Fichte et Sartre
Deux penseurs de l’intersubjectivité
Tome 88, cahier 4, octobre-décembre 2025
Ives Radrizzani, Avant-propos
Marco D. Dozzi, La conscience de soi comme immédiateté, réflexion et manque
On croit généralement que Fichte et Sartre considèrent la conscience de soi comme immédiate, en ce sens qu’elle ne nécessite pas l’accomplissement d’un acte mental autodirigé ; cette conception est communément désignée comme une théorie « non réflexive » de la conscience de soi. Dans cet article, je soutiens que cette thèse n’est correcte que si un tel acte fait référence à une attention consciente à soi-même : car les deux philosophes considèrent toute conscience de soi, même non attentive, comme médiate et réflexive dans la mesure où elle comporte un sentiment essentiel d’incomplétude ; de plus, elle s’efforce intrinsèquement de devenir quelque chose qui est impossible, voir logiquement contradictoire.
Hui Gao, La subjectivité préréflexive
Cet article examine les parallèles entre la théorie de la conscience de Fichte et la phénoménologie existentielle de Sartre. Malgré leur différence, tous deux explorent les fondements de la conscience, le cogito préréflexif de Sartre étant souvent considéré comme plus proche de la pensée de Fichte que de Descartes. Les experts se demandent si Fichte peut être considéré comme un « proto-existentialiste ». Cette étude examine si la position sartrienne permet de répondre aux critiques adressées à la théorie fichtéenne, concernant en particulier la possibilité d’une réflexion immédiate, et d’éviter la circularité de la conscience.
Marco Ivaldo, L’essence de la liberté chez Sartre, en référence à Fichte
Cette contribution prend en considération, sous certaines limites, la compréhension de la liberté dans la pensée de Sartre, telle qu’elle est développée dans L’Être et le Néant (1943), puis dans la conférence de 1946 sur l’existentialisme. Cette présentation sera confrontée, de façon ici également limitée, avec la pensée de Fichte sur la liberté, telle qu’elle s’exprime dans la Doctrine de la Science. Sartre et Fichte sont, chacun à leur façon, des philosophes de l’engagement et de l’action. Une prise en compte de leurs concepts originaux peut apporter un enrichissement décisif dans les recherches sur la liberté..
Fabio Laiso, La notion de conscience absolue
Le but de cet article est de montrer l’existence d’une orientation fondamentale qui lie la structure théorético-cognitive de la pensée sartrienne et l’idéalisme de Fichte, à savoir leur approche transcendantale commune, même si, comme on le verra, la manière dont Sartre décline la notion de « transcendantal » conduira son système conceptuel à des résultats opposés à celui de Fichte. La thèse est que, si l’on veut comparer la pensée des deux auteurs par delà les analogies ou les différences génériques, il faudra partir de cette coappartenance originelle.
Ives Radrizzani, Communauté et conscience heureuse vs solitude et conscience malheureuse
Dans une première partie, l’article propose une lecture existentialiste de Fichte, mettant l’accent sur la synthéticité du point de départ de la philosophie, l’importance de l’action réciproque et de la limite, la centralité de l’intersubjectivité et d’une éthique concrète, en situation, ouverte au risque et condamnée à la liberté. Une seconde partie confronte Fichte et Sartre. Malgré une étroite parenté systématique, une divergence fondamentale les oppose sur l’idée de communauté : Fichte développe une philosophie de la conscience heureuse, la pensée de Sartre est fondamentalement une pensée de la conscience malheureuse.
Angela Renzi, Le concept de liberté : autonomie, choix, tâche et engagement
L’article examine dans quelle mesure l’autonomie et le choix constituent les points centraux de la liberté chez Fichte et de Sartre. En examinant divers aspects de leurs philosophies, il évalue s’il est légitime de souligner l’analogie d’une conception pratique dans laquelle l’individu peut s’autodéterminer sur la base d’un choix de soi ontologiquement premier, qui prend la forme d’une tâche et d’un engagement continus et qui nous renvoie au monde de la vie concrète..
Dossier de lecture
Jürgen Habermas, Une histoire de la philosophie
Quelle relation entre raison séculière et croyance religieuse ?
Gilles Marmasse, Avant-propos
Julia Christ, De la tendance aux traces de la Raison. Sur l’œuvre finale de Jürgen Habermas
L’article analyse un tournant dans la pensée tardive de Habermas : face aux limites de la rationalité procédurale, il cherche dans l’histoire de la philosophie les « traces de la Raison » pour remotiver l’usage rationnel de la liberté. Une tension émerge entre l’in fine (tendance évolutionniste vers la réflexivité) et l’in actu (enrayement observable). Cette évolution interroge le rapport entre philosophie et sciences sociales : ces dernières peuvent-elles rivaliser avec la philosophie pour maintenir la puissance motivationnelle de la Raison ?
Jean-Marc Durand-Gasselin, Espace des raisons et dynamique du complexe sacral. Habermas, lecteur de Sellars et de Brandom
Le projet d’Une histoire de la philosophie de Habermas peut être compris comme une réécriture critique, dans les coordonnées de la théorie de l’agir communicationnel et à partir de l’angle des relations entre foi et savoir, des relations historiques et logiques identifiées par Sellars entre image manifeste et image scientifique du monde, espace logique des raisons et espace des causes. Cette réécriture peut être considérée comme un correctif d’esprit matérialiste, qui consiste à intercaler, dans l’articulation défendue par Sellars entre Darwin et Kant, Marx et Durkheim.
BULLETINS
Bulletin de littérature hégélienne XXXV
Bulletin de bibliographie spinoziste XLVII
Éditorial
En 2020, Archives de philosophie publia Fichte et le langage, dirigé par Ives Radrizzani. Il présentait un remarquable recueil d’articles introduisant le lecteur à une question qui n’était traitée jusque-là que de manière éparse. Fichte et le langage fut un authentique acte de recherche, de portée toujours actuelle.
De nouveau, Ives Radrizzani dirige, dans le présent volume, un dossier aussi original qu’a priori improbable : « Fichte et Sartre. Deux penseurs de l’intersubjectivité ». Pour cela, il réunit un ensemble d’articles rigoureux et clairs qui orchestrent de véritables résonances entre les deux philosophes autour de la question de la conscience (tant du point de vue de ses fondements que comme conscience absolue, conscience de soi, conscience heureuse et conscience malheureuse) mais aussi de la pensée de la liberté et de l’autonomie ; de l’Autre et du transcendantal.
Loin de se réduire à un travail de philosophies comparées, bien au contraire, « Fichte et Sartre. Deux penseurs de l’intersubjectivité » donne l’occasion au lecteur, par les abords divergents de mêmes interrogations, par les croisements qui y sont opérés, par des contrastes tout de nuances, de progresser avec intelligence dans une enquête philosophique sur la question de l’intersubjectivité propre à chacun de ces philosophes. Or ce dossier accomplit bien plus : il produit, au fil de sa progression, une réflexion féconde, inédite, originale sur cette même question.
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Lors de la parution en 2023 du deuxième tome de Une histoire de la philosophie de Jürgen Habermas, le Comité de rédaction a estimé important de consacrer un dossier de lecture à cet ouvrage majeur. Conduit par Gille Marmasse, il comporte deux articles fouillés, riches et conséquents qui contribuent, en permettant au temps écoulé depuis 2023 de faire son œuvre, à mettre en relief ce qui traverse et tend notre actualité sociale.
La Rédaction
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