Auteur : Louis Guerpillon

 

Raphaël Pierrès, Entre intériorité et extériorité. Deux débats au seuil de la modernité, Paris, Classiques Garnier, 2024, 290 p.

L’ouvrage de Raphaël Pierrès s’inscrit dans un courant d’histoire de la philosophie marqué par le refus du cadre monographique. Descartes constitue pourtant bien le point de repère central dans toute la première moitié du livre ; et même dans la seconde moitié, centrée sur Locke, c’est encore par référence à ces premières analyses et comme une certaine réception du dispositif cartésien que celui-ci est envisagé. Mais précisément, l’importance accordée ici au texte cartésien tient autant à ses déterminations propres qu’à l’ensemble de ses externalités : le contexte historique et institutionnel, mais plus encore les débats suscités par les réceptions contemporaines (en particulier celle de Hobbes), et occasionnellement les grandes controverses interprétatives qui ont agité le monde des commentateurs de Descartes. Ce parti pris de méthode prend d’autant plus de relief que R. Pierrès veut appliquer à l’intériorité cette histoire externaliste. Le principal enjeu de l’ouvrage est ainsi de se soustraire à un modèle historiographique qui projette sur la modernité cartésienne le prisme déformant d’une philosophie du « sujet », dont il tient que Descartes la rejette expressément lorsque Hobbes en met le concept en avant dans ses Objections. Or, à la différence du sujet, l’intériorité désigne d’abord moins un concept déterminé qu’une dimension de l’expérience, que l’auteur identifie dans toutes les occurrences de ce qui est « intérieur » ou « en moi ». Cette gamme de formules et leurs dérivés, trop souvent négligés ou relégués au rang de simples métaphores, constituent en propre le champ de son enquête. Mais cette intériorité n’est dès lors pas d’emblée donnée comme un domaine nettement délimité, et tout l’enjeu de ce parcours à travers les philosophies modernes de l’intériorité (Descartes et Hobbes, Locke et Leibniz) est de montrer comment se met en place, d’une façon qui n’a rien d’univoque, le partage de l’intériorité vis-à-vis de l’extériorité. Plutôt qu’à un concept figé, il faut alors s’intéresser aux métamorphoses de ce partage, au gré desquelles l’extériorité elle-même endosse tour à tour une multiplicité de figures : celle de la spatialité du point de vue de l’opposition entre âme et corps, celle de l’objectivité du point de vue de l’opposition entre idées et choses, ou encore celle de la publicité du point de vue de l’opposition entre mots et réalité. La thèse de l’ouvrage est donc que la délimitation de l’intériorité ne coïncide pas avec l’invention d’un concept identifiable, et c’est ce qui commande sa méthode, en particulier en ce qui concerne la lecture de Descartes. Plutôt que de situer dans l’énoncé du cogito, voire dans la seule Méditation seconde, le lieu d’une telle invention, l’auteur réinscrit ce moment de l’itinéraire cartésien au sein d’un parcours plus ample et plus inattendu, qui amène à relier entre eux de nombreux aspects de son œuvre. Il examine ainsi en détail et de manière singulière le cadre du Discours de la méthode, où le geste de délimitation de l’intériorité vis-à-vis de l’extériorité passe d’abord par des motifs psychologiques tels que la retraite inhérente au travail intellectuel, des motifs politiques tels que la situation de l’exilé, ou encore des motifs sociologiques tels que la solitude des grandes villes. Il trouve également, de la Dioptrique aux Passions de l’âme, une tension entre une intériorité spirituelle, caractérisée par sa différence avec la matière entendue fondamentalement comme extériorité à soi, et une intériorité physique, celle du corps lui-même – la thèse de la glande pinéale doit être envisagée moins comme une curiosité doctrinale que comme l’expression même de cette tension. Aussi, si la Méditation seconde désigne certes le moment où ce partage est formulé avec la plus grande radicalité, cela ne doit pas occulter le fait que le lexique de l’intériorité est ensuite réinvesti pour désigner proprement les phénomènes relatifs à l’union de l’âme et du corps, à commencer par l’expérience paradigmatique de la douleur. Cette lecture cartésienne culmine dans une interprétation radicale de la controverse avec Hobbes, qui est la pierre angulaire de tout l’ouvrage selon lequel le « sujet » est moins une invention de Descartes qu’un produit de la réception critique de Descartes par Hobbes, en sorte que « le sujet moderne est une invention anticartésienne » (p. 269), et la philosophie cartésienne est autant à la source d’une interprétation de l’ego comme expérience intérieure chez Locke que de son interprétation comme sujet chez Hobbes ou Leibniz, et chez Kant à leur suite. Il est en tout cas certain que ces thèses sont de nature à provoquer la discussion dans le champ du commentaire cartésien, et sinon à en récuser définitivement, du moins à en interroger certains présupposés sédimentés.

Louis Guerpillon (Sorbonne Université)

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Pour citer cet article : Raphaël Pierrès, Entre intériorité et extériorité. Deux débats au seuil de la modernité, Paris, Classiques Garnier, 2024, 290 p., in Bulletin cartésien LV, Archives de philosophie, tome 89/1, Janvier-Mars 2026, p. 155-202.

