Auteur : Zuo Huang
Cecilia Sjöholm & Marcia Sá Cavalcante Schuback, Through the Eyes of Descartes: Seeing, Thinking, Writing, Bloomington, Indiana University Press, 2024, 224 p.
Dans ce recueil d’articles, les deux autrices cherchent à libérer Descartes de son image scolaire de pur rationaliste et de penseur du dualisme du corps et de l’esprit. Elles proposent de révéler un Descartes doté d’une dimension esthétique, sensible, imaginaire et corporelle, en examinant la lettre de son propos, sa correspondance, ses figures et ses textes de philosophie naturelle. Leur lecture montre comment voir (seeing), penser (thinking) et écrire (writing) s’entrelacent au cœur de sa pensée, formant une dynamique où regard, image, imagination et sensibilité en sont des composantes actives. Comme elles le soulignent clairement, la recherche « steps not only into a contemporary phenomenology that has been much influenced by the Cartesian meditations but also into a contemporary psychoanalytic thought » (Préface). Il s’agit donc manifestement d’un travail interdisciplinaire. En introduisant le concept de « Cartesian baroque aesthetics » (p. 1), elles font résonner la pensée de Descartes dans les champs de l’esthétique, de la phénoménologie et de la psychanalyse, ouvrant ainsi de nouveaux domaines de questionnement et élargissant l’horizon de compréhension du cartésianisme. Il convient de recommander ici au lecteur deux constructions théoriques particulièrement intéressantes : l’une présentée dans le premier article, l’autre dans le cinquième.
Dans le premier texte, Cecilia Sjöholm avance une thèse d’une grande originalité : Descartes n’est pas seulement le représentant du rationalisme, mais également un précurseur d’une « visceral aesthetics ». À travers l’analyse d’œuvres telles que L’Homme et les Passions de l’âme, elle montre que, lorsqu’il aborde l’expérience esthétique, Descartes ne s’intéresse pas uniquement à la raison et au jugement, mais accorde aussi une importance essentielle à l’interaction entre les sensations corporelles, les émotions et les pulsions. Ainsi Descartes se situe-t-il avant Kant, dans une esthétique où le corps précède le jugement, « in a pre-Kantian aesthetics » (p. 12), parce que, au sein de ces écrits cartésiens, « we can detect a visceral aesthetics that surpasses any intellectual concept of judgment » (p. 12). De plus, l’autrice transforme la métaphore cartésienne du « corps-machine » en machine esthétique, « it is an aesthetic machine, energizing the interaction between bodies, objects, and phenomena, as well as between the senses, affects, and thought » (p. 11). Enfin, en s’appuyant sur les textes mêmes de Descartes, elle reconstruit une « esthétique viscérale » où le corps devient le lieu de la pensée, « the body is aesthetic: open to the world, even unshielded from its affective impacts » (p. 18).
Dans le deuxième texte, Marcia Sá Cavalcante Schuback insiste sur la métaphore de la ligne : la pensée n’est pas un objet fixe, mais une ligne en train de se tracer, « the “image” of thinking while thinking, of seeing while seeing, is not the image of something but rather of a line in movement » (p. 98). Cela correspond à l’« intuition de l’esprit » cartésienne : la saisie de la pensée dans son propre mouvement. De plus, l’autrice redéfinit le cogito cartésien en l’interprétant non seulement comme mouvement de ligne, mais aussi comme l’instant de saisie, « thinking sees the thinking “at the time,” “as long as,” “while thinking” suddenly, in an instant, which he expressed in the adverb “donc,” ergo, “therefore” » (p. 100 sq.). Enfin, elle affirme que la pensée cartésienne se produit dans l’acte d’écrire: « dum scribo, intelligo ». Le geste d’écriture – le mouvement de la main, la trace de la plume – accompagne la naissance de la pensée. L’écriture devient une mise en acte du penser, une cartographie dynamique de l’esprit. C’est également l’un des arguments les plus novateurs du texte.
