Auteur : Yoen Qian-Laurent

LEBRETON, Lucie, « Nietzsche et « le principe de Pascal “il faut s’abêtir” », Revue de métaphysique et de morale, 104, 4, 2019, p. 421-437.

Toute étude comparant deux pensées se confronte généralement à deux questions : a) Qu’est-ce qui rapproche ces deux pensées ? b) Pourquoi souligner leur rapprochement ? La première question requiert une entreprise descriptive ; la seconde demande de justifier le rapprochement, c’est-à-dire indiquer en quel sens il faut interpréter l’isomorphie observée : bref, après avoir dit ce par quoi B ressemble à A, dire ce qu’une telle ressemblance signifie.

A la première question, l’article de L. Lebreton répond parfaitement en soulignant les aspects par lesquels Nietzsche et Pascal se ressemblent (ou par lesquels Nietzsche ressemble à Pascal). S’appliquant à « mettre en évidence l’intelligence que révèle l’abêtissement pascalien » (p. 423), l’A. analyse la fécondité du « principe de Pascal » que désigne le syntagme « Il faut s’abêtir » dans le fragment « Infini, Rien » dans la lecture de Nietzche. Pascal a raison, selon celui-ci, parce qu’il a fort bien compris que « la vie théorique est superficielle par nature » et que, de ce fait, « ce qui doit d’abord être démontré ne vaut pas grand-chose » (p. 424). Dans le pari (qui n’en est pas un, comme l’a souligné L. Thirouin, dont les analyses n’auraient pas été inutiles pour éclairer ici ce fragment difficile), Pascal manifeste la supériorité du sentiment sur les raisons ; son refus des preuves de l’existence de Dieu conduit à ne pas vouloir penser le christianisme comme « certitude de vérité » (ce que certitude ou vérité peuvent signifier selon Pascal n’est pas vraiment abordé ici) ; et de là à penser le christianisme comme maladie, il n’y a semble-t-il qu’un pas, que Nietzsche accomplit. Idem pour les analyses pascaliennes sur le corps qui ressemblent à certaines analyses de Nietzsche : « il est possible, à travers la pratique répétée de certains gestes (…) de favoriser le développement de certains instincts (…). Le “discours de la Machine” poserait ainsi les jalons de ce que Nietzsche thématisera sous le nom de Züchtung » (p. 426).

A la seconde question, la réponse est moins claire. Que signifie « l’anticipation » pascalienne (« Pascal anticipe d’ailleurs encore sur les analyses nietzschéennes lorsqu’il souligne que l’abêtissement passe par l’imitation », p. 426) ? S’agit-il de dire que certaines pensées de Pascal forment un brouillon inachevé de certaines idées de Nietzsche, c’est-à-dire d’évoquer ce qu’on devrait appeler les intuitions nietzschéennes de Pascal ? Ou d’inverser le rapport en pensant l’influence de Pascal sur Nietzsche (ce que sous-entend l’expression « reprise fidèle du fragment 126 des Pensées » à propos d’un fragment d’Aurore, p. 428) ? La multiplicité des termes employés par l’A. pour nommer ce rapport (il y est question de « la proximité de ces deux penseurs, par-delà leurs divergences », par ailleurs jugées « profondes ») reflète certainement la difficulté qu’il y a à penser ce rapport. Cette indétermination se manifeste autrement dans l’article lorsque l’A. pose, en suivant Nietzsche, l’identité entre Pascal et Pyrrhon. On lit à deux reprises cette tournure : « Pyrrhon – comme plus tard Pascal – a perçu la fausseté de ces nouveaux philosophes » (p. 431) ; « Et c’est pourquoi Pyrrhon – comme plus tard Pascal – en déduit que ces vertus dont se parent et que défendent rationnellement les philosophes, le peuple, qui se laisse seulement guider par ses instincts, les réalise bien davantage » (p. 433). Pourquoi est-ce à Pascal qu’il revient dans l’histoire de la philosophie de reprendre Pyrrhon ? Comment comprendre la signification historique de la reprise pascalienne de Pyrrhon, en particulier après Descartes (et pas avant) ? Qu’est-ce qui nous retient de comprendre ces similitudes autrement que comme l’effet d’une rencontre arbitraire, que faudrait-il en tirer plus précisément ?

Bref : soulignant les motifs communs entre Pascal et Nietzsche (et entre Pascal et Pyrrhon, selon Nietzsche), l’A. ne répond pas directement ici à la question portant sur le sens et l’intérêt de l’examen d’un tel rapport. Que Pascal ait pu répéter Pyrrhon ou annoncer Nietzsche semble ainsi relever d’un heureux hasard. On aurait souhaité un examen plus ample des raisons philosophiques qui conduisent à ce double mouvement de répétition (sceptique) et de préfiguration (nietzschéenne) propre à Pascal (examen qui aurait peut-être conduit à reformuler le rapport de Pascal à Pyrrhon, en intégrant par exemple le cartésianisme de Pascal, qui l’éloigne radicalement de Pyrrhon, et dont une telle lecture ne rend absolument pas compte). Il est autrement difficile ne pas simplement voir en Pascal un Nietzsche affaibli (Pascal « comprend que la perfection est toujours synonyme d’incorporation, il comprend qu’un instinct est affaibli lorsqu’il se rationalise », p. 436), craintif, qui refuse d’aller au bout de ses principes en renonçant à son « idéal » : bref, un Pascal que personne n’a vraiment envie de lire.