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Robert FILMER, Patriarcha, auf der Grundlage der Übersetzung von H. Wilmans neu übersetzt und herausgegeben von Peter Schröder, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 2019, 207 p.

L’édition de Peter Schröder rend de nouveau accessible le Patriarcha de Filmer au lectorat de langue allemande. S’appuyant sur la traduction donnée en 1906 par H. Wilmans, il en propose une version révisée, à la lumière, en particulier, des manuscrits de Filmer découverts entre-temps. Pour le lecteur français, cette édition vaut surtout par la longue introduction de 80 pages, dans laquelle Peter Schröder, plutôt qu’il n’analyse de manière interne les ressorts d’une argumentation somme toute suspendue à l’autorité de la Bible et à des méthodes herméneutiques déconcertantes, s’efforce avant tout de la situer en contexte, suivant une démarche revendiquée d’histoire des idées politiques (p. X), qui s’attache à restituer ce qu’on pourrait appeler l’espace de résonnance du Patriarcha. Le caractère à bien des égards « obsolète » des analyses de Filmer ne doit pas occulter en effet leur importance historique et détourner de les « prendre au sérieux en tant que jalon significatif du point de vue d’une histoire des idées » (p. LXXXIV) : celle-ci a tout à gagner à ne pas se limiter aux deux figures, certes prépondérantes philosophiquement, de Hobbes et de Locke, qui encadrent chronologiquement le Patriarcha et ont tendance à le maintenir dans l’ombre. Car il faut se garder des effets de perspective a posteriori, et Peter Schröder démontre en particulier combien, contrairement à ce que nous pourrions croire aujourd’hui, l’influence de l’œuvre de Filmer sur l’histoire politique de l’Angleterre, jusqu’à la Glorieuse Révolution de 1688, est « infiniment plus significative que celle de Hobbes » (p. VIII, et plus loin p. LXVI).

Signalons quelques éléments qui, dans cette présentation informée des recherches les plus récentes sur Filmer, en langue anglaise et allemande bien sûr, mais aussi en français ou en italien, retiennent l’attention. (1) Une approche contextualiste est d’autant plus légitime que la force de Filmer réside surtout dans ses capacités polémiques, plus qu’en l’administration positive de sa doctrine. Disputant avec Grotius, ou encore avec les théoriciens jésuites de la politique (Bellarmin, Suarez), on est frappé, à lire les indications de Peter Schröder, par la capacité qu’a Filmer de retourner contre ses ennemis certaines de leurs propres thèses soigneusement sélectionnées et isolées, allant jusqu’à enrôler de manière improbable Aristote dans son propre camp, pour à chaque fois refuser sans concession toute limitation de la souveraineté des rois. À cet égard, et contre la tendance à ranger Hobbes et Filmer dans le même camp, celui d’une monarchie absolutiste, il importe de souligner la radicalité des positions de Filmer, qui refuse avec intransigeance l’anthropologie de la liberté naturelle et la fondation du pouvoir politique dans une relation contractuelle. (2) Prendre en compte l’évolution rapide d’une situation politique agitée par les rapports de force instables entre le Parlement et la Couronne permet de comprendre pourquoi la publication du texte de Filmer, considéré avec méfiance par le pouvoir royal au moment de sa rédaction (achevée dès 1632, soutient Peter Schröder), n’aura lieu qu’en 1680, étant alors estimée opportune par le camp des Tories, qui en fera le fer de lance de son arsenal idéologique. Les analyses de Peter Schröder font ainsi la part belle aux premières réceptions du texte de Filmer, en réaction à sa publication posthume (Tyrrell, Bohun, Sidney, Locke, puis Leslie, Tucker, Towers, Bossuet), jusqu’à ce que soit définitivement acté, avec Rousseau et Kant, la fin du patriarcalisme politique, sinon celle des conceptions patriarcales de la famille. (3) La section originale que Peter Schröder consacre au statut des femmes dans la pensée de Filmer mérite d’être signalée. Il n’est évidemment pas question de trouver dans le patriarcalisme politique de Filmer un instrument au service de la cause des femmes, mais il n’est pas davantage possible de transposer sans précisions ce patriarcalisme politique à la sphère privée. La présentation des textes que Filmer consacre à la figure de l’épouse vertueuse se révèle à cet égard instructive, non moins que la fermeté avec laquelle Filmer, tout au long de sa vie, refuse la diabolisation des femmes impliquée dans la « chasse aux sorcières » : pratique à laquelle il se trouve confronté et dont il n’hésitera pas à dénoncer l’absence de tout fondement théorique valable. On voit par ces échantillons comment Peter Schröder parvient à faire résonner le texte de Filmer, et à ménager des portes d’entrée dans un édifice doctrinal duquel il est impossible au lecteur contemporain de se sentir d’emblée familier.

Louis GUERPILLON

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Pour citer cet article : Louis GUERPILLON, « Robert FILMER, Patriarcha, auf der Grundlage der Übersetzung von H. Wilmans neu übersetzt und herausgegeben von Peter Schröder, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 2019 », in Bulletin d’études hobbesiennes III (XXXI), Archives de Philosophie, tome 83/2, avril-juin 2020, p. 197-222.

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