Zuo Huang (South China Normal University)
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Pour citer cet article : Cecilia Sjöholm & Marcia Sá Cavalcante Schuback, Through the Eyes of Descartes: Seeing, Thinking, Writing, Bloomington, Indiana University Press, 2024, 224 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.
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Terzi, Pietro, Rediscovering Léon Brunschvicg’s Critical Idealism. Philosophy, History and Science in the Third Republic, London, Bloomsbury Academic, 2022, 336 p.
Plusieurs décennies après l’ouvrage biographique de Marcel Deschoux Leon Brunschvicg, ou l’idéalisme à hauteur d’homme (Paris, Seghers, 1969), la « rediscovery » à laquelle le titre de cette monographie de Léon Brunschvicg appelle n’implique pas une « renaissance » des doctrines de ce dernier ; il s’agit seulement de jeter la lumière sur une personnalité peu lue de nos jours mais essentielle par le rôle historique qu’elle a joué dans l’histoire complexe de la philosophie française du tournant des xixe-xxe siècles et la généalogie de la pensée française du xxe siècle (p. 2). Le chapitre 3 détaille le rapport de Brunschvicg avec l’histoire de la philosophie européenne, et notamment la figure de Descartes. Le chapitre 2 expose les réflexions de Brunschvicg sur les fondements mathématiques de l’idéalisme cartésien : dans les Regulæ ad directionem ingenii, Descartes partirait des concepts de dimension et d’extension, ramenant toutes les choses extérieures à l’ordre et à la mesure, réduisant toutes sortes de qualités sensibles à des quantités, tout en juxtaposant l’arithmétique et la géométrie, où la quantité impliquée est soumise à la restriction que lui impose la représentation spatiale, alors que dans la Géométrie, grâce à l’utilisation de la nouvelle méthode analytique, ces juxtapositions seraient devenues une hiérarchie, et les représentations spatiales auraient été subordonnées à une algèbre purement symbolique, c’est-à-dire à l’équation, le représentant typique de cette algèbre. À partir de là, l’auteur affirme même que « la théorie des équations articulée dans la Géométrie est au cœur de toute la révolution cartésienne » (p. 54) : ainsi l’idée cartésienne (et aussi spinozienne) du cercle n’est-elle pas image mais équation, parce que la géométrie algébrique cartésienne fait dépendre la vérité des lois de l’intelligence, c’est-à-dire que les propriétés d’une courbe sont déduites de sa définition analytique, d’une équation abstraite, sans référence directe à son image (p. 59). Ces analyses, discutables en elles-mêmes mais cohérentes avec le grand récit de Brunschvicg sur les origines de l’idéalisme cartésien dans ses ouvrages comme Les Étapes de la philosophie mathématique (Paris, Félix Alcan, 1912), Spinoza et ses contemporains (Paris, Félix Alcan, 1923) et Écrits philosophiques, tome I : L’Humanisme de l’Occident. Descartes, Spinoza, Kant (Paris, Puf, 1949), ont appelé dans l’histoire du commentaire cartésien nombre d’objections et de réserves : il demeure qu’elles eurent grand poids à leur époque. Ajoutons que, si Brunschvicg, comme Bergson, considère Descartes et Pascal comme un couple (raison vs émotion, etc.), il n’est pas malvenu à l’auteur de ce livre de faire place à d’autres couples (Bossuet et Fénelon, Voltaire et Rousseau, Comte et Biran) jusqu’au couple Brunschvicg et Bergson lui-même (p. 30). Bel hommage, même s’il demeure à l’évidence inapproprié de qualifier Brunschivcg de père de la philosophie française contemporaine, « this forsaken father of French contemporary philosophy » (p. 4).
Zuo Huang (South China Normal University)
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Pour citer cet article : Terzi, Pietro, Rediscovering Léon Brunschvicg’s Critical Idealism. Philosophy, History and Science in the Third Republic, London, Bloomsbury Academic, 2022, 336 p., in Bulletin cartésien LIV, Archives de philosophie, tome 88/1, Janvier-Mars 2025, p. 234-235.