Si toute lecture comparative n’a de sens philosophique que par la façon dont, à travers l’examen d’un rapport particulier entre deux penseurs, elle nous invite à (re-)penser l’idée même de tout rapport, alors celui qui lie Nietzsche à Pascal doit certainement retenir toute notre attention, dans la mesure où la rencontre avec Pascal est l’occasion d’une élucidation décisive de la notion de type pour Nietzsche. Qui souhaite approfondir cette rencontre pourra consulter les autres travaux de l’A., parus et à venir, et l’article complet et synthétique, paru voilà déjà dix ans, d’A. Frigo, qui souligne l’intérêt que représente Pascal pour penser une certaine histoire du christianisme (et particulièrement de sa fin) avec Nietzsche (« “La vittima più istruttiva Del cristianesimo” : Nietzsche lettore E interprete di Pascal », Giornale Critico Della Filosofia Italiana, 6, p. 275-298).

Yoen QIAN-LAURENT (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « LEBRETON, Lucie, « Nietzsche et « le principe de Pascal “il faut s’abêtir” », Revue de métaphysique et de morale, 104, 4, 2019, p. 421-437. », in Bulletin cartésien L, Archives de Philosophie, tome 84/1, Janvier-Mars 2021, p. 155-223.

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ICARD, Simon, Port-Royal et la République : 1940-1629 ? Paris, Chroniques de Port-Royal, 2018, 422 p.

S’il est cocasse, comme l’indique en préambule S. Icard, de mesurer ce par quoi ou pour quoi Port-Royal a pu constituer une ressource en différents lieux de l’histoire politique pour les pédagogues, écrivains ou hommes politiques républicains, ce dernier vol. des Chroniques de Port-Royal comporte plusieurs études qui enrichissent sans nul doute la connaissance que nous avons des enjeux politiques auxquels Port-Royal, en son présent, s’est rapporté (comme l’article de F. Vandermarcq sur le Nordtstrand) comme ceux qu’il a pu nourrir par la suite (on pense ici à l’art. de S. Icard qui thématise efficacement la constitution d’un mythe « Port-Royal » par la République, notamment dans « le tournant des années 1920 »). La réflexion ne se développe pas, pour le reste, sur le plan philosophique ; aucun des concepts de philosophique politiques développés par des penseurs rattachés à Port-Royal et qui auraient pu être repris plus tard par des penseurs républicains n’est réellement envisagé, hormis dans l’étude par L. Thirouin du concept de pluralité chez Pascal à laquelle on renverra en priorité les lecteurs du Bulletin (« La République et le nombre : Pascal penseur de la pluralité », p. 217-236). La pluralité y est envisagée comme principe supplétif de l’ordre politique, ou « solution politique qui nous rappelle en permanence que la solution n’est pas politique » (p. 236) ; en cela, l’éloge qu’on peut lire chez Pascal de la pluralité est éminemment paradoxal : celle-ci ne vaut qu’en tant qu’elle fait signe vers un régime supérieur d’unité, de nature évangélique.

Yoen QIAN-LAURENT (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « Simon Icard, Port-Royal et la République : 1940-1629 ? Paris, Chroniques de Port-Royal, 2018 », in Bulletin cartésien XLIX, Archives de Philosophie, tome 83/1, janvier-mars 2020, p. 151-222.

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MORIARTY, Michael, « Pascal’s Modernity », The Seventeenth Century, 2017, https://doi.org/10.1080/0268117X.2017.1390493

