : Spinoza et Sartre. De la politique des singularités à l’éthique de générosité, Paris, Classiques Garnier, 2017 », in Bulletin de bibliographie spinoziste XL, Archives de Philosophie, tome 81/4, Octobre-décembre 2018, p. 857-889.

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