L’A. se propose d’évaluer à quels titres une « modernité » de Pascal fait sens. Selon lui, la modernité de Pascal tient à la distinction radicale qu’il opère entre fait et valeur, tel que le révèle son traitement de l’instinct naturel : alors que les philosophes (stoïciens, épicuriens, saint Augustin, Jansénius, etc.) ont généralement admis comme principe constitutif de tout vivant l’attachement à sa propre existence et la crainte de sa disparition, la voix de Pascal paraît discordante sur ce sujet (cf. la lettre de Pascal à Florin et Gilberte Périer, 17 oct. 1651, OC II, 20) : l’aversion naturelle d’Adam pour la mort ne provenait pas d’un instinct biologique, relatif à sa nature animale, mais d’une inclination donnée par Dieu et fondée sur son amour pour Dieu (l’amour de Dieu aux deux sens du génitif) ; Adam souhaitait ne pas mourir pour continuer à vivre en Dieu et « parce que Dieu voulait qu’il vive ». Sur cette base, l’A. affirme qu’il n’y a pas pour Pascal « d’instinct de survie » compris comme » tendance intrinsèque » à notre nature biologique : notre désir de survivre, dans sa forme présente, est un appétit « non-naturel » (unnatural), au sens où nous n’avons pas été créés avec lui – l’instinct de survie n’en est pas un, à proprement parler, il est la conséquence de notre péché. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que Pascal rejette ce besoin vital sur le plan éthique, et refuse de le considérer comme « une base neutre sur laquelle nous pouvons bâtir des normes morales ». Pour souligner le rejet pascalien de la nature, l’A. met en évidence ce qui distingue cette perspective de l’aristotélisme, qui, « à l’inverse du néo-augustinisme », est un cadre de pensée toujours actuel – comme chez A. MacIntyre (Dependant Rational Animals, 1999) : fidèle à la présupposition aristotélicienne selon laquelle de la compréhension de la nature d’un être à la compréhension de ce qui est bien pour lui, la conséquence est bonne, l’« éthique des vertus » postule que le concept de « nature humaine » fait toujours sens, c’est-à-dire qu’il est possible d’en inférer des normes de conduite. On pourrait croire que la « modernité » de Pascal consiste à refuser cette thèse. Or ce n’est précisément pas ce que laissent entendre certaines Pensées (par ex., Lafuma 200) qui brouillent le lexique de la nature (« l’univers ») en y joignant des termes axiologiquement non-neutres (« noble »). – Force est de constater qu’in fine l’A. répond moins à cette difficulté qu’il ne la pose : « Des catégories comme noble et grand peuvent-elles être dérivées d’une analyse immanente et non-théologique de l’expérience humaine, comme l’argumentaire apologétique de Pascal semble l’exiger ? Comment peut-on réconcilier ceci avec une attitude en apparence sceptique à l’égard de la notion de nature humaine et de la possibilité d’identifier des valeurs de base, dans nos tendances et dans nos caractéristiques observables ? » Si l’insistance pascalienne sur la Révélation comme source exclusive de valeur est rejetée, existe-t-il d’autres options morales que l’utilitarisme hédoniste qui seul semble non-contradictoire avec la distinction entre fait et valeur ? La modernité est alors caractérisée, selon l’A., comme ce programme contradictoire qui reconnaît la distinction entre fait et valeur tout en refusant ou résistant contre l’utilitarisme hédoniste. Cette tension constitutive de la modernité en fonde le « malaise et l’insatisfaction » – et Pascal, comme tenant de cette double affirmation contradictoire, en est l’un des premiers et plus brillants hérauts. Resterait à élucider, de façon moins elliptique, le rapport entre modernité et critique de la nature, pour définir un concept moins flottant de « modernité ».

Yoen QIAN-LAURENT

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « MORIARTY, Michael, « Pascal’s Modernity », The Seventeenth Century, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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CAWS, Mary Ann, Pascal: Reason and Miracles, Reaktion Books, 2017, 200 p.

Connue outre-Atlantique comme spécialiste des avant-gardes du XXe siècle (en particulier le courant surréaliste), l’A. a publié plusieurs biographies sur des figures qui s’y rattachent (Proust, Picasso, Woolf). Cet ouvrage constitue sa première incursion dans le Grand siècle et hors de son domaine de recherche académique. Son but est à la fois ambitieux et modeste : ambitieux, car il s’agit d’évoquer « tout » Pascal en une centaine de pages agrémentées d’images, et modeste, puisque l’auteur introduit l’œuvre de Pascal auprès d’un public américain qui en est sans doute peu familier. D’où le double sentiment de frustration et de sympathie que peut éprouver le lecteur plus familier (et moins américain) de Pascal, devant les raccourcis empruntés par l’A. et son souci louable de « partager Pascal ». L’A. suit un parcours chronologique classique, dont nous dirons trois choses : (1) la source bibliographique principale de l’auteur semble être J. Attali (Blaise Pascal ou le génie français, Paris, 2000), dont le ton « telenovela », lorsqu’il s’agit de raconter la vie des Pascal, laisse dubitatif ; (2) l’accent est moins mis sur la pensée de Pascal que sur sa bizarrerie psychologique, d’où parfois un propos plus trivial que philosophique, littéraire ou théologique ; (3) quelques rapprochements sont faits entre Pascal et « la modernité », pour montrer le rôle de celui-là dans la constitution de celle-ci, cherchent à montrer « l’actualité de Pascal » (dans les sciences, l’ingénierie, les transports en commun, etc.), de façon trop éparpillée. – Notons avec regret que l’A. semble avoir beaucoup plus à dire sur la question de l’ordre chez Mallarmé et Pascal que ce qu’elle en laisse apercevoir dans l’ouvrage.

Yoen QIAN-LAURENT

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Pour citer cet article : Yoen QIAN-LAURENT, « CAWS, Mary Ann, Pascal: Reason and Miracles, Reaktion Books, 2017 » in Bulletin cartésien XLVIII, Archives de Philosophie, tome 82/1, Janvier-mars 2019, p. 143-224.


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